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Full text of "Journal de médecine légale psychiatrique et d'anthropologie criminelle 1.1906 Michigan"

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JOURNAL 
MÉDECINE LÉGALE 


PSYCHIATRIQUE 


D’ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE 





JOURNAL 


DE 


Médecine légale 
PSYCHIATRIQUE 


ET D’ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE 


SOUS LA DIRECTION 
iy DE Àg) 
GY BALLET et Ch? VALLON 
NL 
Rédacteur en Chef : ANMANTHEAUME 





Tome I — Année 1906 





H. DELARUE ET C", LIBRAIRES-EDITEURS 
5, Rue des Grands-Augustins. 5, 
PARIS (VI: 


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TABLE DES MATIÈRES 


La Repaction. Aux lecteurs ............0 0.0. 02 ee ee 


Mémoires originsux. 


BeLLETRUD (M.). Un cas de méningo-encéphalite traumatique. .... . 
CapGrRas et TRUELLE, Sur une dégénérée mystique dont l'internement a 
provoqué quelques incidents . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Dromarp et Detmas. Considérations médico-légales sur un cas d'amnésie 
dite © retardée: 2. 525 ee 4 eu à due dd a a SS 
Dupre et CHARPENTIER. Récidive médico-légale stéréotypée chez un 
débile. -ambitieux:. ¢..< 464 44.2.5 oe kee eee ESS EO 
JEANSELME. La médecine légale en Chine, en Annam et au Cambodge. . 
Pascaz (M'° C.). La loi roumaine sur les aliénés. Traductions et 
réflexions . . . . . . . . . . ln Etes Don a ae NS 
Réars (E). La neurasthénie traumatique chez les artério-scléreux . . . . 
— La condition des aliénés dans les Indes néerlandaises (Légis- 
lation et assistance). . . .. à 4 du à de 4 au ROS A ee eS 
SÉRIEUX (P.). Les établissements spéciaux pour aliénés criminels en 


Allemagne c 4 <4 4 bea eee Be Se Se ee ce ee | ot 2 8. 


JEANSELME. La sorcellerie en Extrême-Orient. . . . . . . . . . . . .. 
VALLON (Ch.). Les réactions des persécutés . . . . . . . . . . . . .. 


Archives médico-légales. 


A. ANTHEAUME. Expertise psychiatrique . . . . . . . . . . . . . . .. 
Dupre. Examen d'un aliéné criminel récidiviste . . . . . . . . . . . . 
Pitres, Reais et Lanne. L’Agedu discernement et l'affaire L. . . . . . . 
Prrres, RéGis et ANGLADE. Amnésie et délire de persécution simulés . . 
S£Gzas et VALLON. Affaire Célestin Bosc . .. . . . . . . . . . . . . 
VaLLon. L'affaire Weber. . . . . . . . . . ÉD de ne te dr 


Chronique judiciaire. 


Accident du travail et aliénation mentale, etc. . . . . . . . . . . . . . 
Responsabilité du médecin dans les accidents de la chloroformisation. . 
Accident du travail. Suicide. Relation de cause à effet. . . . . . . . 

Vente. Consentement vicié par l'ivresse. Preuve offerte. Admissibilité 


166159 


193 
108 
258 


247 
145 


204 
3 


97 


149 
16 


49 


214 
277 
19 


162 
68 


27 


86 
131 
35 
176 


2 JOURNAL DE MEDECINE LEGALE 


Société de médecine légale de France. 


A propos de la responsabilité civile du médecin dans les accidents de la 
chloroformisation (Ch. Vallon) 


is Be Wate? ae way at Yor ter ne oh 44 
Séance du 12 mars 1906. ....... ............. .. 91 
Séance du 9 avril 1906. Des actions téméraires en dommages-intéréts 
intentées contre les médecins-experts . . . . . . . . . . . . .. 182 
Séance du 14 mai 1906..,...................... 183 
Séance du 11 juin 1906. Magnétisme et hypnotisme. . . . . . . . . . . 186 
Séance du 12 novembre 1906 ......... ........ . .. 283 


Société médico-légale de New-York. 


Discours prononcé au banquet annuel par le président Clark Bell. . . . 187 


Congrès. 


Le VIe Congrès d'anthropologie criminelle. rendu. par M. Clé- 
ment Charpentier. . . . . . . . Re TS a a Sagas: Bere 135 


Ouvrages, Mémoires et Communications analysés. 


ASCHAFFENBURG. De la capacité de témoigner et de préter serment des 
aliénés. ... . 


D aoaea o Geo ains Ge Aga deg We Bete db oe ee Gb ae Bt Me 40 
BELLETRUD et MERCIER. L'affaire Ardisson. Contribution à l'étude de la 
HÉCTOPRNE.- 3: 5 2 LL BEN wh a Re Das Me RU ae A 89 
CHARPENTIER (R.). Les empoisonneuses: Etude psychologique et médico- 
légale a og ke Gag sist ie, oes ate By gh ahs satel er ae fe: Ge le LE tapes ce 132 
DoprotworskI et BETCHTEREW. Du divorce pour cause de folie. . . . . 224 
Dupre. L’ceuvre psychiatrique et médico-légale de l'infirmerie pears 
de la prétecture de police. . . 2... 1. a a a a e 39 
BoreL (Ed.). Du placement des aliénés criminels en Suisse . . . . . . . 62 
FENTHEIM. Capacité douteuse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 229 
FRIEDMANN. Observation d’exhibitionnisme et de petit-mal non épileptique. 227 
GRANIER (Camille). La femme criminelle ............... 88 
June (C. G.). Contribution au diagnostic psychologique de la réalité en 
matiére criminelle ..........2.02008 80 2.8080 e 43 
LACASSAGNE. Précis de médecine légale . . . . . . . . . . . . . . . . 37 
LaGrtrre. Considérations sur quelques degrés de responsabilité. . . . . 181 
Leroy (R.). La responsabilité des hystériques. . . . . . . . . . . . . 231 
SIEMERLING. Simulation et folie des prévenus. . . . . . . . . . . . . . 225 
TRAUNOY (A.). La mythomanie, étude psychologique et médico-légale du 
mensonge et de la fabulation morbide . . . . . . . . . . . . . . 230 
Ungar. L'utilisation dans les rapports médico-légaux des PT ver- 
balisées sous la forme d'interrogatoire . . . . . . . . . . 179 
Vocxe. De la liquidation des honoraires d'experts chargés de rapports 
médico-légaux psychiatriques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134 
Nécrologie. 
J: Noir. Le professeur P. Brouardel. . . . . . . . DL es 190 


TABLE DES MATIÈRES 


Correspondance. 


Demande de renseignements à propos d’accidentés du travail placés dans 
un asile <d' allenesc- 4 LL AS Den A HR eos ue Ne 


Variétés. 


Une circulaire de M. Chaumié. L'examen mental des inculpés. Précision 

de la mission du médecin légiste. . . . . . . . . . . . . . . . .. 
Conférence des avocats. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Conférences de psychiatrie médico-légale aux avocats stagiaires . . . . 
Décret d'administration publique, modifiant le décret du 21 novembre 1903. 
Enseignement des sciences pénales à la Faculté de Droit. . . . . . . . 
Enseignement de la médecine légale psychiatrique å l’Université de Paris. 
Les frais de justice et les économies (Justice criminelle. Assistance 

JNOICIAITE) LE DRE Sn eus Ne de ma ES SE ue 
Hommage au professeur Brouardel. . ... . . . . . . . . . . . .. 
Loi fixant à dix-huit ans la majorité pénale. . . . . . . . . . . . . .. 
Quelques chiffres. L'application de la loi du 23 janvier 1872, tendant à 

réprimer l'ivresse publique. . . . . . . .. HS ds DONS SES 


96 
144 


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4" Année. 25 Février 1906. Numéro 1. 





REVUE 


MÉDECINE LÉGALE PSYCHIATRIQUE 





AUX LECTEURS 


Il n'existe pas en France de publication spécialement con- 
sacrée à la médecine légale psychiatrique; la présente revue a 
pour but de combler cette lacune. 

Sans doute, les divers journaux soit de médecine légale, soit 
de médecine mentale, font une place aux travaux de psycho- 
pathologie légale, mais cette place est forcément restreinte, 
trop étroite en égard à l'importance qu'a prise aujourd’hui la 
médecine légale des aliénés; de plus ces journaux sont écrits 
exclusivement pour les médecins. La Revue de Médecine lé- 
gale psychiatrique et d'anthropologie criminelle s'adresse, au 
contraire, non seulement aux aliénistes et neurologistes, mais 
encore à tous ceux— jurisconsultes, magistrats, avocats, légis- 
lateurs, administrateurs, anthropologistes, criminalistes, etc. 
— qu'intéresse, à un titre quelconque, l’homme privé de sa 
raison ou l’homme criminel. 

Le moment semble opportun pour une pareille publica- 
tion. 

Les avis des médecins aliénistes sont plus souvent demandés 
et mieux écoutés qu’autrefois dans toutes les affaires ot se pose 
la question de responsabilité ou de capacité. Les accidents du 
travail dansleurs complications nerveuses et cérébrales donnent 
lieu à de nombreuses expertises. 

Pour satisfaire à ces besoins nouveaux les Facultés de mé- 
decine ont organisé un enseignement médico-légal comprenant 


2 REVUE DE MÉDECINE LÉCALE 


des cours de médecine légale psychiatrique avec délivrance 
d'un diplôme spécial de médecin légiste. 

Les Facultés de droit, de leur côté, ont compris que leurs 
élèves appelés à devenir des magistrats et des avocats crimina- 
listes ne devaient plus se borner à étudier le droit criminel, 
mais aussi l'homme criminel; elles ont organisé des conférences 
de médecine légale générale et psychiatrique dans le but de 
permettre aux magistrats et avocats non pas de se substituer 
aux médecins experts mais de se rendre mieux compte des cir- 
constances dans lesquelles ils ont le devoir de recourir à une 
expertise. 

ll se produit la un grand et puissant mouvement vers le 
progrès auquel cette Revue s'associera dans le domaine spécial 
auquel elle est consacrée. 

A cet effet elle publiera des mémoires originaux, des rap- 
ports et documents médico-légaux, une chronique judiciaire où 
seront reproduits les arrêts et jugements de nature à intéresser 
ses lecteurs, des analyses des travaux de médecine légale psy- 
chiatrique et d'anthropologie criminelle parus dans tous les 
pays, le compte rendu des communications faites à la Société de 
médecine légale de France et aux autres Sociétés savantes sur 
les matières dont elle s'occupe, etc. 

Ce programme n’a d’ailleurs rien de définitif; le temps et 
l'expérience et aussi les conseils des lecteurs — conseils que 
la Revue sollicite — y apporteront sans doute des modifications 
et des perfectionnements. 

Comme l'Encéphale, auquel l’unissent des liens étroits, la 
Revue de médecine légale psychiatrique et d’anthropologie 
criminelle « ne sera l'organe d'aucune école, ni d’aucun 
groupe». Librement ouverte à tous, elle s'efforcera de réaliser 
l'accord s1 désirable du droit et de la biologie, des juristes et 
des aliénistes, pour le plus grand bien de la vérité et de la 
justice. 

LA RÉDACTION. 


MÉMOIRES ORIGINAUX 


LA 


NEURASTHÉNIE TRAUMATIQUE 


CHEZ LES ARTÉRIO-SCLÉREUX 


Par E. RÉGIS 


Professeur de Psychiatrie à l'Université de Bordeaux 


La loi du g avril 1898 sur les accidents du travail n’indiquant 
pas s’il convient ou non de tenir compte de l’état antérieur du 
blessé dans l’appréciation de l’altération post-traumatique de sa 
santé et, par suite, dans l’évaluation du dommage réel à lui causé par 
l'accident, les tribunaux ont jusqu'ici résolu la question en sens 
divers. 

Il y aurait grand intérêt, cependant, à ce que la jurisprudence fût 
entièrement fixée désormais sur ce point important. | 

J'estime pour ma part que, dans les cas où la chose est possible 
et utile, il y a lieu de faire état médicalement et légalement, de la 
santé antérieure du sujet. 

Non seulement l'évaluation des conséquences de l'accident serait 
ainsi rendue plus juste, mais on éviterait de la sorte une sélection 
sanitaire trop rigoureuse des employés par les employeurs et le rejet, 
au grand préjudice de l’état social, de tout ouvrier porteur d’une 
prédisposition quelconque susceptible de favoriser ou d’aggraver chez 
Jui l'effet morbide d’un traumatisme professionnel. 

C’est là une question très importante, parce qu’elle se présente, 
pour ainsi dire, chaque jour et qu’elle intéresse à la fois les magis- 
trats, les avocats et tous les médecins sans exception. 

Je n’ai pas l'intention d'étudier ici, d'une facon générale, l'état 
antérieur du blessé dans la médecine légale des traumatismes, 
mais seulement lun des cas les plus fréquents et les plus intéres- 


4 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


sants de la pratique, à savoir : la neurasthénie survenant à la suite 
d’un traumatisme chez les individus atteints d’artério-sclérose. 

Les rapports de la neurasthénie avec l’artério-sclérose sont ajour- 
d'hui bien connus. Ils consistent dans la coexistence et dans l’évo- 
lution solidaire chez beaucoup de malades des symptômes de la 
neurasthénie et de ceux de l’artério-sclérose confirmée ou discrète. 
J'ai attiré l’attention sur ce sujet il y a déjà longtemps, et un de 
mes élèves l’a traité de nouveau tout récemment dans sa thèse de 
doctorat °. 

Dans la neurasthénie de l’artério-sclérose confirmée. les troubles 
nerveux s’accentuent d’une façon continue ou par paroxysmes au 
fur et à mesure que progresse la lésion vasculaire, et il n’est pas 
rare de voir le malade succomber au bout d’un temps plus ou moins 
long à l’une des complications de cette dernière sur les viscères, 
particulièrement sur le cerveau, le rein ou le poumon. 

Les faits de ce genre ne sont pas d’une appréciation difficile; il 
n'en est plus de même quandil s’agit de la neurasthénie de l’artério- 
sclérose discrète. La lésion vasculaire est alors dissimulée, n’aboutit 
qu’à la longue, après des oscillations marquées, à l’athérome et à 
la sclérose confirmée, on s'explique très bien que dans ce cas l’ar- 
tério-sclérose soit méconnue et que les malades soient considérés et 
traités comme de purs neurasthéniques, sinon comme des malades 
imaginaires, les quelques symptômes d’artério-sclérose qui apparais- 
sent chez eux étant, comme instinctivement, mis sur le compte de la 
neurasthénie elle-même à titre de phénomène purement nerveux. 

Dans les deux ordres de faits l'état neurasthénique proprement 
dit est toujours à peu près identique. Il s’agit, et j'insiste sur ce 
point, de la neurasthénie vraie, de la neurasthénie vertigineuse ou 
hypochondriaque suivant le symptôme prédominant, mais de la 
neurasthénie dans son tableau le plus complet. 

Telle se présente en clinique l’association de la neurasthénie et de 
. Partério-sclérose. 

Quant aux conditions et au mécanisme étiologique de cette asso- 
ciation, voici comment on peut les comprendre : 

1. E. Regis, Neurasthénie et artério-sclérose. Congrès des aliénistes et neuro- 
logistes. Bordeaux, 1895. 


2. Louis Fauré, La Neurasthénie traumatique chez les artério-scléreux, Bor- 
deaux, 1906. 


LA NEURASTHÉNIE TRAUMATIQUE 


La neurasthénie, on le sait, reconnaît habituellement une ori- 
gine toxique ou infectieuse (arthyitisme, syphilis, alcoolisme, mala- 
dies infectieuses aiguës, surmenages, émotions, etc.), etelle”peut être 
considérée en dernière analyse comme un état d’épuisement orga- 
nique produit par un trouble de la nutrition, avec élection sur le 
système nerveux. Or, l’artério-sclérose dérive exactement, cela est 
acquis, de la même source. De sorte qu’on est en droit de se 
demander si c’est l’artério-sclérose qui provoque la neurasthénie, ou 
si l’une et l’autre ne sont pas sous la dépendance d’une cause com- 
mune et primordiale, le trouble de nutrition. Par exemple, chez les 
neurasthéniques artério-scléreux-arthritiques, les plus communs en 
l'espèce, est-ce l’artério-sclérose qui détermine la neurasthénie, ou 
n'est-ce pas plutôt l’arthritisme qui les engendre toutes deux, soit 
séparément, soit l’une par l’autre? Et n'en est-il pas de même 
lorsque, au lieu de l’arthritisme, c'est la syphilis ou tout autre fac- 
teur étiologique qui esten cause ? Je serais disposé, pour ma part, 
à me rattacher a cette conception, d’autant que, loin de rien enle- 
ver aux rapports qui unissent les deux états morbides, elle les 
rend encore plus étroitement solidaires. 

On peut différer d’opinion sur le mécanisme et la valeur étio- 
logique de ces rapports, mais on ne saurait contester leur existence; 
on ne saurait nier qu'un très grand nombre de neurasthéniques ne 
soient en même temps atteints d’artério-sclérose à une phase plus 
ou moins avancée. Je n’en suis plus à compter les cas, extrêmement 
nombreux, qui me sont passés sous les yeux et parmi lesquels se 
trouvaient ceux de plusieurs confrères suivant très minutieusement 
sureux-mêmes, sans erreur possible, l'existence parallèle des deux 
états pathologiques. 

Or, et c’est là le fait sur lequel je désire insister en raison de 
son importance pratique : la neurasthénie traumatique est l’une de 
celles qui me paraissent s'allier le plus souvent à l’artério-sclérose. 

Plusieurs particularités m'ont frappé à cet égard. 

La première, c'est que sur un nombre assez élevé de sujets 
atteints de névrose traumatique à forme neurasthénique que j'ai eu à 
examiner dans ces dernières années à titre d’expert, la plupart, seize 
sur vingt environ, étaient des hommes, et des hommes entre 
quarante et soixante ans. Je ne crois pas être tombé sur une série 
exceptionnelle ni avoir eu affaire à une simple coïncidence, et j'ai tout 


6 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


lieu de supposer, par suite, que la neurasthénie traumatique frappe 
de préférence, dans une mesure à déterminer, les hommes d'âge 
mir. | 

La seconde particularité que j'ai observée, plus significative 
encore, est que tous ces hommes d’âge mür affectés de neurasthénie 
traumatique, présentaient en même temps, à des degrés divers, des 
signes d’artério-sclérose. 

Enfin, et cette particularité découlait nécessairement des précé- 
dentes, j'ai constaté la gravité et la ténacité de cet état neurasthénique 
qui non seulement demeurait longtemps stationnaire mais qui, le 
plus souvent, n’était en rien influencé par la terminaison du procès 
et persistait de longues années après, en s’aggravant progressivement 
J'ai tenu à revoir récemment ceux de mes anciens traumatisés ‘qui 
étaient à ma portée et chez tous j'ai pu vérifier defaçoncertaine, à des 
intervalles de temps variant entre deux et cinq ans, la survivance, 
avec tendance à l'accentuation, des symptômes morbides. 

J'ai donc pris l’habitude de signaler, dans mes rapports, toutes 
les fois que je l’observais, cette coexistence de la neurasthénie et de 
l’artério-sclérose et d'examiner, pour chaque cas, les conditions de 
sa production. Je suis arrivé ainsi à reconnaître que le shock trau- 
matique avait surtout pour effet, probablement sous l'influence des 
perturbations nutritives produites par l'ébranlement nerveux, soit 
d’aggraver une artério-sclérose déjà manifeste, soit de faire appa- 
raître et de mettre en évidence une artério-sclérose préexistante, mais 
restée jusqu'alors à l’état latent. 

Les nombreux faits de neurasthénie traumatique que j'ai 
observés et dont un certain nombre sont reproduits dans la thèse 
de M. Fauré, envisagés au point de vue du degré d’action du trau- 
matisme sur l’état névropathique et sur l’artério-sclérose, peuvent 
se ramener à trois types principaux : 


Dans le premier, le traumatisme, en même temps qu'il produit 
la neurasthénie, hâte l'apparition d'une artério-sclérose en voie de 
développement; 

Dans le second, le traumatisme crée la neurasthénie en même 
temps qu’il démasque et met en évidence des symptômes d’artério- 
sclérose dans l’étiologie desquels l’alcoolisme paraît avoir aussi sa 
part ; 


LA NEURASTHÉNIE TRAUMATIQUE 7 


Dans le dernier enfin, le traumatisme détermine la neurasthénie 
et se borne à réveiller et à accentuer des manifestations d’artério- 
sclérose arthritique préexistante. 

Mais le fait général et capital sur lequel j'insiste, c’est que le 
shock traumatique a une tendance spéciale à se manifester chez 
les artério-scléreux et que, par son action de mise en évidence ou 
de renforcement sur l’artério-sclérose préexistante, il détermine 
ordinairement chez ces sujets une neurasthénie associée à des 
symptômes organiques qui en augmentent la durée et la gravité. 

Il est donc nécessaire, à mon avis, pour le médecin-expert de 
rechercher dans les cas de neurasthénie traumatique l'existence de 
l’artério-sclérose et de signaler l’influence qu’a pu avoir ce facteur 
de production ou d’aggravation sur l’état neurasthénique consécutif 
à l’accident. 

La notion des rapports de la neurasthénie traumatique et de 
l’artério-sclérose, telle qu'elle découle des considérations qui pré- 
cèdent, me paraît avoir, en médecine légale, une réelle impor- 
tance. 

Et d’abord, elle établit nettement que tous les individus ne sont 
pas égaux devant le traumatisme, qu’il existe à lencontre d'une 
opinion courante, des prédisposés à la neurasthénie traumatique et 
que, parmi ces prédisposés, les individus d’age mur, arthritiques, 
intoxiqués, déjà atteints ou en imminence d’artério-sclérose, 
paraissent devoir être placés au premier rang. 

Elle montre aussi que dans l’ensemble des troubles morbides 
constatés chez ces individus après l’accident, il faut faire deux parts : 
l’une qui revient au traumatisme, l’autre à l’état antérieur. 

Elle montre enfin quela neurasthénie traumatique, survenant dans 
ces conditions, c’est-à-dire chez des individus d’âge mur, arthri- 
tiques eten voie d’artério-sclérose, offre des caractères particuliers 
de ténacité et de gravité. C’est donc là un élément sérieux d’appré- 
ciation pour lavenir dans une affection dont le pronostic ne 
s'appuie encore sur aucune base précise et donne lieu par suite 
à des avis si différents. 


LES ÉTABLISSEMENTS SPÉCIAUX 


_ POUR 


ALIENES CRIMINELS 


EN ALLEMAGNE 


PAR 


Paul SÉRIEUX 


Médecin en chef des Asiles de la Seine 


La Chambre des députés a décidé, dans la séance du 25 janvier 
dernier, que les aliénés criminels qui sont actuellement hospitalisés 
à Gaillon sous la garde de l'autorité pénitentiaire seront répartis 
entre les asiles d’aliénés départementaux, l’établissement de Gaillon 
devant être remis à l'administration des domaines « afin d’en tirer le 
parti que le gouvernement croira le meilleur, si tant est qu’un parti 
quelconque puisse être tiré de cet établissement. » 

On en revient donc — et sans doute pour longtemps — aux erre- 
ments du passé, qui consistent à placer les aliénés criminels ou 
dangereux dans les asiles ordinaires. Or, sans vouloir même recher- 
cher jusqu’à quel point ces derniers méritent l’épithète « d’asiles 
modèles » que leur a décernée le rapporteur, on ne peut s'empêcher 
de considérer que c’est là un recul d’à peu près un demi-siècle, 
et il est triste de voir la France qui, il y a une centaine d'années, 
a eu l’honneur de montrer la voie aux autres nations en ce qui con- 
cerne l’assistance aux aliénés, se laisser distancer par les pays voi- 
sins : ceux-ci édifient à l'envie des établissements spéciaux pour les 
aliénés criminels ou dangereux. 

Il existe en Prusse six quartiers spéciaux pour détenus devenus 
aliénés (et inculpés en observation). Ces quartiers spéciaux (/rren- 


LES ALIÉNÉS CRIMINELS 9 


abtheilung an der Strafanstalt), annexés à des établissements péni- 
entiaires, sont situés dans les villes suivantes : 


Quartiers spéciaux de condamnés devenus aliénés (Prusse). 


Annexés 
aux établissements pénitentiaires Nombre 
des villes de Médecins en chef. Date de la fondation. des malades. 
Cologne: sus: D: Longard 1900 33 
Münster i. W. ..... N.... 1e" octobre 1900 60 
Bern. messes D* Leppmann 1888 55 
Hallea.S........ D” Aschaffenburg 1° avril 1901 » 
Graudenz(Prusseoccid.) D" Sander 1°" avril 1902 50 
Breslau ......... D' Drewitz 1 avril 1898 39 


Le nombre des médecins attachés à ces quartiers spéciaux est de 
1, sauf à Berlin et à Cologne dont les quartiers ont deux médecins. 

En Saxe il existe un seul établissement de ce genre, celui de 
Waldheim, fondé en 1876. 

Dans le Grand-duché de Bade un quartier spécial est annexé à 
la maison centrale et de correction de Bruchsal. C’est le plus ancien 
des quartiers spéciaux, il a été fondé en 1865. 

Le service des quartiers spéciaux est confié à des médecins com- 
pétents ; à des aliénistes, dont quelques-uns occupent des situations 
en vue: professeurs ou privat-docent de psychiatrie d’une université. 


Ancien quartier d’aliénés criminels de Bruchsal (grand-duché 
[de Bade). 


(Haupt Krankenhaus des Landesgefangnisses Bruchsal). 


Le quartier d’aliénés criminels, ouvert en 1865, est destiné à 
recevoir tous les détenus des prisons du Grand-duché atteints, en 
cours de peine, de maladies mentales (aliénés et épileptiques) !. Il 
n’admet donc pas d’aliénés ayant, a la suite d'actes criminels, été 
l'objet de non-lieu. Il est installé dans des bâtiments anciens, datant 
du dix-huitième siècle (1735). Le nombre des malades hommes est 
de 21 ; les gardiens sont au nombre de 3. Les femmes ne sont que 
5. Le service médical est placé sous la direction d’un médecin res- 
ponsable. Il ny a pas d'assistant. 

1. La proportion des cas de maladies mentales chez les détenus soumis au 


régime cellulaire dans la maison centrale de Bruschsal s’est élevée à 2,85 p. 100 
pour la période de 1850-1877. 


10 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


Voici quel a été le mouvement du quartier en 1897 : 

Existants le 1°" janvier 1897 : 19 aliénés (dont 4 épileptiques). 

Admissions : 10 (dont 2 épileptiques et 1 malade en observation) 

Malades traités : 20. 

Sorties : 16 (dont 4 épileptiques). 

Décès : Néant. 

Existants le 1°° janvier 1808 : 13 (dont 2 épileptiques). 

Les admissions se font sans aucune formalité : tout détenu des 
prisons du grand-duché qui, en cours de peine, présente des troubles 
cérébraux, est immédiatement dirigé sur le quartier spécial, où il 
reste en traitement jusqu’à guérison. Si, à ce moment, sa peine n’est 
pas purgée, il est transféré dans l'établissement pénitentiaire d’où il 
venait. Si, au contraire, sa peine est expirée, le sujet est rendu à la 
liberté. Les résultats fournis par le fonctionnement de ce quartier 
spécial sont très satisfaisants : aussi ont-ils déterminé l’adminis- 
tration à construire un pavillon nouveau, aménagé spécialement en 
vue de son affectation et destiné à quarante malades. 

On a cherché, dans l'organisation du quartier spécial, à concilier 
la nécessité d’une surveillance constante avec les exigences du 
traitement, qui comporte l'usage d’une certaine liberté d’allées et 
venues dans la section et dans le jardin. 

Le quartier actuel ne présente aucune disposition pouvant être 
imitée, puisque les locaux dans lesquels il est installé sont anciens 
et n’ont pu qu'être imparfaitement adaptés à leur destination. Rien 
de particulier à signaler à propos du réfectoire, de l'infirmerie, des 
bains, des cellules qui sont propres, avec des barreaux aux fenêtres. 

Les lits, en fer, ont comme fournitures une paillasse et un 
matelas. Chaque malade a, à sa disposition, une table de nuit, une 
cuvette, un tabouret. Les dortoïrs sont chauffés; ils sont éclairés au 
gaz ; les fenêtres sont grillées. 

Des postes d'eau sont installés en prévision d'un incendie. 

Les malades peuvent prendre l’air dans un jardin (avec volière 
et pièce d’eau). Le travail est organisé : les malades y sont employés 
suivant les indications du médecin. Les uns font du cartonnage, 
d’autres s'occupent, dans l’intérieur de l'établissement pénitentiaire 
contigu, à divers travaux, suivant leurs aptitudes. 

Le produit du travail est assez important : les travailleurs sont 
rémunérés par un pécule. 


LES ALIÉNÉS CRIMINELS II 


Le régime alimentaire est établi par le médecin. 

Le prix de revient des aliénés est d’environ 1 Mk. 5o par 
jourt. 

Le quartier spécial ne comprend que des hommes. Les femmes 
qui, en cours de peine, présentent des troubles cérébraux sont éga- 
lement dirigées sur Bruchsal, mais restent hospitalisées à l’infirmerie 
de l’établissement pénitentiaire. Elles ne sont que cinq. 

Le personnel de surveillance est laïque. 


Nouveau pavillon spécial de condamnés aliénés de Bruchsal. 
Irrenstation d. Landesgefangniss. 


Cette « station d’aliénés », destinée aux détenus hommes atteints 
de troubles cérébraux, possède quarante lits de malades, six gardiens 
et trois veilleurs. Elle est comprise dans l’enceinte de l'établissement 
pénitentiaire, mais en estcomplètement isolée. De hautes murailles 
l'entourent. 

Le quartier se compose d’un corps de bâtiment central de 
42 mètres de façade avec deux ailes ayant également 42 mètres de 
longueur; un jardin entoure le pavillon. Le pavillon n’a qu’un 
rez-de-chaussée, mais dans la construction des bâtiments on a pris 
les mesures nécessaires pour qu’il soit possible ultérieurement de 
surélever le rez-de-chaussée d’un étage. 

Ce petit asile spécial se divise en deux sections : l’une, la division 
« ouverte », située dans le bâtiment en façade; l’autre, la division 
« fermée », dans les deux ailes. Ces divisions sont elles-mêmes 
segmentées en guartiers de classement, dont le nombre total est de 
cing : 

1° Quartier de surveillance continue (malades en commun) ; 

2° Semi-tranquilles ; 

3° Tranquilles (isolés) ; 

4° Agités (isolés) ; 

5° Épileptiques. 

On entre dans le bâtiment central par une véranda qui donne 
accès dans une grande salle de surveillance servant d'atelier pour les 
malades de la section ouverte. Cette salle a 8 m. 20 de long 
sur 7 m. 10 de large. Elle donne à droite sur la salle à manger 
qui a 3 m. 30 à gauche, sur un dortoir de sept lits de 6 m. 50 


1. Le mark vaut 1 fr. 25. 


12 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


sur 6 m. 30 La salle de surveillance et de travail communique, 
par une porte opposée à la porte d'entrée donnant sur la véranda, 
avec un grand corridor parallèle à la facade, de près de 29 mètres 
de longueur et dont la largeur de 3 m. 50 à sa partie médiane, 
est de 5 m. 32 aux deux extrémités. 

A droite de la salle à manger, se trouve un second dortoir de sept 
lits, et plus loin, à l'extrémité droite du bâtiment central, le cabinet 
du médecin (5 m. 52 >X< 5 m. 20). 


A gauche au premier dortoir de sept lits se trouve une chambre 
pour deux gardiens, et, à gauche de celle-ci, à l'extrémité gauche du 
bâtiment central, un dortoir pour cinq malades semi-tranquilles 
Cette dernière pièce est symétrique avec le cabinet du médecin. 

Le bâtiment central comprend donc: 


1° La section de surveillance continue avec deux dortoirs de 
sept lits chacun et un atelier; 


2° La section des semt-tranquilles avec un dortoir de cinq lits et 
un atelier. 

L'aile droite possède deux dortoirs de quatre lits qui serviront de 
section d’épileptiques : leurs dimensions sont de 4 m. 30 IIs sont 
séparés par une chambre pour deux gardiens. Deux de ces pièces 
donnent sur un corridor de 9 m. 65 de longueur sur 3 m. 5o de 
largeur. 


Plus loin, à l'extrémité de l'aile droite, se trouve la section d’iso- 
lement comprenant cinq cellules qui donnent sur un corridor de 
15 m. 50 de longueur sur 3 m. 5o de largeur. Les cellules, 
réservées aux sujets agités ou dangereux, ont 5 m. 20 de longueur 
sur 2 m. ĝo de largeur. Leur capacité est d'environ 58 mètres cubes. 
Les angles en sont arrondis, le plafond est en forme de voûte; bien 
éclairées et ventilées, elles sont chauffées à l’aide de poêles que pro- 
tège un revêtement de maçonnerie. Les fenêtres sont de grande 
dimension, sauf dans deux cellules où elles sont réduites et situées 
à la partie supérieure du mur. Elles peuvent être ouvertes et fer- 
mées du corridor même, à l'aide d’un mécanisme, sans que les 
gardiens aient besoin de pénétrer dans les cellules. On peut égale- 
ment sortir les vases du dehors et passer les aliments sens pénétrer 
dans les cellules. Celles-ci ne possèdent qu’une seule porte. 

L'aile gauche comprend les locaux suivants : un office-tisanerie 


LES ALIÉNÉS CRIMINELS 13 


donnant sur le vaste corridor du bâtiment central. Plus loin, sont 
huit chambres d'isolement, donnant sur un corridor de 25 m. 50 
de longueur et 3 m.5o de largeur. Ces chambres sont destinées à 
des malades tranquilles, mais qui doivent être séparés des autres. 

Les bains, lavabos et cabinets sont situés dans une construction 
communiquant avec le corridor du bâtiment central (en face de la 
salle de surveillance et de travail par laquelle on pénètre dans le 
pavillon). Cette construction fait saillie sur la cour comprise entre 
le bâtiment central, les deux ailes latérales et le mur d’enceinte, cour 
qui sert de préau pour les malades des sections d’isolement (dimen- 
sions : 27 m. 17 sur 20m.88). Le bâtiment comprend les locaux 
suivants :un vestibule aboutissant aux cabinets d'aisances (trois 
compartiments) à fosses mobiles, à droite du vestibule une salle de 
bains avec trois baignoires, à gauche une salle avec sept lavabos. 

Les malades susceptibles de travailler seront occupés, suivant 
leur état mental, soit à [l'intérieur du pavillon dans l'atelier de la 
salle de surveillance des tranquilles ou dans celui des semi-tran- 
quilles, soit au dehors dans l'établissement pénitentiaire (travaux de 
maçonnerie, de menuiserie, etc.). 

Le chauffage se fait à l’aide de poêles. 

Les fenêtres du pavillon spécial sont de grande dimension, mais 
toutes ont des barreaux solides (peints en vert), ce qui, avec les murs 
d'enceinte très élevés, accentue le caractère pénitentiaire du pavillon. 

L'air, la lumière sont partout répandus à profusion. Les pein- 
tures sont faites au ripolin. 

Les points qui paraissent mériter d’attirer le plus l’attention dans 
l’organisation de cette station de détenus devenus aliénés, tout à fait 
comparable par sa destination au quartier de Gaillon, qui va dispa- 
raître, sont les suivants : nombre élevé des quartiers de classement : 
cinq pour quarante malades ; proportion considérable des chambres 
d'isolement (treize pour quarante), soit environ 33 p. 100 du chiffre 
total des places. On peut, ainsi répartir les sujets par petits groupes, 
faire bénéficier quelques malades d’une certaine liberté sans favori- 
ser l'évasion des sujets dangereux, en isoler une proportion assez 
élevée, mesures importantes dans un établissement de ce genre. 
Citons encore l'organisation bien comprise des deux ateliers, dont 
l'un pour les malades tranquilles et l’autre pour les semi-tranquilles, 
les mesures prises contre les évasions. . 


14 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


Voici la récapitulation de l’état des lits par groupes de malades : 


1 dortoir de. . . . .. 7 lits — Tranquilles. 

ı — dé ses 7 lits — Tranquilles. 

t — de...... 5 lits — Semi-tranquilles. 
1 — de...... 4 lits. — Épileptiques. 

fc = dësst . 4 lits. — Épileptiques. 
Chambre d'isolement. 8 lits. — Tranquilles. 
Cellules. . . . . . .. 5 lits. — Agités. 

Total. . . . . 40 lits. 


Le prix de revient‘ du pavillon s'élève à environ 280 ooo marks. 

Il n'existe pas, dans le Grand-duché, d'établissement pour les 
aliénés dits vicieux, ni pour les aliénés ayant commis des crimes. 
Mais on projette la construction d’un quartier spécial pour les in- 
culpés acquittés ou ayant été l’objet d’une ordonnance de non-lieu 
en raison de leur état mental. Il est question (1902) de réserver un 
pavilion spécial de vingt à vingt-cinq lits aux aliénés du sexe mas- 
culin appartenant aux catégories ci-dessus dans l’asile que l'on doit 
construire non loin de Heidelberg. 


Quartier spécial pour détenus aliénés de l'établissement 
pénitentiaire de Moabit (Berlin). 


Ce quartier spécial pour détenus devenus aliénés (7rren-A biher- 
lung der Straf Anstalt Moabit für geisteskranke Straflinge) a été 
construiten 1887 ;,1l est adossé au mur d’enceinte, à l'extrémité nord 
de l'établissement pénitentiaireauquel ilest annexé(3, Lehrterstrasse, 
Berlin). Il possédait, au début, 40 lits; les malades étaient répartis 
en deux sections de 12 lits (traitement en commun) et dans des cel- 
lules au nombre de 16. Le quartier spécial comportait en outre des 
dortoirs, des réfectoires, des ateliers, une salle de bains, une longue 
cour plantée d'arbres. Une troisième section a été construite, qui 
sert de quartier de surveillance pour les entrants, les malades à idées 
de suicide, les agités. Ces sujets sont traités par le repos au lit. 
Actuellement, le chiffre normal des lits est de 55, mais on peut rece- 
voir jusqu’à 60 malades. C’est dans ce quartier spécial que sont trans- 
férés les détenus atteints de maladies mentales en cours de peine. 
La durée de leur séjour est limitée à six mois. Mais après son rap- 
port semestriel, le médecin peut demander une prolongation de 


LES ALIÉNÉS CRIMINELS 15 


séjour jusqu’à concurrence de dix-huit mois. A l'expiration de ce 
délai, les malades, à la suite d’une expertise, seront transférés, par 
ordre des ministres dela justice et de l’intérieur, dans un asiled’aliénés 
(Dalldorf}, où ils restent jusqu’à guérison (dans ce cas le détenu est 
réintégré en prison si le temps de la peine n’est pas écoulé), ou jus- 
qu’au décès. Le service médical est confié à un médecin aliéniste, 
professeur extraordinaire à l'Université, le docteur Leppman, mé- 
decin d'arrondissement (Bestrksphysikus). 

Voici le mouvement de ce quartier spécial pour l'année 1897 : 

Malades présents au 1° janvier 1897 : 37. 

Admissions : 57. 

Malades traités : 94. 

Sorties : 52. 

Décès : 2. 

Présents au 1° janvier 1898 : 4o. 

Total des admissions depuis l'ouverture (1887) jusqu'au 1° jan- 
vier 1898 : 500. 

Organisation du travail : Il y a trois salles de travail pour : 

1° Les sujets agités ; 

2° Les turbulents, semi-tranquilles; 

3° Les tranquilles. 

La proportion des guérisons est de 15 p. 100, malgré les condi- 
tions assez défectueuses de l’organisation de ce quartier spécial. 

En dehors des détenus devenus aliénés, auxquels, en principe, le 
quartier spécial est exclusivement affecté, on admet aussi, sur la re- 
quête du ministre de la justice, des prévenus et des accusés; on les 
examine pendant six semaines au plus. Avant l'expiration du délai, 
le médecin du quartier spécial adresse son rapport soit au procureur 
du roi, soit au juge d'instruction, soit à la chambre des mises en 
accusation (art. 81, C. Inst. Crim.). « Cet article, lisons-nous dans 
la Revue pénitentiaire (mai 1900), prescrit de placer les prévenus en 
observation dans un asile public d’aliénés. Mais comme les asiles 
publics appartiennent tous aux provinces et que le Landeshauptmann 
refuse de les recevoir, on est amené à les recueillir dans le quartier 
spécial. Devant la cour d'assises, si l’accusé paraît atteint d'aliéna- 
tion mentale, c’est la cour qui ordonne le placement en observa- 


tion. » 
(A suivre). 


LA SORCELLERIE EN EXTREME-ORIENT 


PAR 


M. E. JEANSELME 


Professeur agrégé, Médecin des Hôpitaux. 


En pays jaune, aux dépens de chaque village, vivent grassement 
un ou plusieurs sorciers. Tirer l’horoscope des nouveau-nés, con- 
jurer les mauvais sorts, détourner les calamités qui anéantissent le 
bétail et les moissons, combattre la stérilité, déterminer la place 
et l’orientation qu’il convient de donner aux sépultures, voilà autant 
d’occupations qui assurent, bon an, mal an, au sorcier, un casuel 
respectable t. 

Mais si la profession est, à coup sûr, fructueuse, elle n’est pas 
exempte de péril. Les lois chinoises punissent les sorciers avec la 
dernière rigueur. 


1. Les indications nécessaires pour pratiquer les inhumations dans de 
bonnes conditions sont fournies par la boussole. J’ai eu entre les mains un 
de ces instruments que le propriétaire a refusé de me céder à aucun prix, 
alléguant que c'était son gagne-pain. Cette boussole est montée sur un cadre 
de bois de forme carrée. Au-dessous de l’aiguille aimantée, est un disque 
rotatif portant sur sa circonférence douze caractères chinois indiquant les 
heures du jour. Sur le cadre, sont inscrits en cercle les trente jours du 
mois. Dans l'angle supérieur droit, est gravé le signe de la lune, et dans l’angle 
de gauche la lune voilée par le brouillard (?). En bas du cadre, sont figurés le 
déclin de la lune et le lever du soleil. La face inférieure de la boîte porte un 
quadrillage semblable à une table de multiplication, dont chaque case con- 
tient un caractère isolé. Enfin, la tranche du cadre est surchargée de carac- 
tères : ce sont les quatre points cardinaux et leurs subdivisions. 

Sile corps du défunt est enterré selon les règles, son fils, quoique pauvre 
paysan inculte, peut devenir. riche et même mandarin, car il apprend avec 
facilité les caractères. Quand les descendants du mort périclitent, quand leurs 
enfants meurent, c’est que l'orientation du corps de l'ancêtre est mal choisie 
ou que la qualité de la terre n’est pas favorable. On consulte alors à nouveau 
le sorcier ou l’un de ses confrères. On déterre ainsi le corps à plusieurs 
reprises jusqu’à réussite. Bien entendu, chaque consultation coûte fort cher. 
Un homme du peuple dépense ainsi parfois 20 à 200 piastres, c’est-à-dire une 
véritable fortune. 


LA SORCELLERIE EN EXTRÊME-ORIENT 17 


L'article 258 du Code annamite, qui est emprunté au Code 
chinois, édicte contre les coupables des peines terribles : 


.… « Celui qui a fabriqué des esprits tourmenteurs, des inscrip- 
tions contenant des sorts ou des charmes, avec l'intention de tuer 
quelqu'un sera, dans chaque cas, jugé d’après les dispositions 
relatives au complot de meurtre; s’il en est résulté la mort de 
quelqu’un, dans chaque cas, on prononcera, selon les régles relatives 
à la nature du meurtre prémédité. Si le coupable a seulement voulu 
causer à quelqu’un un mal ou des infirmités, la peine sera diminuée 
de deux degrés par rapport au’ cas de complot de meurtre suivi 
d'actes d'exécution sans que la victime ait été blessée. » 


Le commentaire officiel qui explique cet article cite un passage 
de la loi des Duongs (de 618 à 905 ap. J.-C.) dans lequel sont 
mentionnées certaines passes magiques employées pour se défaire 
de ses ennemis. L’envoñtement, en particulier, est parfaitement décrit 
tel qu’il était autrefois en usage en Europe. 


« Tous ceux qui, par ressentiment ou par haine, font des 
esprits qui procurent des cauchemars ou bien des sentences écrites 
contenant des sorts ou des charmes. » Il s’agit donc, poursuit le 
commentaire, de deux catégories distinctes. L'expression « esprits 
tourmenteurs » se rapporte à des pratiques cabalistiques relatives à 
des esprits qui procurent des cauchemars ou des crampes: par 
exemple, à celle qui consiste à dessiner l’image d’une personne ou à 
sculpter une figurine représentant cette personne, à y faire un trou 
dans le cœur avec une aiguille, à lui lier les mains, à lui attacher les 
pieds, et à y faire telles autres simagrées analogues. 


« L'expression « sentences écrites contenant des sorts et des 
« charmes » veut dire écrire des sentences, dessiner des images ou 
bien enterrer des bandes de papier recouvertes de formules pour 
évoquer les esprits ou bien les brüler pour faire des sortilèges 
coupables, ou bien encore prendre le jour, le mois, l’année de la 
naissance d’une personne qu'on veut faire mourir; écrire une 
formule de sort ou d’incantation et autres pratiques surnaturelles 
analogues. » 


Malheur au sorcier qui, dans une intention louable, s'adresse à 
la magie pour guérir les malades. En cas de mort, la justice n’est 
pas tendre pour lui. Les châtiments qui lui sont réservés sont énu- 

2 


18 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


mérés dans un décret placé à la suite de l’article 266 du Code 
annamite. 

« Toute personne de la secte de Dao versée dans la pratique de 
la sorcellerie, ou tout autre individu quelconque qui se livrera à la 
pratique de moyens extraordinaires (tels que de dessiner le cercle 
lumineux, d’écrire des formules d’incantation, et autres moyens 
analogues) pour guérir quelqu'un et qui aura ainsi causé sa mort, 
sera condamné à la strangulation, avec sursis....; si la mort n’en est 
pas résultée, la peine sera de cent coups de truong et de l'exil à 
trois mille lis; les co-auteurs seront, dans chaque cas, punis d’une 
peine moindre d’un degré‘. » 

Ces lois, comme toutes celles qui frappent trop lourdement, ne 
sont guère appliquées. Le magistrat recule devant l’énormité du 
châtiment si peu proportionné à la faute. Mais le simple fait d’avoir 
inscrit ces textes dans le Code montre bien la place prépondérante 
qu’occupe, aux yeux du législateur, la sorcellerie en Extrême-Orient. 
En réalité, les devins, les inspirés, les prophètes pullulent en 
Birmanie, au Siam, en Indo-Chine. A l’occasion, ils savent grouper 
autour d’eux de nombreux disciples, qui marchent à l’ennemi avec 
l’héroïsme que donne le fanatisme religieux 2. 


1. Le truong est une longue regle de bois dur qui produit des plaies beau- 
coup plus profondes que la souple baguette de rotin. 


2. J'ai cité plusieurs exemples de folie mystique collective dans un article 
intitulé : « Sur la condition des aliénés dans les colonies françaises, anglaises 
et néerlandaises de l'Extrême-Orient. » (Presse medicale, à août 1905). 


ARCHIVES MÉDICO-LÉGALES 


EXAMEN 
D'UN ALIENE CRIMINEL RÉCIDIVISTE 


Par E. DUPRÉ 


Professeur agrégé, Médecin de l'Infirmerie spéciale 


La question de l'assistance des aliénés criminels et des mesures 
législatives à appliquer à ces malades, restera à l’ordre du jour jus- 
qu’à la reprise de la discussion, partielle ou complète, devant le Par- 
lement de la loi de 1838. Ce problème complexe, dont l'intérêt à la 
fois médical, administratif et judiciaire, a suscité tant de discussions 
et de travaux, a été exposé au Congrès des Aliénistes de Pau (1904), 
par P. Kéraval, dans son Rapport sur les Mesures à prendre à 
l'égard des aliénés criminels, rapport qui constitue une étude 
historique et critique remarquable de la question. 

A l'occasion de la discussion qui suivit ce Rapport, je commu- 
niquai au Congrès les conclusions d’une expertise, que m'avait con- 
fée le tribunal, à l'égard d’un malade bien connu d’ailleurs des 
aliénistes, experts inspecteurs ou chefs de service de la Seine, et qui 
avait formé une demande de mise en liberté. 

Je publie aujourd’hui ce rapport, parce qu’il me paraît rentrer 
dans la catégorie des documents utiles à la discussion du problème 
médico-légal des aliénés criminels. Il contient en effet l'observation, 
d’ailleurs très résumée, d’un type intéressant d’aliéné criminel, réci- 
diviste, foncièrement dangereux, vis-à-vis duquel, malgré l’état de 
calme relatif et l’absence de toute idée délirante chez le sujet, j'ai 
cru devoir conseiller à l’autorité judiciaire le maintien de l’interne- 
ment. 


Je soussigné, Professeur agrégé à la Faculté, Médecin des hôpitaux, 
commis par ordonnance de M. le président du Tribunal de première ins- 
tance de la Seine, en date du 10 juillet 1903, à l'effet d'examiner l'état 
mental du sieur H... aliéné, interné à Bicètre, qui a formé une demande de 


20 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


mise en liberté, et de dire si H... peut être misen liberté sans danger pour 
lui ou pour les autres ; serment préalablement prêté, le 13 juillet, devant 
M. le président Ditte ; après avoir longuement interrogé et examiné H... et 
soigneusement étudié le volumineux dossier de ce malade ; après m'être 
entouré de tous les renseignements nécessaires à l'accomplissement de ma 
mission ; après avoir pris l'avis de quelques aliénistes qui ont examiné 
H.,. et de ceux à qui j'ai soumis son cas; déclare consigner dans le pré- 
sent rapport le résultat de mon enquête et les conclusions de mon exper- 
tise. | 

H..., agé de cinquante-quatre ans, ancien valet de chambre, originaire 
de Bretagne, a derrière lui déjà une longue histoire pathologique, dont les 
différentes étapes sont consignées dans son dossier, et dont il convient 
d'indiquer ici sommairement les points principaux et les dates impor- 
tantes. 

Nous ne possédons point de renseignements sérieux sur l’hérédité d'H... 
dont la famille habite la Bretagne et paraît ne pas avoir entretenu avec 
lui de rapports suivis. 

Par les interrogatoires de sa femme, et des voisins d'H..., consignés 
dans les rapports de police annexés aux certificats d'internement ; par la 
lecture de ces certificats et l'étude des rapports d'expertise dont H... a été 
l'objet, nous sommes largement renseignés sur les antécédents person- 
nels du malade. L’examen de ces antécédents nous apporte trois notions 
capitales : 


1° H... qui a subi, de 1889 a 1892, cing internements pour alcoolisme, 
est un alcoolique chronique récidiviste, qui délire facilement sous l'in- 
fluence de ses excès de boissons. 


2° H... a toujours fait preuve, surtout dans les derniers temps, d'un 
caractére égoiste, orgueilleux et méfiant; d'une intelligence originelle- 
ment faible, bornée, d’ailleurs peu cultivée, mais raisonnante; d’un ju- 
gement faux, mais d’une activité logique développée, constamment mise 
au service de son égoisme, et employée à la justification de ses actes cri- 
minels et à la défense de sa conduite ; d'un sens moral très défectueux, 
ainsi qu'en témoignent son propre jugement sur son passé et l'absence de 
tout remords du meurtre de sa femme. Ces anomalies du caractère, de 
l’intelligenee et de la moralité sont le propre de certaines constitutions 
psychiques, congénitalement déséquilibrées, dont le fonds pathologique 
est surtout constitué par le développement nul ou insuffisant du sens 
moral, la déviation fonctionnelle des facultés logiques, et enfin par une 
égoisme et un orgueil démesurés. C'est dans cette catégorie de déséqui- 
librés héréditaires que se recrutent, par l'exagération des caractères mor- 


ALIËNÉ CRIMINEL RÉCIDIVISTE 21 


bides que je viens de signaler, les maniaques raisonnants, les fous mo- 
raux et les persécutés-persécuteurs. | | 

H... appartient, sans contredit, à cette famille psychopathique, et doit 
être considéré comme un déséquilibré orgueilleux, raisonnant et mora- 
lement débile. | 

3e Enfin l'étude de la conduite passée, des actes encore récents, et des 
propos mêmes tenus par le malade lors de mon interrogatoire, démontre 
que H... est un impulsif homicide dangereux, capable de meurtre, même 
en dehors de l'excitation alcoolique. 

Ces trois notions, qui se dégagent de l'étude des antécédents de H..., 
dominent toute l'histoire de ce sujet, qui, dès à présent, nous apparaît, 
dans une synthèse naturelle de ces éléments morbides, comme un débile 
moral orgueilleux et raisonnant, dont les tendances natives aux idées de 
persécution, réalisées et multipliées par l'alcoolisme, ont finalement 
abouti à l'homicide. 

Tel est évidemment le diagnostic qui s'imposait, il y a dix ans, pour 
H... Depuis cette époque, le malade est interné ; et il importe, par l'examen 
de l'état actuel, de se rendre un compte exact de la situation psychologique 
présente du sujet. 

L'internement a eu, pour H., deux conséquences capitales : la diète 
toxique et l'impossibilité de commettre, au dehors, des actes dangereux- 

De la diète toxique résulta la disparition actuelle des accidents alcoo 
liques. Mais nous savons, par la connaissance des antécédents, que, dès 
qu’il est mis en liberté, H... se remet à boire, et que, sous l’influencede ces 
récidives toxiques, apparaissent les accès de délire alcoolique. Mis, par 
son séjour à Bicêtre, dans l’impossibilité de commettre des actes dangereux 
au dehors, H... en a commis au dedans, lorsqu'il a tenté, dans un moment 
de liberté relative à l’intérieur de l’asile, d'assassiner M. le docteur Char- 
pentier, médecin de l’hospice, contre lequel il nourrissait des idées de per- 
sécution et avait froidement prémédité des projets de vengeance. H... a 
commis cette tentative d'homicide, en dehors de toute excitation alcoolique 
manifeste, et a donné, par cet acte, la preuve de la permanence chez lui des 
tendances homicides et de l'impulsion au meurtre, dont l'assassinat de sa 
femme avait été, quelques années auparavant, la première manifestation. 

Ces faits nous autorisent donc à conclure que l'absence actuelle des 
accidents alcooliques et des actes dangereux chez H... n'estdue qu'à l'in- 
ternement ; et qu'il est fort probable qu'au dehors, l’aptitude à l'intoxica- 
tion alcoolique et aux actes dangereux se manifesterait à nouveau. L’expé- 
rience en a été tragiquement faite, lors de l'assassinat de sa femme, par 
H..., le lendemain même du jour où il sortait de l'asile, réclamé et recon- 
duit par elle à la maison conjugale. 


22 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


L'examen de l'état actuel de H... révèle chez lui trois ordres de faits 
intéressants. Tout d’abord, l’absence complète d'idées délirantes, d’hallu- 
cinations, et d'états affectifs pathologiques : ensuite, l'existence de cet état 
mental particulier, dont j'ai indiqué plus haut les caractères, à base 
d’orgueil, d’amoralité et de raisonnement paralogique; enfin, l'existence 
d’un calme dans la tenue et Je langage, d'une sobriété dans les gestes, 
d’une modestie dans l'expression de ses sentiments, des idées, qui, à l'in- 
terrogatoire banal et à un examen superficiel, peuvent en imposer pour 
un changement complet de caractère, et, joints à la lucidité intellectuelle 
et aux excellentes promesses de H..., faire croire à la guérison du malade. 

Il est cependant facile de s'assurer de la persistance chez H... de 
l'anesthésie du sens moral, en constatant chez lui absence de remords du 
meurtre de sa femme, dontilregrette l'exécution, à cause des conséquences 
que le fait a eues pour lui, mais dont il cherche, avec animation, à justifier 
les raisons: à ce moment, l'excitation de son langage, l'éclat de son regard, 
l'agitation de sa personne, trahissent malgré lui, en dépit de l'attitude 
calme qu'il affecte le reste du temps, la véritable nature de ses sentiments 
d’égoisme, d'orgueil, de violence, qui restent étrangers à toute pitié et à 
tout regret, vis-à-vis de sa victime, pour laquelle il n’a que des reproches 
et des expressions ironiques et méchantes : il faut expressément noter ici 
que H... s'en tient aux allusions et ne formule, contresa femme, que des 
accusations vagues, sans fondement, qu'il n'essaye même pas de préciser. 
Pour donner un exemple de son argumentation, je rapporterai un des 
principaux griefs formulés par H... contre sa fsmme, pour expliquer son 
meurtre: celle-ci avaitconvié quelques parents à dîner pour fêter le retour 
au foyer conjugal de son mari, qu'elle avait ramené le matin même de 
l'asile, et elle avait acheté des fleurs pour orner la table : H..., qui avait 
perdu son père peu de temps avant sa sortie de Ville-Evrard, ne put, dit- 
il, contenir son indignation, à la pensée que sa femme avait destiné ces 
fleurs à l'ornement d'un repas de famille, au lieu de les porter sur la 
tombe de son beau-père! Insistant sur l’énormité de cet acte qui trahir, 
dit-il, chez sa femme la méconnaissance de tout sentiment filia!, exaltant 
d'un autre côté le respect qui est dû à la mémoire de son père, H...qui ne 
formule d’ailleurs contre sa femme que quelques vagues prepos de jaloux, 
entreprend de justifier le meurtre de sa victime et nous donne ainsi la me- 
sure de la fausseté de son jugement, de la perversion de ses instincts et de 
la violence sanguinaire de ses actes. 

Il justifie de même la tentative d'assassinat qu'il a commise sur le doc- 
teur Charpentier : il rappelle avec complaisance et minutie les moindres 
détails de la préparation et de l'exécution de son crime, s'étonne d’avoir 
manqué sa victime, et ne manifeste aucun repentir de son acte. 


ALIÉNÉ CRIMINEL RÉCIDIVISTE 23 


Lorsqu'on essaye de provoquer chez H... soit un sentiment de remords, 
soit la conception de la monstrueuse disparité qui existe entre ses raisons 
et ses actes, on éveille chez lui les réactions ironiques et orgueilleuses 
d’un homme sûr de lui, qui n’admet pas la contradiction, qui s'excite et 
se pose en victime méconnue, en sujet persécuté, fort de son droit, et prêt 
à recommencer les mêmes actes dans les mêmes circonstances. 

Au contraire, lorsqu'on interroge H... sur la nature de son caractère, 
sur ses projets d'avenir, sur sa future conduite et l'emploi éventuel de sa 
liberté, si elle lui est accordée ; il ne tarit pas surson propre éloge, sur l'é- 
numération de ses qualités, en insistant sur sa douceur, sur son amour de 
la paix, de la tranquillité, I] dit textuellement: « Je n'ai jamais fait de mal 
à personne, je ne suis pas méchant; je suis très pacifique et très doux; Je 
ne suis pas dangereux, qu'on me laisse sortir etje vivrai tranquille. » 

Il est impossible de lui faire sentir la contradiction qui éclate entre ses 
affirmations et ses antécédents criminels. Il est convaincu qu'il était dans 
son droit en égorgeant sa femme, en assommant le docteur Charpentier. 
Au cours de la conversation, il répète souvent, avec un entêtement mono- 
tone : « Je ne connais pas les lois, je ne connais pas la médecine! » vou- 
Jant signifier par là qu’il s'en tient à son raisonnement, qu'il ne cherche 
pas à aller au delà, et qu'il désire, ne se sentant pas malade, être mis en 
liberté et répondre au besoin de ses actes à la justice. 

[l ma évidemment ni le sentiment moral intime, ni la notion intellec- 
tuelle acquise, de la gravité de ses actes et de sa situation vis-à-vis de la 
société. C'est un aliéné moral, raisonniant, violent, enclin à la boisson et 
très dangereux. 

Tous les aliénistes, qui, soit comme Chefs de service, soit comme 
Inspecteurs des asiles, soit comme Experts, ont cu astatuer sur le casd’H..., 
l'ont déclaré un « aliéné essentiellement dangereux, contre lequel la 
société a le devoir de prendre des mesures de sécurité, qu'il faudra 
séquestrer à nouveau dans un établissement spécial, et faire l’objet d'une 
surveillance spéciale » (Paul Garnier); « un aliéné dangereux » (A. Rini) 
a un persécuté-persécuteur, orgueilleux, violent, sujet à des excitations 
temporaires, dans lesquelles il se livre à des actes dangereux » (Féré). En 
octobre 1901, le docteur Féré, dans le service duquel se trouve H..., ter- 
minait son certificat de situation par cette phrase « il a fait une tentative 
d’assassinat sur M. le docteur Charpentier dans un moment de calme 
apparent, où il travaillait dans l'hospice. On n'est pas autorisé à croire 
qu'il a cessé d'être dangereux, parce qu'il est calme. À maintenir. » En 
juillet 1902, consulté à la suite d'un rapport semestriel où le docteur 
Bérillon, médecin-inspecteur des asiles, concluait à la nécessité de faire 
. sortir H..., le docteur Féré terminait son certificat par ces mots : « S'il est 


24 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


séquestré, ce n’est pas pour ce qu’il fait maintenant, mais pour ce qu'il a 
fait autrefois. Peut-on dire que ses tendances violentes ont disparu, 
quand on voit seulement qu’on a réussi à les empêcher de se manifester 
depuis la tentative de M. Charpentier? » 

En janvier et en février 1903, M. le docteur Bérillon concluait de nou- 
veau à la guérison et à la sortie d'H... En mai 1903, M. le docteur Féré, 
dans un certificat de situation, se terminant par ces mots « sion ne tient 
compte que de sa conduite actuelle, ce n’est pas un aliéné. Quant à décider 
si on doit oublier le passé, ce n’est pas une question de médecine. » M. le 
docteur Féré, sans conclure heureusement a la sortie d’H..., semble ne pas 
s’y opposer, au nom de la médecine. 

M. le docteur Féré, tout en conservant le même diagnostic général 
qu'il a toujours formulé sur les certiticats successifs relatifs à H..., semble 
avoir modifié, dans ces derniers temps, son opinion sur le danger probable 
qu'offrirait la mise en liberté du malade. 

Je diffère à cet égard absolument d'avis avec mon collègue, M. le 
docteur Féré. Je crois que, en matière de diagnostic, de pronostic et de 
traitement, le médecin, et surtout le médecin légiste, doit tenir le plus 
grand compte des antécédents, et que le rappel du passé est essentiellement 
une question de médecine. Ce rappel du passé s'impose au médecin, d'au- 
tant plus qu'il vise, en l'espèce, des actes criminels répétés, dont l’étiologie 
est inhérente non a des facteurs épisodiques, comme l'excitation passion- 
nelle ou ébrieuse, mais à des causes permanentes, constitutionnelles, 
représentées chez H... par sa débilité morale, son orgueil, la violence de 
son caractère, et ses tendances à l homicide. L'excitation alcoolique, même 
légère, en éveillant, chez ce psychopathe, les idées de persécution et de 
jalousie, en précipitant chez lui les réaciions motrices, redouble ses apti- 
tudes au meurtre et en font un étre impulsif dangereux. 

Le calme actuel dont jouit H., dû à la diète d'alcool, à l'isolement et 
à la volonté intéressée du malade, ne doit pas en imposer au médecin pour 
la disparition des tares psychopathiques qui ont jusqu'à présent fait d'H... 
un étre essentiellement antisocial. Le malade, sous ses apparences paci- 
fiques, est et reste dangereux, ainsi que je l'ai démontré plus haut. Il est 
vis-à-vis de son état morbide antérieur, non pas en état de guérison, mais 
en état de rémission : et cette rémission est le produit du régime de l'asile 
et de la volonté intéressée du malade à paraître calme et inoffensif. 

C'est en ne tenant pas compte de ces considérations, et du passé du 
malade, qu'on s'expose à des catastrophes comme celle qui a marqué la 
sorued’H... de l'asile de Ville-Evrard et que le médecin-légiste a le devoir 
de prévenir. 

Il est certainement regrettable que, pour des malades comme H... qui, 


ALIÉNÉ CRIMINEL RÉCIDIVISTE 25 


sans être des aliénés délirants, sont, de par leur constitution psychopathi- 
que, des dégénérés, récidivistes de l'alcool et du crime, et restent des êtres 
dangereux et antisociaux, il n'existe pas des Asiles de sûreté, intermé- 
diaires à l'asile et àla prison, où ces individus, à criminalité pathologique, 
seraient mis à l’abri de leurs récidives et isolés de la société, sans con- 
tact ni avec les aliénés délirants, clients naturels de ľasile, ni avec les 
criminels ordinaires, clients naturels de la prison. 
Je termine donc mon rapport par les conclusions suivantes : 


Conclusions. 


1° H... est un débile, appartenant à la famille psychopathique des fous 
moraux et des persécutés persécuteurs, c’est-à-dire présentant des lacunes 
intellectuelles et surtout morales considérables, de l’égoisme et de |’or- 
gueil, et une déviation constitutionnelle des facultés logiques, dont l'in- 
cessante activité, commandée par l'agitation morbide du tempérament, 
aboutit à des jugement faux et à des actes antisociaux. 

2° H... est de plus un homme violent, agressif, que la moindre excita- 
tion peut précipiter à l'impulsion homicide. H... est enfin un alcoolique 
récidiviste, qui, sous l'influence d’excès, même légers de boisson, devient 
extrêmement dangereux et capable de meurtre. L'homicide est, chez lui, 
non l'effet direct du délire alcoolique, mais bien le produit de sa constitu- 
tion psychopathique, surexcitée par l’appoint épisodique du poison. 

3° Si, depuis plus d'un an, sous l'influence de l'internement et de la 
diète d'alcool, H... est devenu calme et d'apparence pacifique, cette modi- 
fication dans son attitude ne doit pas en imposer pour un changement 
dans la constitution psychique du sujet. Celui-ci, qui déjà, à deux reprises, 
s'est montré capable d'assassinat au milieu des apparences du plus grand 
calme, est et reste un être dangereux et antisocial. J'émets cette affirma- 
tion, non seulement au nom de la notion classique de l’incurabilité de 
ces états psychopathiques constitutionnels dont H... offre un exemple, 
non seulement au nom de l'étude du passé du malade, mais encore à Ja 
suite de l’examen direct d'H..., qui nous révèle chez lui la persistance de 
la fausseté du raisonnement, des perversions morales et des tendances à 
Ja violence. 

4° Le malade est en état, non de guérison, mais de rémission. Cette 
rémission prendrait fin à la sortie de l'asile; car, au dehors, H... retrou- 
verait vite, dans les difficultés de la vie, dans la boisson, les causes d’exci- 
tution qui remettraient en jeu ses aptitudes aux violences agressives et 
homicides. 

H... doit être considéré comme un véritable explosif, qui, mis à l'abri 


26 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


de tout choc, reste silencieux et inoffensif, mais que le premier heurt 
ferait dangereusement éclater. 

Je considère la mise en liberté d'H... comme un danger pour luiet 
surtout pour la société. J'estime qu'il est nécessaire de le maintenir en- 
fermé dans un établissement spécial, sans mesure de rigueur inutile, mais 
sous une surveillance attentive. 


A la suite de ce rapport, le malade, maintenu à Bicêtre, a fait, 
un an après, une tentative d'incendie à l’hospice. 

L'histoire patho'ogique, administrative et judiciaire, de ce sujet 
me paraît apporter, après tant d'autres observations analogues, un 
argument bien démonstratif en faveur de la mesure d'assistance, que 
recommande depuis longtemps la majorité de nos collègues, vis-à- 
vis de ces sujets à criminalité pathologique, aliénés non délirants, 
mais pervers et récidivistes de l’alcool et de l’homicide ; c’est pour ces 
êtres essentiellement dangereux et antisociaux que s'impose la créa- 
tion des Asiles de sûreté, intermédiaires à l’Asile et à la Prison, ct 
adaptés à la mentalité crimino-pathologique de sujets dont les ins- 
tincts sont intermédiaires à la folie et au crime. | 


L'AFFAIRE WEBER 


Dans l'après-midi du 5 avril 1905, la dame Charles Weber 
apportait à l'hôpital son enfant Maurice âgé de dix mois qui suffo- 
quait. L’interne de service remarquant au cou du petit malade une 
rougeur en forme de sillon émit l’idée qu'il avait été victime d’une 
tentative récente de strangulation. Or, la dame Charies Weber avait 
déjeuné avec sa belle-sœur Pierre Weber chez son autre belle-sœur, 
la jeune Jeanne Weber ; après le déjeuner elle était sortie avec la 
première laissant l’enfant bien portant à la garde de la seconde; a 
son retour, l'enfant su ffoquait. Ce ne pouvait donc être que Jeanne 
Weber qui lui avait serré le cou; plainte fut portée contre elle. 

Mais dans le courant du mois précédent (du 2 au 27 mars) 
quatre enfants étaient morts dans la famille Weber : Georgette et 
Suzanne Weber filles de Pierre Weber; Germaine Weber fille de 
Léon Weber, et Marcel Weber, fils de Jeanne Weber. Celle-ci 
soupçonnée d’avoir voulu étrangler son neveu Maurice fut bientôt 
accusée par ses beaux-frères et belles-sœurs d’avoir tué ses trois 
niéces et son propre fils. Ces quatre décès survenus to1s brusque- 
ment en un si court espace de temps étaient bien de nature, il faut 
l'avouer, à faire croire à l'intervention d’une main criminelle. 
Cependant jusqu’au 5 avril Jeanne Weber n'avait été l'objet 
d'aucune suspicion. 

Une instruction fut ouverte et confiée à M. le juge Leydet. Ce 
magistrat chargea M. le docteur Thoinot d'examiner le jeune Maurice 
Weber et de procéder à l’autopsie des quatre enfants décédés ; en 
même temps, il confia aux docteurs Dupré et Vallon la mission 
d'examiner l’inculpée au point de vue mental. 

Le docteur Thoinot ne constata aucune trace de sillon au cou de 
Maurice Weber et à l'autopsie des corps exhumés il ne trouva pas de 
cause de mort violente pas plus que de mort naturelle. 

L'analyse chimique des viscères faites par le docteur Ogier ne fit 
découvrir aucune trace de poison. 


28 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


Le 8 juillet, MM. Dupré et Vallon déposèrent un rapport 
concluant à l'intégrité des facultés intellectuelles de la femme 
Weber. 

La femme Weber fut envoyée devant les assises de la Seine 
sous la quadruple inculpation de meurtre sur les trois fillettes 
Georgette, Suzanne, Germaine Weber et de tentative de meurtre 
sur Maurice Weber. L’accusation abandonnait le cas de Marcel 
Weber. 


L'acte d’accusation disait en substance : 


« Il est établi que le petit Maurice Weber a subi des phéno- 
ménes d’asphyxie consécutifs à une constriction du cou. Or, les 
symptômes observés chez cet enfant qui a heureusement survécu 
sont identiques à ceux constatés chez les trois autres victimes . De là 
il est aisé de conclure que celles-ci sont mortes des suites d'une 
suffocation, due, comme dans le cas précédent, à des pratiques 
criminelles. L’expertise n'ayant donné aucun résultat certain au 
point de vue médical, elle laisse subsister les preuves qui ressortent 
de l'instruction même, et ces preuves forment un faisceau singu- 
lièrement concordant. » 

L'affaire devait venir à la session des assises de novembre r19c5, 
mais le président, en présence de crimes multiples dont on n’aper- 
cevait pas le mobile, estima qu'il y avait lieu de procéder à une 
nouvelle expertise médico-légale sur l’état mental de l’accusée et 
confia cette mission aux docteurs Joffroy Dubuisson et Séglas. Le 
président basait surtout son ordonnance sur ce fait que le docteur 
Label avait constaté une crise nerveuse chez l’accusée. Cette 
seconde expertise confirma pleinement la première. 


Le président des assises de la seconde quinzaine de janvier, 
d'accord avec M. l'avocat général, ordonna à son tour une nouvelle 
consultation médico-légale et en chargea MM. Brouardel, Descoust 
et Thoinot. Ces trois experts déclarèrent que rien n'établissait que 
la femme Weber eut suffoqué ou étranglé Georgette, Suzanne et 
Germaine Weber et que la tentative de strangulation sur Maurice 
Weber n’était pas mieux fondée au point de vue médical. 

En somme, si les apparences étaient contre la femme Weber, les 
expertises médico-légales ne révélaient aucune preuve à sa charge. 
L'affaire se présentait donc avec une allure quelque peu mysté- 


L'AFFAIRE WEBER 29 


rieuse. La presse politique l’annonçait sous des rubriques sensa- 
tionnelles : « La Tueuse d'enfants », « L’Ogresse », « Le Mystère 
du Pré Maudit », du nom d’une impasse voisine du domicile de 
l’accusée, etc. 

A l’audience la vérité se fit jour. 

Dans les dépositions des témoins éclatèrent des contradictions qui 
impressionnèrent vivement l'assistance, et que le défenseur M° Henri 
Robert souligna avec son habileté habituelle. Les dépositions 
de MM. Brouardel, Thoinot et Ogier emportèrent la conviction de 
tous en faveur de l’accusée. M. lavocat général Seligman abandonna 
l'accusation et reconnut l'innocence de Jeanne Weber. Le ministère 
public et la défense d’un commun accord renoncèrent à l’audition 
des derniers témoins parmi lesquels se trouvaient les cinq médecins 
aliénistes. | 

M° Henri Robert se leva alors,et après avoir excusé les témoi- 
gnages «.de haine, de colère et de mensonge de ces malheureuses 
mères révoltées contre la mort qui leur prend leurs petits », rendit 
hommage a la science des experts et particulièrement de 
MM. Brouardel et Thoinot. 

Aprés quelques minutes de délibération, le jury prononca un 
verdict d’acquittement. Une voix cria: « Il n’y a plus de justice. » 
C'était celle d’une des belles-sœurs de l’accusée. 

Malgré son innocence proclamée en audience publique, la 
femme Weber, à en juger par les conversations entendues à la 
sortie de la salle des assises, n’en restera pas moins pour beaucoup 
« l'Ogresse » ou « une dangereuse monomane ». La lumière de 
l'audience n’a pas éclairci pour tous, le « mystère du Pré Maudit ». 
Les affirmations précises de la science n'ont pas eu complètement 
raison des commérages du quartier de la Goutte d'Or. 
| Ch. V. 


Voici les deux rapports rédigés sur l’état mental de la femme 
Jeanne Weber. 


I 
Rapport de MM. Dupré et Vallon. 


Nous, soussignés, 
Docteur Dupré, agrégé à la Faculté, médecin des hôpitaux et de l’infir- 
merie spéciale du Dépôt, et Ch. Vallon, médecin en chef à l'asile Sainte- 


30 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


Anne, commis par une ordonnance de M. le juge d'instruction Leydet 
en date du 22 avril 1905 ainsi rédigée: 

« Attendu la nécessité de constater judiciairement l’état où se trouve la 
femme Weber au point de vue mental. 

« Ordannons qu’il y sera procédé par MM.Vallon et Dupré, docteurs en 
médecine, et serment par eux préalablement prêté en nos mains, lesquels 
après avoir reconnu l’état où se trouve la femme Weber, nous diront si 
cette femme jouit de la plénitude de ses facultés, et si elle a pu, dans des 
moments d'égarement, et par suite, d’une monomanie particulière, ac- 
complir les actes criminels dont elle est suspectée. » 

Certifions avoir à maintes reprises examiné l'inculpée, avoir interrogé 
son mari, consulté le dossier et nous être entourés de tous les renseigne- 
ments utiles à l’accomplissement de notre mission; et déclarons consigner 
dans le présent rapport le résultat de notre examen et les conclusions de 
notre enquête. 

La femme Jeanne Weber, sur laquelle pèse l'inculpation si grave 
d’avoir tué par strangulation ou empoisonnement, au moins, deux 
enfants, s'est toujours présentée à nous, à l’occasion de nos examens, 
avec l'attitude, le maintien et le langage d'une femme calme, lucide, con- 
sciente de sa situation et capable de discuter avec nous, dans les termes 
les plus raisonnables, les accusations dont elle est l'objet, et la série des 
événements à l’occasion desquels elle comparait devant la justice. 

La femme Weber est indemne de tout antécédent judiciaire et médical 
Tout au plus, peut-on relever chez elle l'existence, depuis quelques mois, 
d'accidents névropathiques, d’allure hystérique consistant en courtes 
pertes de connaissance, suivies de réveils spontanés, pendant lesquels 
_ l’inculpée paraît un peu étourdie. Ces crises nerveuses ont apparu à la 

suite de violentes commotions morales déterminées par la mort de ses deux 
enfants; et a la suite aussi de pertes sanguines, de fausses couches qui ont 
fatigué la femme Weber dans ces derniers temps. Durantla première période 
de notre examen, l’inculpée, à l’infirmerie de Saint-Lazare, a dûsuivreun 
traitement pour des métrorrhagies, dont l’apparition, à la suite d’une sup- 
pression des règles de deux à trois mois, a fait soupconner un début d’avor- 
tement spontané. En dehors de ces crises hystériformes et de ces petits 
accidents utérins, nous n'avons rien relevé d’anormal ou de pathologique 
chez la femme Weber. L'enquête relative à l'existence, rétrospective ou 
actuelle chez elle, d'accidents hystériques, épileptiques ou alcooliques est 
demeurée sur tous les points négative. Nous estimons inutile d'énumérer 
ici la série de ces constatations négatives, dans les différents domaines 
explorés par nous avec le plus grand soin. 

La femme Weber est l’ainée de dix enfants, dans une famille ou nous 


L'AFFAIRE WEBER i 31 


ne relevons d’ailleurs aucune tare pathologique fntéressante à consigner 
ici. Elle n’a reçu aucune instruction dans son enfance et ne sait ni lire ni 
écrire, mais ce défaut de culture tient beancoup plus à la misère du foyer 
familial où elle a grandi et à la négligence presque forcée dans laquelle elle 
a été tenue par ses parents, qu’à l’état de sa mentalité, qui n’est pas, à pro- 
prement parler, celle d’une arriérée. La femme Weber nous parait étreune 
personne de niveau mental très ordinaire, mais dont l’activité psychique 
et principalement le jugement sont au-dessus des facultés d'une débile. 
Elle fait preuve, dans la conversation, de mémoire, de jugement, d'apti- 
tude à discuter les faits, à édifier un raisonnement; devant l’énormité des 
choses qui pèsent sur elle, elle s'étonne, s'afflige, se disculpe, argumente 
en un mot sa cause, avec les réactions sentimentales et les appréciations 
logiques les plus naturelles et les plus légitimes ; elle est calme, maisnon 
indifférente ni apathique; elle raisonne, mais avec lucidité et logique, et 
non pas avec l’argumentation spécieuse etabondante des fous raisonnants 
ou des simulateurs. 

Autant que l’on peut en juger par les propos de son mari et les résul- 
tats de notre examen, la femme Weber a toujours été comme épouse et 
comme mère, une femme normale, calme, affectueuse, rangée dans sa vie 
et notoirement connue dans son entourage, comme une personne inca- 
pable des faits criminels dont on l'accuse. 

Étant donnés l'infériorité de son instruction et de sa culture, le milieu 
où elle a grandi, etc., la femme Weber partage les superstitions et les pré- 
jugés de l'erreur populaire, et ilest facile de s'expliquer ainsila bizarrerie 
de certains de ses propos, de certaines deses attitudes, même auprès des 
petits enfants en mal d'agonie ou déjà morts. On sait combien les femmes 
du peuple sont prodigues-de manifestations superstitieuses et absurdes, 
autour des agonisants ou lors de la toilette et de la veillée des morts. 

En résumé, pour répondre aux questions que nous pose la justice re- 
lativement à l'état mental de la femme Weber nous croyons pouvoir ré- 
sumer notre examen en disant que l'inculpée nous paraît jouir de la plé- 
nitude de ses facultés mentales, etqu'elle ne noussemble atteinte d'aucune 
affection, de nature à la rendre capable, dans un moment d'égarement 
impulsif ou sous toute autre influence, des actes criminels dont elle est 
suspectée. | 

Nous terminerons donc notre rapport par les conclusions suivantes, 
que nous formulerons en elles-mêmes indépendamment de toute appré- 
ciation étrangère à notre mission, et, par conséquent, sans prétendre 
émettre à cette occasion aucune opinion sur la culpabilité ou l'innocence 
de l’inculpée, dont la démonstration ne peut ressortir de notre enquête. 


32 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


Conclusions 


1° La femme Weber n'est atteinte d'aucune forme d’aliénation 
mentale, d'aucune perversion instinctive, d’aucune affection névro- 
psychopathique, capable de la pousser à accomplir les actes criminels 
dont elle est inculpée. 

2° Sans vouloir préjuger de la matérialité des faits qu'on lui 
reproche, nous devons conclure que rien ne nous autorise à entrevoir 
dans la psychologie de l'inculpée, une explication médicale des 
crimes dont elle est suspectée. 


IT 


Rapport dc MM. Joffroy, Dubuisson et Séglas. 


Nous soussignés, Joffroy professeur à la Faculté de médecine, Dubuis- 
son, médecin de l'asile Sainte-Anne, Séglas, médecin de l’hospice de 
Bicétre avons été commis par une ordonnance de M. le président des 
assises à l'effet, connaissance prise des pièces de l'information, d'examiner 
à nouveau la femme Weber et de dire si son état nerveux constaté par le 
docteur Label, le soir même d'un des crimes relevés, peut expliquer les 
meurtres et tentative de meurtre dont elle est accusée et de donner dans 
un rapport écrit notre avis sur le degré de responsabilité de la femme 
Weber. 


La femme Weber a été déja l'objet, au cours de l'instruction, d'une 
expertise mentale de la part des docteurs Vallon et Dupré. 

Nous serons d'autant plus brefs, que nos conclusions concordent avec . 
celles de la première expertise, et que les résultats de notre examen sont 
restés totalement négatifs. 

En effet, au cours de nos différentes visites, la femme Weber s'est 
toujours montrée absolument correcte dans son attitude, sa conversation, 
parfaitement consciente de sa situation, calme et lucide. Des investiga- 
tions répétées ne nous ont pas permis de décéler l'existence actuelle d’au- 
cun des symptômes habituels(délire, hallucinations, etc.), des états d’alié- 
nation mentale définis et permanents. | 

Nos recherches ont été également infructueuses en ce qui concerne la 
manifestation possible d'accidents antérieurs, d’une crise de délire transi- 
toire, d’inconscience passagère au moment des événements visés par l'in- 
culpation. D'ailleurs, l'enquête rétrospective sur l'existence d'accidents 


L’AFFAIRE WEBER 33 


alcooliques, épileptiques, hystériques qui conditionnent le plus souvent 
ces sortes de troubles mentaux, est restée négative. 


Nous n'avons trouvé å noter que quelques légers symptômes d'allure 
hystériforme, consistant en des sortes d’étourdissements, de syncopes 
légères, avec retour spontané à la connaissance au bout de quelques 
minutes et sans troubles intellectuels concomitants ou consécutifs. Ces 
petites crises nerveuses ne se seraient produites d'ailleurs, au dire de 
l'intéressée, que dans le cours de ses grossesses ou à la suite de pertes 
utérines, de fausses couches. C’est vraisemblablement à une crise de ce 
genre que se rapportent les symptômes consignés dans la déposition du 
docteur Label. Au moment des événements qui ont amené son arresta- 
tion, la femme Weber se croyait enceinte, et à l’infirmerie de Saint-Lazare 
elle aurait eu des pertes qui, survenant après une suspension des règles 
de plusieurs mois, auraient fait penser à une fausse couche. 


Quoi qu'il en soit, ni ces légères manifestations nerveuses, ni cet état 
possible de grossesse, ne se sont accompagnés d'aucun désordre mental 
de nature à expliquer les actes qui lui sont reprochés. 


Nous avons recherché à ce propos avec un soin particulier, et sans 
aucun résultat, l'existence d'obsessions impulsives irrésistibles de caractère 
homicide; nous n’avons trouvé de même aucune trace d’une perversion 
instinctive particulière pouvant expliquer la série des attentats relevés 
dans le dossier de l'instruction. Sur ce dernier point d'ailleurs, le résultat 
de nos investigations se trouve pleinement d'accord avec les renseigne- 
ments qui représentent Ja femme Weber comme une bonne épouse, une 
mère attentive et affectueuse pour les siens, qu'on n'eût pas soupçonnée 
des crimes dont elle est accusée. 


Sans avoir reçu aucune instruction, ne sachant ni lire ni écrire, la 
femme Weber nous a paru d'une intelligence certainement au-dessus de 
la moycnne pour une personne de sa condition. Elle a fait preuve d'une 
mémoire excellente, extrêmement précise dans les moindres détails, et 
l'on ne peut saisir dans les récits qu'on lui fait répéter à différentes re- 
prises la moindre contradiction. Dans i’exposé qu'elle nous reproduit des 
derniers événements qui ont provoqué son arrestation, elle se montre 
d’ailleurs absolument simple et naturelle, et ses conversations ne tradui- 
sent aucune recherche, aucune préparation. Elle juge les personnes, dis- 
cute les faits, raisonne, argumente avec une présence d'esprit remarquable, 
formule les appréciations les plus légitimes, et ne se livre pas à cet étalage 
vain de soi-disant preuves insignifiantes, illogiques et spécieuses des fous 
raisonnants. Si elle reste calme et maîtresse d'elle-même, elle n’est pas 
indifférente, et témoigne, au contraire, des réactions émotionnelles très 

3 


34 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


correctes, des sentiments affectifs auxquels on ne peut trouver rien à 
reprendre. 

Sans avoir la prétention d'émettre une, opinion sur la culpabilité ou 
l'innocence de la femme Weber, nous croyons cependant, en restantsur le 
terrain de l'expertise médico-légale, devoir faire remarquer qu’en raison 
même de l’état de ses facultés intellectuelles, ses allégations méritent toute 
l'attention. Nous en avons relevé quelques-unes qui, au point de vue 
médical, justifieraient une vérification que nous ne sommes pas à même 
de mener à bonne fin. C’est ainsi qu'elle signale spontanément dans la 
famille des enfants décédés : l’alcoolisme à la deuxième génération (des 
parents et du grand’pére}, la constitution chétive des enfants, la fréquence 
chez eux d'accidents convulsifs du premier âge. Or, nous rappelons ici à 
titre de simple renseignement que l'importance de la convulsibilité 
comme stigmate de l’hérédité alcoolique, ct la polymortalité en bas âge 
des enfants d'alcooliques amenant [a degénérescence et l'extinction d'une 
famille, sont aujourd'hui des faits bien établis par l'expérience et l’obser- 
vation clinique. 


Conclusion 


La femme Wéber ne nous parait atteinte d'aucun trouble mental 
quel qu'il soit, de nature à expliquer médicalement les actes dont 


elle est inculpée. 


CHRONIQUE JUDICIAIRE 


COUR DE CASSATION (Ch. des requêtes) 


Présidence de M. TANNON, Président 


Audience du 23 oclobre 1905 


ACCIDENT DU TRAVAIL. — SUICIDE. — RELATION DE CAUSE A EFFET 


Lorsqu'un ouvrier a été blessé au cours de son travail par une cour- 
roie de transmission qui, s'étant rompue et violemment détendue, lui a 
labouré le cräne et la face, et que le blessé, en proie à d'atroces souf- 
frances, Sest suicidé ; si pour accueillir l'action en révision (formée 
originairement par lui et reprise par sa veuve), les juges se sont fondés 
sur le rapport des experts commis, lesquels ont affirmé que le suicide 
était la conséquence directe des troubles cérébraux et des douleurs 
éprouvées à la suite du traumatisme causé par l'accident, ces consta- 
lations établissent suffisamment la relation de cause à efet entre lacci- 
dent du travail et le suicide. 


M. Delaunay a formé un pourvoi en cassation contre un arrêt 
de la Cour d’appel de Rouen, rendu le 5 novembre 1904, au profit 
de la veuve Buray, et à l'appui de son pourvoi, il a invoqué le moyen 
suivant: 

Violation des articles 1°, 3, 19 et 20 de la loi du 9 avril 1898, 
6, 1131 et 1133 du Code civil, 7 de la loi du 20 avril 1810, et manque 
de base légale, en ce que l’arrêt attaqué a fait droit à l’action exercée 
par les représentants d’un ouvrier victime d’un accident du travail, 
qui s'était suicidé après avoir obtenu l’allocation d’une rente viagère, 
en revision de cette indemnité, sous le prétexte que le suicide était 
la conséquence de l’accident dont l’ouvrier avait été victime, alors, 
d’une part, que le suicide impliquant nécessairement un acte volon- 
taire, l’aggravation des conséquences de l'accident qui en résulte ne 
peut être mise à la charge du chef d’industrie, et alors, d’autre part, 
que l'arrêt attaqué ne pouvait considérer le suicide comme une con- 
séquence directe de l’accident qu’en constatant, ce qu’il ne fait pas, 


36 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


l’irresponsabilité complète de la victime et la relation directe de 
l’irresponsabilité avec l'accident. 

La Chambre des requêtes, après avoir entendu le rapport de 
M. le conseiller Zeys, la plaidoirie de M° Morillot, et les conclusions 
conformes de M. l'avocat général Bonnet, a statué en ces termes: 

« La Cour : 

« Attendu que Buray a été blessé le 13 avril r901, au cours de 
son travail dans l’usine Delaunay, par une courroie de transmis- 
sion qui s'étant rompue et violemment détendue, lui a labouré le 
crâne et la face; qu’en proie à d’atroces souffrances, il s’est suicidé 
le 29 juillet 1903; 

« Attendu que, pour accueillir l'action en revision formé par 
Buray et reprise par sa veuve, la Cour s’est fondée sur le rapport 
des experts commis, lesquels ont affirmé que le suicide de Buray 
était la conséquence directe des troubles cérébraux et des douleurs 
éprouvées par lui à la suite du traumatisme causé par l’acciden! 
dont il a été victime; 

« Attendu que ces constatations établissent la relation de cause à 
cffet entre l'accident du travail du 13 avril rgot et le suicide de Buray ; 

« Dit qu’en le décidant ainsi, la Cour'de Rouen’a donné à l'arrêt 
attaqué une base légale suffisante et n’a violé aucun des textes visés 
au moyen. » 

OpseRVATION. — En principe, le suicide d’un ouvrier au cours du 
travail, n’est pas un accident du travail, même quand le suicidé 
aurait agi dans un moment d'aliénation mentale : tribunal civil, 
Seine, 17 mars 1900 (Dalloz, 1901, 2311); mais le suicide incon- 
scient pourrait ouvrir le droit à une indemnité si la démence avait sa 
cause dans le fat de l’industrie, car, dans ce cas, la démence, en 
dehors même de tout suicide, rentrerait dans la définition légale des 
accidents du travail. C’est cette solution que consacre à bon droit 
l'arrêt ci-dessus. 

(Gazette des Tribunaux, 24 janvier 1906.) 


ANALYSES 


BIBLIOGRAPHIE 





Précis de médecins légale, par A. LACASSAGNE. Paris, Masson et C's, 
éditeurs, 1906, 1 vol. petit in-8°, 891 pages. 


Bien que succédant au Précis de Médecine judiciaire publié autrefois 
par le même auteur et dont deux éditions n’épuisèrent pas le succès, le 
Précis de Médecine Légale de M. Lacassagne en diffère totalement. C'est 
un livre nouveau ainsi que l’exigeaient, d’une part, l'adaptation à la 
médecine légale des résultats acquis en physiologie et en clinique, la mise 
en œuvre des matériaux fournis par la statistique, l'anthropologie et la 
sociologie, et, d'autre part, les nouvelles questions que le médecin légiste 
est appelé à résoudre et l'obligation créée par la loi du 30 novembre 1892 
à tout médecin de déférer aux réquisitions de Ja justice. 

Une vingtaine de pages sont consacrées, au début, à un clair exposé 
de l’histoire de la médecine légale. L'auteur aborde ensuite les questions 
générales dont l'étude trouve son application dans les cas les plus divers 
et cette première partie comprend trois chapitres. 

Un premier chapitre traite des droits et des obligations du médecin 
dans la société et devant la Justice. Le praticien y trouvera les lois et les 
décrets qui concernent l'organisation de la médecine et les notions qu’il 
est indispensable de connaître sur la responsabilité médicale, la délicate 
question du secret médical et tout ce qui intéresse en général la profession 
médicale. [l y trouvera également tous les renseigrements relatifs au 
rôle du médecin devant la Justice, comme expert ou comme témoin, et 
aux expertises, en matière civile comme en matière criminelle. 

Dans le deuxième chapitre sont passées en revue toutes les questions 
générales relatives à la personne vivante et pouvant se présenter dans 
toute procédure. Tout ce qui concerne l'individu en général (âge, sexe, 
état civil, identité, responsabilité criminelle, capacité civile) est étudié 
avec beaucoup de précision et les procédés qui permettent l'identification 
des récidivistes y sont exposés d’une façon détaillée et avec de nombreuses 
figures très démonstratives. C'est dans ce chapitre que se trouvent 
résumées les notions indispensables à l'expert en ce qui concerne les 
règles à suivre dans l'examen de l’état mental. L'auteur y traite également 


38 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


de la recherche des maladies simulées, provoquées ou communiquées. 

Le troisième chapitre est consacré à l'étude des problèmes médico- 
judiciaires relatifs au cadavre, aux objets ou substances privées de vie, et 
à l'exposé de ces recherchesthanatologiques assez avancées pour permettre 
de différencier nettement les signes de la mort, les causes de la rigidité 
cadavérique, les diverses phases du décubitus et de mettre en évidence 
les variations des phénomènes de putréfaction suivant les milieux et 
l'étiologie si complexe de la mort subite. L'étude des taches de sang, de 
sperme, de lait, d'urine, de méconium, etc., vient compléter ce chapitre 
que terminent des considérations intéressantes sur l'écriture et particu- 
lièrement sur les écrits des aliénés. 

La seconde partie de l'ouvrage, qui comporte l'étude des questions de 
médecine légale spéciale commence avec le quatrième chapitre où 
l'auteur passe en revue les attentats contre les personnes dans les divers 
cas qui peuvent se présenter. Dans l'étude des coups et blessures, il 
envisage les accidents du travail et fait l'exposé de la loi du g avril 1898, 
modifiée par les lois du 22 mars 1902 et du 31 mars 1905 et complétée 
par le tarif officiel des honoraires médicaux pour soins donnés aux 
victimes des accidents du travail (8 octobre 1905). Ensuite, les différents 
modes de mort par asphyxie, la suffocation, la submersion, la pendaison, 
la strangulation, Ja mort par modifications plus ou moins brusques de la 
température et de la composition du sang (inanition, fatigue, surmenage) 
l'empoisonnement, le suicide, le duel sont successivement envisagés. 

Le cinquième et dernier chapitre est réservé à l'exposé des questions 
relatives à l’instinct sexuel et aux fonctions de reproduction : attentats 
aux mœurs, grossesse, accouchement, avortement, viabilité du fœtus, 
différentes variétés d'infanticide. 

Tel est ce Précis de Médecine Légale qui, très clair et très didactique 
constituera pour les étudiants un ouvrage classique en même temps qu'il 
sera, pour les praticiens, un guide et un recueil de documents précieux. 
Il leur sera d'un grand secours pour résoudre ces intéressantes questions 
de médecine légale, de jour en jour plus nombreuses, et pour lesquelles, 
ainsi que le dit M. Lacassagne, le praticien doit toujours avoir présente à 
l'esprit l’ancienne devise du coïlège des chirurgiens de Lyon : « Vigil et 
prudens ». 


René CHARPFNTIER. 


ANALYSES 39 


L'Œuvre psychiatrique et médico-légale de l’'Infirmerie spéciale de 
la Préfecture de police, par E. DUPRÉ. (Le Bulletin médical, 13 dé- 
cembre 141905.) 


Dans sa leçon d'ouverture du cours de médecine légale psychiatrique 
à l’Infirmerie spéciale, M. Dupré faitl’histoirede cette [nfirmerie,annexedu 
grand Dépôt central dela Préfecture de police. Définitivementconsacrée par 
une circulaire du Préfet de police, L. Renault, en date du 28 février 1872, 
qui la différenciait nettement du Dépôt, l'Infirmerie spéciale eut, en 1873, 
un service médical autonome avec Lasègue comme médecin en chef et 
Legrand du Saulle comme médecin adjoint. Destinée à recevoir des 
commissariats de poiice de Paris et de la Seine pour y être examinés rapi- 
dement les sujets dont les actes ou les propos nécessitent des mesures 
de sécurité et un examen psychiatrique, elle reçoit quotidiennement 
une moyenne de plus de sept personnes au sujet desquelles le mé- 
decin doit prendre, dans Je plus bref délai possible, l'une ou l'autre des 
décisions suivantes : l'internement dans un asile, l'envoi à l'hôpital, 
l'envoi dans un hospice, la mise en liberté ou l'ajournement aux fins 
d'observation et pendant un temps très limité. | 

Après avoir étudié l’œuvre de Lasègue, de Legrand du Saulle, et de Paul 
Garnier qui appliquèrent successivement à l'étude d’un tel milieu leurs 
qualités d'observation et de travail, M. Dupré termine en saluant la mé- 
moire de Paul Garnier « ce maître auquel on succède, mais qu’on ne rem- 
place pas» et qui inaugura à l'Infirmerie spéciale un enseignement que la 
création de l'Institut médico-légal permit ensuite de rattacher à la Faculté 


de Médecine. 
René CHARPENTIER. 


Du placement des aliénés criminels en Suisse, par Edouard BOREL 
(Annales médico-psychologiques, juillet 1905, p. 62). 

L'auteur a adressé aux directeurs d'asile d’aliénés suisses un question- 
naire au sujet de la nécessité d’un asile spécial pour aliénés criminels, et 
et du nombre actuel de ces aliéñés dans leurs établissements. Ce nombre 
s'élèverait à six cents trente-et-un mais 1l parait à l’auteur un peu exagéré. 
Tous les directeurs d’asiles sont unanimes à se plaindre de cette classe 
de malades; malgré cela dix sur quinzerestent partisans du statu quo, c’est- 
à-dire, ne voient aucun inconvénient à conserver à l'asile les aliénés cri- 
minels ordinaires. L’auteur est partisan d’un asile spécial capable de 
recevoir des aliénés criminels de plusieurs cantons, de tous les cantons 
même. Un asile pour hommes lui paraît suifisant. D'après sa statis- 
tique, les persécutés et les épileptiques y seraient fortement représenté. 
Cet asile admet les catégories suivantes: 1° ceux ayant commis des 


40 REVUE DFE MÉDECINE LÉGALE 


actes délictueux graves; 2° les aliénés qui nont à leur charge qu'un 
délit de peu d'importance, mais qui en raison de leur caractère ou de 
leur délire doivent être considérés comme très dangereux; 3° les con- 
damnés ayant commis un délit grave, devenus aliénés en cours de peine ; 
4° les individus coupables de quelque délit grave et dont l'étal mental 
paraît douteux. Ces derniers seraient placés à l'asile spécial en observation 
et donneraient lieu à une expertise. Le transport de ces malades pourrait 
être fait, soit de la prison, soit de l'asile ordinaire où l'on aurait reconnu 
l'impossibilité de garder ces malades. Enfin, si cet asile spécial était créé, 
l'auteur est certain qu'on verrait se produire des demandes d'admission 
même de la part des médecins d'asile qui ne souscrivent pas à ses conclu- 
sions. L. TREPSAT. 


De la capacité de témo'gner et d° prêter serment des aliénés, par 
ASCITAFFENBURG (suicunte-quinzième conyrès de la Societé psychiatrique de la 
province du Rhin, 17 juin 1905. Allg. Zeitschr. f. Psychiatrie, XLII, c. 5 et 6, 
4903). 


Les séances de la commission de réforme de la procédure criminelle 
ont pris fin sans qu'aient été discutées toutes les questions qui tiennent 
tant au cœur des aliénistes. De ce nombre est la prestation de serment de 
Paliéné. 

Le serment du témoin serait destiné à imprimer dans son esprit la 
gravité de l'affaire et, par suite, à lui montrer l'importance de ses dépo- 
sitions. A loccasion de la prestation de serment d'une femme âgée dont 
la mémoire était affaiblie, Ja cour prétendit ainsi donner au témoin la 
vigueur néeessaire pour lutter contre son amnésie et provoquer soit 
l'exactitude de ses indications, soit la réserve imposée par ses défail- 
lances. | 

Il est à penser que la prestation de serment n'aura jamais pareille 
vertu dans les cas où la mémoire a subi une atteinte matérielle. Tout au 
contraire, le cérémonial de cette formalité, provoque chez les personnes, 
quelque peu sensibles, de la confusion ef de l’angoisse qui sont loin de 
favoriser l'exactitude de leurs assertions. Voici, par exemple, une femme 
de cinquante-sept ans qui, à trois époques diverses, a témoigné de façons 
toutes différentes, à telles enseignes qu'on dut la poursuivre pour faux 
serment par négligence : ses dépositions ne pouvaient par elles-mêmes 
lui assurer aucun avantage. L'instruction révéla un état de dépression 
chronique, une diminution de la faculté de fixation, et surtout une irri- 
tabilité qui avait dů exercer une action d'autant plus pernicieuse sur la 
malade qu'elle était angoissée et avait pris fort au sérieux sa prestation de 
serment. Elle fut scquitiée sur le rapport de l'expert. 


ANALYSES 41 


D’après la légistation actuelle, cette personne eût dû être appelée à 
prêter serment, alors même que son état mental eût été préalablement 
connu. Le paragraphe 56 du Code de procédure criminelle dispose en 
effet que sont seules dispensées du serment les personnes qui à l'époque 
où elles comparaissent n'ont pas une idée suffisante de la nature et de 
l'importance du serment, à raison d’un défaut de maturité de l'intelli- 
gence ou de sa faiblesse. Et c'est le juge qui est appelé à apprécier l'apti- 
tude du comparant sur ce point! Aussi arrive-t-il bien souvent que des 
aliénés de marque prêtent serment. Un témoin était cité dans un procès; 
il déclarait sous serment avoir assisté au payement d’une forte somme 
d'argent. Or il s’agissait d'un hébéphrénique de quarante-six ans en 
complète démence, malade depuis plus de vingt ans, qui, lorsqu'on 
causait avec lui assez longuement, ne faisait que radoter des mots 
dépourvus de sens et émettre les idées les plus fantaisistes et les plus 
incohérentes. On produisait à volonté chez lui des falsifications de la 
mémoire. Sa fausse déposition n’était qu'un plagiat. 

On ne peut cependant pas invariablement déconseiller l'audition d’un 
aliéné parce que aliéné. Ainsi on fit la preuve de l'assertion d’un hébé- 
phrénique de trente-trois ans à intelligence extrêmement affaiblie qui 
racontait un fait qui valut à son auteur douze ans de travaux forcés; le 
fait fut reconnu exact. Sans doute, l'assertion seule de ce malade n'eût pas 
justifié la condamnation, et la prestation de serment d’un tel témoin eût 
été des plus scabreuses, alors même qu'il eût possédé la compréhension 
superficielle ordinaire de la nature et de l'importance du serment. C'est 
le cas notamment de tous les persécutés persécuteurs processifs, de tous 
les hystériques; et néanmoins leurs assertions sont consciemment ou non 
soumises à l’action de leur trouble mental. En un cas dont s'occupe 
actuellement M. Aschaffenburg, la condamnation à une peine deplusieurs 
années de travaux forcés a été due, bien plus que ne l’a cru le tribunal, à 
la déposition d’une hystérique. Les grosses difficultés que l’on rencontre 
à la revision d'un procès doivent, par suite, obliger à une extrême 
circonspection quand il s'agit de faire état des dires d'hystériques 
auxquels la prestation de serment donne l’aspect d’une plus grande 
véracité. 

GoTrLos propose d'interpréter en ce sens le paragraphe 56. « Sont à 
entendre sans leur faire prêter serment toutes les personnes qui, à raison 
d'une maladie mentale ou d’une faiblesse mentale, sont hors d'état d’être 
sûres de la vérité d’une assertion. » On y pourrait souscrire si l'on n’était 
tourmenté par la conjoncture suivante. Un aliéné guéri, capable en vertu 
du texte précédent de déposer sous serment, devrait faire sa déclaration 
sur des événements auxquels il aurait été mélé au cours d’une phase de 


42 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


manie grave de la folie circulaire. L'interprétation que voici serait 
préférable : 

« Sont à entendre sans leur faire prêter serment les personnes dont 
les assertions ou les perceptions sont influencées par une maladie mentale 
ou une faiblesse mentale. » 

Cette rédaction, malgré sa brièveté, parerait aux deux défauts du 
paragraphe actuel. Elle éviterait qu’on ne fit comparaître des aliénés y 
compris ceux qui sont sur les frontières de la folie. Elle empécherait 
qu’on ne fit prêter serment å des aliénés guéris sur des événements 
correspondant à l’époque de leur affection. Hoche s'y rallie. Kullmann 
désire qu'on y ajoute : « Pourvu que la prestation de serment n’exerce 
aucune influence sur la rectitude de leur déposition. » Cette addition 
n’est pas admissible parce qu’on ne peut d'avance prévoir si la prestation 
de serment exercera une influence sur tous les détails; ce serait jouer 
une comédie ridicule que de faire d'abord prêter serment à un aliéné, de 
ne pouvoir ensuite utiliser sa déposition, comme entachée d'une influence 
morbide, et finalement d’être obligé de ne pas appliquer la peine précisé- 
ment à cause de cette maladie. 


Discussion. 


M. LANDERER appuie la motion de M. Aschaffenburg, notamment en 
ce qui concerne les périodiques rarement en état de fournir des rensei- 
gnements sur les événements qui se sont passés pendant la période d’acmé 
de leur agitation. Il vaut mieux poser au moment voulu la question de 
savoir si le sujet est en état d'être entendu, d’être entendu après avoir ou 
non prêté serment, et résoudre ceite question sur-le-champ. 


M. UxGar. — Il est souvent impossible de déterminer où commence 
la maladie mentale. 
M. ASCHAFFENBURG. — Je me suis donné beaucoup de peine pour 


trouver une expression qui corresponde å nos desiderata sans me perdre 
dans le dédale des cas particuliers. Je n’en ai pas trouvé de meilleure et 
ne sache pas qu'il ait été proposé mieux. Sans doute le code civil inter- 
prète très différemment les expressions de maladie mentale et de faiblesse 
mentale. En tout cas, une fausse interprétation n'aurait pas, dans l’espèce, 
grand danger. Il s'agit d'établir non si le sujet est atteint d'une maladie 
mentale ou d’une faiblesse mentale, mais bien si l’un de ces deux états a 
exercé une influence sur les perceptions et l'authenticité de la déposition. 
Les expressions précédentes réalisent le but poursuivi et s'appliquent à 
Vhystérie grave 

M. Perman. — Il est indispensable que la société prenne position 


ANALYSES 43 


dans la question, maïs celle-ci n'est pas aujourd’hui enétat d'être jugée; 
il faut qu’elle soit étudiée par une commission. 
L'assemblée nomme une commission composée de MM. Aschaffen- 


burg, Ungar et Pelman. 
P. KERAVAL. 


Contribution au diagnostic psychologique de la réalité en ma- 
tière criminelle, par C. G. JUNG (Centrulbl. f. Nervenhrilk, XX VIT, 1905). 


L'ensemble des idées correspondant à un crime émerge dans les images 
provoquées par la recherche du mécanisme de l'association mentale, parce 
que chez les gens sains d'esprit on constate toujours dans les mots qui 
leur viennent au cerveau, sous l'influence des vocables proposés, un en- 
semble d'idées révélant leurs préoccupations du moment ou celles qui les 
impressionnent le plus; en d’autres termes, les associations des gens sains 
d’esprittémoignent constamment d'un complexus conceptuel nuancé d’une 
impression sentimentale. MM. Jung et Riklin ont déjà recherché chez les 
aliénés l’ensemble d'idées qui dans leurs associations traduisait leur préoc- 
cupation émotionnelle pour en faire un moyen de diagnostic. MM. Wer- 
theimer et Klein ont publié que les associations trahissaient le groupe 
d'idées correspondant à un crime commis en vertu de son relief senti- 
mental, et qu'on pourrait en sollicitant le mécanisme des associations dé- 
couvrir l’auteur du crime. 

M. Jung donne brièvement l'observation suivante. 

« Hier soir vint me trouver très ému un monsieur d'un certain âge. [l 
me raconta qu'il habitait avec un jeune homme dont il était le tuteur. Or, 
depuis quelques semaines il lui manquait de temps å autre dans sa caisse 
des sommes dont le total actuel s'élevait à plus de 1 ooo francs. Il a dénoncé 
le fait à la police sans être en mesure de fournir aucune preuve contre qui 
que ce soit. Sans doute, il soupçonne son pupille, mais sans autre indice. 
S'il savait que ce fût lui, il abandonnerait toute poursuite atin de ne pas 
nuire à une famille extrêmement honorable. Il voudrait donc savoir 
exactement à quoi s’en tenir. [l me priait d'hypnotiser le jeune homme et 
de l'interroger au cours du sommeil hypnotique. 

« Déclinant cette offre, je proposai l'épreuve des associations, praticable 
sous prétexte de consultation, le jeune homme m'avant jadis consulté à 
cause de malaises nerveux légers. Le tuteur acquiesça et ce matin le pupille 
se rendait à ma consultation. 

« Ayant fait choix de cent mots à proposer comme thèmes incitateurs 
susceptibles de provoquer des groupes d'idées convenables, je procédai à 
l'examen. Des associations cérébrales se dégagea, de la façon la plus évidente, 
le groupe d'idées correspondant au vol effectué, tant et si bien qu'à la fin, 


44 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


je pus dire délibérément et tranquillement au jeune homme : « vous avez 
volé ». Il pâlit, se troubla, et après une courte hésitation, avoua en pleu- 
rant son larcin. » 

Le groupe d'`idéesen rapportavec ce vol avait, dans l’esprit du coupable 
une telle couleur sentimentale que les mots provoqués par d'autres, asso- 
ciés à ceux-ci, se rapportaient mécaniquement au groupe d'idées en ques- 


tion et trahissaient lacte antérieur. 
P. KERAVAL. 


SOCIÉTÉ DE MÉDECINE LÉGALE DE FRANCE 


Dans la séance du 11 décembre 1905, M. le secrétaire général a porté à 
la connaissance de la Société un jugement rendu le 7 juin précédentpar le 
tribunal de Château-Thierry concernant la responsabilité d’un médecin 
en matière d'accident mortel survenu au cours d’une chloroformisation. 
Ce jugement condamne le docteur B... à payer 8.000 francs de dommages- 
intérêts à la famille de P... décédé au cours de l’administration du chloro- 
forme faite en vue de la réduction d'une luxation ancienne de l'épaule. 
Or le docteur Saint-Cène, chargé par le tribunal de rechercher en qualité 
d'expert si le docteur B... n’avait commis aucune imprudence ou négligence 
pouvant engager sa responsabilité, avait déclaré que celui-ci avait pris de 
suffisantes précautions dans l'administration du chloroforme à P... Le 1ri- 
bunal n’en avait pas moins condamné le docteur B...,estimant que celui-ci 
en administrant le chloroforme à P... sans avoir obtenu un acquiescement 
donné en pleine connaissance d'un dénouement fatal possible, alors que 
l'existence de l'intéressé n'était pas menacée par le statu quo, avaitcommis 
une faute lourde engageant complètement sa responsabilité. 

Un des passages du jugement mérite d'être plus particulièrement 
retenu par les médecins et chirurgiens des asiles d’aliénés, c'est le sui- 
vant: 

« Attendu qu'on lit dans le rapport de l’expert que le danger du chlo- 
roforme réside surtout dans les syncopes, très souvent irrémédiables qu'il 
occasionne au début de son administration, et que celle-ci est d'autant 
plus dangereuse que le patient est plus ou moins a/coolique..., qu'en fai 
le docteur B... connaissait les tendances de l'alcoolisme de P...» 

La Société a renvoyé le jugement à l'examen d'une commission déjà 
chargée d'étudier la question de l’emploi des anesthésiques dans les exper- 
tises. 


SOCIÉTÉ DE MÉDECINE LÉGALE DE FRANCE 45 


A la séance du 8 janvier 1906, M. Chassevant au nom de cette commis 
sion a lu un remarquable rapport concluant à ce que, dans l’administration 
du chloroforme, la responsabilité civile du médecin ne doit être engagée 
que lorsqu'on relève contre lui de la négligence ou de la légèreté. 

En ce qui concerne la prétention émise par le tribunal de Château- 
Thierry que le médecin ne devait recourir à l’anesthésie chloroformique 
que dans le cas où la vie du malade est en danger immédiat, M. Chasse- 
vant fait justement remarquer que cette restriction à l'emploi de l’anesthé- 
sique ferait reculer de près d'un siècle la chirurgie, privant les blessés et 
malades des progrès de la scienceetaugmenterait sans raison le nombre des 
infirmes et des décès. 

En ce qui concerne l'obligation que le jugement voudrait imposer au 
mécecin de prévenir le malade des graves conséquences possible d’une 
anesthésie M. Chassevant présente les judicieuses objections que voici: 

« Il nous serait facile de multiplier les accidents mortels survenus chez 
des personnes qui n'ont pas été anesthésiées, au début et quelquefois 
méme avant l'intervention chirurgicale, par arrêt subit des mouvements 
du cœur et de la respiraticn (inhibition de Brown-Séquard). 

« La crainte de la douleur peut, à elle seule, chez certaines personnes, 
amener la mort par le même mécanisme. Desault trace avec le doigt sur 
Ja peau du cou la ligne que doit suivre son bistouri, pour expliquer l'opé- 
ration à ses élèves : la femme succombe subitement ». 

« [l faut remarquer que le mécanisme de la mort, dans ces cas, est ana- 
logue à celui observé dans les accidents du débutde la chloroformisation : 
c'est un arrêt réflexe du cœur et de la respiration. » 

« La mort subite peut donc survenir avant l'opération, ou à l'occasion 
d'une opération sans gravité ». 

Enfin au sujet de l’attendu semblant dire que l'alcoolisme doit être une 
contre-indication à l’emploi du chloroforme, M. Chassevant s'exprime 
ainsi : 

« On utilise journellement l’anesthésie chloroformique chez les alcoo- 
liques, dans les mêmes conditions que pour les autres blessés et matades. 
Je ne sache pas qu’on ait observé d'accidents mortels plus fréquents chez 
les alcooliques que chez les autres personnes; on peut même dire que, 
dans les services hospitaliers, le nombre des alcooliques soumis à l’anes- 
thésie chloroformique est besucoup plus grand que celui des non-alcoo- 
liques; et cependant la statistique globale de ces établissements n'indique 
qu'un très petit nombre d'accidents mortels survenus au cours de la chlo- 
roformisation. 

« M. le professeur Brouardel a souvent rappelé qu'alors qu'il étai 
nterne à Cochin, avec Marey et Léon Labbé, en 1858, Gosselin leur 


46 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


avait donné l'ordre de chloroformer, dès leur arrivée à l'hôpital, les blessés 
atteints de fractures ou de luxation, qu’ils fussent ivres ou non, de façon 
à faire les réductions et les contentions avant que la contraction muscu- 
culaire ne rendit ces opérations plus difficiles. Ilsn`ont eu aucun accident. 

« L’alcoolisme du sujet n’est pas, parlui-méme une contre-indication 
du chloroforme comme anesthésique ». 

Les conclusions du rapport de M. Chassevant ont éte adoptées à l’una- 
nimité. 

L'affaire est en appel devant la cour d'Amiens, il est à souhaiter que 
celle-ci, éclairée par l’opinion de la Société de médecine légale, réforme le 
jugement du tribunal de Château-Thierry. Si ce jugement était maintenu, 
il aurait pour conséquence de supprimer les interventions chirurgicales 


chez les aliénés. 
Cu. VALLON 





VARIETES 





Une circulaire de M. Chaumié. — L'examen mental des inculpés. — 
Précision de la mission du médecin légiste. 


M. Chaumié a adressé aux procureurs généraux la circulaire suivante : 

a Les Congrès de science pénale les plus récents se sont préoccupés, å 
juste titre, de l'atténuation possible de la culpabilité des accusés ou des 
prévenus, résultant de leur état mental, et ont été amenés à constater que, 
dans la plupart des cas, les cours et tribunaux n’ont pas les éléments né- 
cessaires pour apprécier le degré exact de leur responsabilité. 

« Certains médecins légistes croient avoir rempli suffisamment la mis- 
sion qui leur a été confiée en concluant sommairement à une responsabilité 
« limitée » ou « alténuée ». 

« Une semblable conclusion est beaucoup trop vague pour permettre 
au juge d'apprécier la culpabilité réelle du prévenu d’après son état men- 
tal au moment de l'action; mais son insuffisance tient généralement au 
défaut de précision du mandat qui a été donné à l’expert. 

« À côté des aliénés proprement dits, on rencontre des dégénérés, des 
individus sujets à des impulsions morbides momentanées, ou atteints 
d'anomalies mentales assez marquées pour justifier, à leur égard, une 
certaine modération dans l’application des peines édictées par la loi. 

a [] importe que l'expert soit mis en demeure d'indiquer, avec la plus 
grande netteté possible, dans quelle mesure l’inculpé était, au moment de 
l'infraction, responsable de l’acte qui lui est imputé. 

« Pour atteindre ce résultat, j’estime que la commission rogatoire devra 


VARIÉTÉS 47 


toujours coAtenir et poser d'office, en toute matière, les deux questions 
suivantes : 

«1° Dire si l’inculpé était en état de démenceau moment del’acte, dans 
le sens de l’article 64 du Code pénal; 

«2° Si l'examen psychiatrique et biologiquene révèle point chez lui des 
anomalies mentales ou psychiques de nature à atténuer dans une certaine 
mesure sa responsabilité. 

« L'expert dira,en outre. (ici le juge d'instruction spécifiera les points 
qu’il croira devoir signaler plus particulièrement d'après les résultats de 
l'information, ou les indications fournies par l’inculpé lui-même, par sa 
famille ou par son défenseur). 

« Je vous prie de vouloir bien porter les indications qui précèdent à la 
connaissance de vos substituts et des juges d'instruction de votre ressort, 
d'en assurer l'exécution immédiate dans toutes les procédures et de me 
rendre compte de ces diligences. 


« Le garde des sceaux, ministre de la justice, 


« J. CHAUMIÉ. » 


Conférence des avocats 


La conférence desavocats à la cour d'appel s'est réunie, le 17 février 1906, 
sous la présidence de M. Chenu, bâtonnier. 

La question à discuter était ainsi conçue : 

Le romancier qui prend, comme sujet de son œuvre, des débats judi- 
ciaires publics, peut-il, si les personnages s'y reconnaissent et si les faits 
— d’ailleurs exactement rapportés — sont de nature à porter atteinte à 
leur honneur et à leur considération, être poursuivi en vertu de la loi 
de 1881? 

MM. Badoul et Douarche ont soutenu l’aftirmative : 

MM. Steinhard et Chesteil, la négative ; 

M. Bernstein, comme ministère public, a conclu dans le sens de l’aftir- 
mative. 

La conférence a adopté l’affirmative. 

La question vise les romanciers, mais par extension, elle peut s'appli- 
quer aux médecins experts publiant leurs rapports médicaux-légaux et par- 
riculièrement aux médecins aliénistes qui dans leurs dépositions écrites ou 
orales ont souvent à s'occuper des tares héréditaires que peut avoir 
l'inculpé. 

Faculté de Paris 


Médecine légale pratique. — Le cours de médecine légale pralique, 
commencé à la Morgue, le mercredi 8 novembre 1905, à deux heures de 
l'après-midi, se continuera les vendredis, lundis et mercredis suivants à la 
même heure. 

Ordre du cours:les mercredis, M. le professeur Brouardel ; les ven- 


48 REVUE DE MÉDECINE LÉGALE 


dredis, M. Descoust, chef du laboratoire de médecine légale; les lundis, 
M. Vibert chef du laboratoire d'anatomie pathologique. 

Les Conférences pratiques de physiologie, d'anatomie pathologique et 
de chimie appliquées à la toxicologie sont faites au laboratoire de toxico- 
logie (caserne de la Cité, 2, quai du Marché-Neul). 

Ces conférences ont lieu dans l’ordre suivant, les mardis, jeudis et 
samedis. 

Ordre du cours: les jeudis à quatre heures, M. Descoust; les mardis et 
les samedis à trois heures, MM. Vibert et Ogier, chef du laboratoire de 
chimie, 

M. Dupré, agrégé, médecin en chef-adjoint de l’Infirmerie spéciale, 
chargé du cours pratique de médecine légale psychiatrique, commencera 
ses conférences du semestre d'été, le samedi 10 mars 1906 à trois heures, 
et les continuera les samedis et mardis suivants, à la même heure, quai 
de Horloge 3, (Infirmerie spéciale). 

Sont seuls admis à suivre le cours de médecine légale pratique et les 
conférences, sur la présentation d'une carte spéciale qui leur est délivrée 
après inscription, au secrétariat de la Faculté: 

19 MM. les docteurs en médecine ; 2° MM. les étudiants ayant subi le 
troisième examen de doctorat. 

Le laboratoire de chimie (caserne de la Cité, 2, quai du Marché-Neuf, 
est également ouvert aux élèves qui désireraient entreprendre des recherches 
personnelles sur des sujets de chimie toxicologique. Ces élèves sont ins- 
crits au laboratoire, et après autorisation du doyen, sur la présentation de- 
la carte d’immatriculation et de la quittance des droits prescrits (50 francs 
par trimestre). 

Sont seuls admis à suivre les conférences cliniques de Psychiatrie 
médico-légale, sur la présentation d'une c:rte spéciale qui leur est déli- 
vrée, sur leur demande, au secrétariat de la Faculté de médecine (guichet 
n° 2), tous les jours, de midi a trois heures : 

1° MM. les docteurs en médecine; 2° MM. les internes des hôpitaux; 
39 MM. les étudiants ayant subi le quatrième examen de doctorat. 


Le Gérant : H. DELARUE. 





Imp. J. Dumoulin, rue des Grands-Augustins, 5, Paris. 


4° Année. 25 Avril 1906. Numéro 2. 





JOURNAL 


MEDECINE LEGALE PSYCHIATRIQUE 


RDP LAL ALA LOD A APA A hl ll el” 


LES REACTIONS DES PERSECUTES 


PAR 


CH. VALLON 


L’aliéné atteint de délire des persécutions subit bien rarement 
d’une facon passive les tourments de toutes sortes dont il est l’objet. 
A l'inverse de l’aliéné mélancolique qui, convaincu de son indi- 
gnité et de sa culpabilité, se résigne a souffrir, le persécuté se livre 
à des actes qui ne sont en somme que la réaction naturelle et logique 
d'un être qui se croit injustement menacé dans son honneur, ses 
biens, sa famille ou sa propre existenee. Ces actes varient à l'infini, 
avec les idées délirantes et les hallucinations, avec les diverses pha- 
ses de la psychose mais, pour si divers qu’ ils soient ‚ils peuvent se 
ramener à deux types : 

Le persécuté se borne à se défendre. 

Le persécuté attaque à son tour. 


I. DÉFENSE. — Les moyens de protection auxquels les per- 
sécutés ont recours peuvent se classer en trois catégories : 


a. Des ruses et précautions. 
b. Des objets matériels, 
c. Des pratiques spéciales. 


Å. RUSES ET PRÉCAUTIONS. — Les persécutés évitent le monde, 
vivent à l’écart, s’enferment chez eux, bouchant les trous des ser- 
rures, barricadant les portes et les fenêtres ; ils déménagent fréquem- 
ment, transportant leurs pénates d’un bout de la ville à l’autre; ils 


4 


50 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


quittent la localité où ils habitaient, ils s’expatrient même, chan- 
geant de nom pour mieux dépister leurs ennemis. 

Parmi les individus arrêtés comme vagabonds, il n’est pas très 
rare de rencontrer des malheureux atteints de délire des persécution, 
fuyants de localité en localité des’ennemis imaginaires. 

Quand un persécuté s’enferme dans son logement avec sa famille, 
ne sortant seul que de loin en loin pour aller aux provisions, il 
s'expose à être poursuivi pour séquestration. J’ai déjà vu plusieurs 
faits de ce genre. 

Le changement de milieu amène parfois un soulagement tempo- 
raire, le malade est moins tourmenté, ses hallucinations diminuent 
d'intensité ou même disparaissent momentanément. C'est un fait 
d’expérienceque le placement dans un asile d’aliénés produit quelque- 
fois une amélioration immédiate d’une durée plus ou moins longue. 

Il n’en est pas toujours ainsi. Une dame veuve, à la période 
de la ménopause, très hallucinée de l’ouie et pour laquelle 
j'avais inutilement conseillé le placement dans un asile d’alié- 
nées, après avoir en vain essayé d'échapper à ses insulteurs en 
se rendant dans sa maison de campagne puis dans diverses stations 
balnéaires, résolut de fuir à l'étranger. Munie d’une somme consi- 
dérable elle prend le train pour Bruxelles, descend dans un hôtel 
de cette ville et se fait inscrire sous un faux nom. Un de ses neveux 
prévenu de son départ arrive à la gare du Nord juste à temps pour 
prendre le train dans lequel elle était montée. Arrivé à Bruxelles 
il surveille ses agissements d’une façon discrète et le lendemain se 
présente devant elle. Il est accueilli par ces paroles : « Ils m'ont 
suivie jusqu'ici, je les ai entendus cette nuit, c’est inutile d’aller plus 
loin, je vais rentrer avec toi. » Elle avoue ensuite qu’elle avait Iin- 
tention, si elle était parvenu à dépister ses insulteurs, de s'installer 
en Allemagne sous un faux nom, de ne plus jamais rentrer en 
France et de ne plus donner signe da vie à sa famille. 

Les persécutés qui, sous l'influence d’hallucination du goût et de 
l'odorat croient qu’on veut les empoisonner changent continuelle- 
ment de restaurant, vont eux mêmes au marché et ne laissent à 
personne le soin de préparer leur repas; ils font analyser leurs ali- 
ments et leurs boissons; ils n’acceptent, parfois comme nourriture 
que des fruits ou des œufs revêtus de leur coquille ; ils se munissent 


d’antidotes. 


LES RÉACTIONS DES PERSÉCUTÉS 51 


Les individus atteints de la variété religieuse du délire de persé- 
cution récitent des prières et font dire des messes; les superstitieux 
vont consulter des somnambules, des cartomanciennes. 


B. oBsers MATÉRIELS. — Ces objets opposés aux hallucinations 
varient avee le sens affecté. 

Les hallucinés de l’ouïe se bouchent le conduit auditif externe 
avec du coton, du chanvre, des morceaux de drap ou de linge, de 
la mie de pain, de la terre glaise, du mastic, du papier, de l'herbe, 
des feuilles, ils entourent leurs oreilles de bandeaux ou les protè- 
gent en enfonçant profondément la têtedans leur coiffure; ils portent 
des passe-montagnes, des couvre-chef spéciaux, etc., etc... 

Les hallucinés de la vue, — ils sont rares — portent des lunettes 
aux verres bleus ou noirs, des lunettes à l'usage des casseurs de 
pierres, se couvrent les yeux de bandeaux, font descendre très bas 
le bord de leur chapeau ou la visière de leur casquette. 

Les hallucinés du gout, fort empêchés de protéger directement 
leur bouche, ont recours aux ruses et précautions que j'ai indiquées. 

Les hallucinés de l'odorat sentant des odeurs désagréables, souvent 
persuadés qu’on veut les asphyxier, cherchent à se préserver en se 
bouchant les narines avec toutes sortes d’objets. 

Les hallucinés génitaux recourent pour se protéger aux procédés 
les plus étranges : les hommes s’attachent la verge et les testicules ; 
les femmes se tamponnent la vulve et le vagin, serrent les jambes, etc. 

Les hallucinés de la sensibilité généralese couvrent les différentes 
parties du corps de journaux, de plaques de carton, de caoutchouc, 
de bois, de métal, etc. Un malade de M. Magnan s’entourait d’une 
ceinture de Pulvermacher et d’aimants, isolait son lit, avec des pieds 
de verre, pour échapper à des décharges électriques. 

Un des faits les plus curieux de ce genre est celui rapporté par 
MM. Garnier et Le Filliâtre!. Il s’agit d’un persécuté atteint d’hallu- 
cination de l’ouie et surtout de troubles de la sensibilité générale, 
qui portait tout un équipement pour se protéger contre les causes 
extérieures, contre les magnétisations, Cet équipement, d’abord 
simple, avait été complété et perfectionné petit à petit. En dernier 
lieu, il comprenait un ensemble de vêtements et appareils protecteurs 


1, Annales médico-psychologiques.: N° de Mars, Avril 1895. 


52 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


atteignant le poids de 30 kilogrammes à savoir : plusieurs couches 
de papier collé et un morceau de porcelaine au devant de la poi- 
trine, un plastron de caoutchouc sternal et un dorsal, une cuirasse 
en cuivre, deux genouillères du même métal, deux brassards en 
plomb, et sur le tout une pélerine en caoutchouc; comme coiffure, 
une casquette au fond garni de plusieurs plaques de tôle; enfin la 
nuit un casque en cuivre et un masque en plomb, plus trois demi- 
cylindres en cuivre pour isoler le tronc, la tête et les cuisses. Grâce 
à ces moyens de protection l’aliéné parvenait à diminuer ou à faire 
disparaître les douleurs dont il souffrait. 


C. PRATIQUES SPÉCIALES. — Le persécuté attribue parfois à cer- 
tains actes bizarres qu’il exécute, une portée particulière, une idée 
de défense contre ses ennemis. M. Séglas' qui a fait de ces idées de 
défense une très bonne étude, les divise en trois catégories sui- 
vant qu’elles se manifestent à nous par le langage parlé, écrit ou 
mimique, bien souvent ces trois modes d’expression s’associant 
chez le méme individu. 

Paroles : c’est tantôt un simple mot ou un juron, tantôt une 
phrase, comme une sorte de formule, tantôt une prière, tantôt encore 
un néologisme. 

Écrits : modification dans l'orthographe des mots, intercalation 
d’un mot spécial ou d’une phrase particulière dans tous les écrits, etc. 

Mimique : ce sont des expressions particulières de la physio- 
nomie, des gestes, des mouvements du corps. 

= Il faut ajouter des pratiques plus compliquées des habitudes 

(Séglas), tel le fait suivant : Une persécutée, chaque soir 
avant de se coucher, retirait ses draps du lit; puis mettait sur 
le matelas une assiette et posait dessus un flambeau avec une bou- 
gie piquée d’épingles qui tombaient dans l’assiette à mesure que 
la bougie brüûlait. Tout cela dans le but de chasser les mauvais 
esprits. 


Les hallucinations dans le délire de persécution pouvant intéresser 
plusieurs sens à la fois, s'associer et se combiner de bien des manières 
il en résulte que les persécutés associent et combinent également de 
facons fort diverses leurs moyens de défense. 


1. Seglas Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveuses XXV" leçon. 


LES RÉACTIONS DES PERSÉCUTÉS 53 


Ces moyens sont en somme de deux ordres, dans l'esprit même 
du persécuté : les uns n’ont qu’une action purement matérielle (ceux 
de la première et de la seconde catégorie) les autres ont une portée 
quasi psychique ce sont des sortes de conjurations, d’exorcismes. 

Tous les moyens de défense que je viens de passer en revue cons- 
tituent de la part. du persécuté qui les emploie, des actes voulus, 
réfléchis; ils méritent donc bien d’être désignés sous le nom de 
réactions. Mais à côté de cette défense dans laquelle le persécuté joue 
un rôle actif, on observe parfois des idées de défense taisant partie 
intégrantedeson délire, absolument indépendantes, de sa volonté, vis- 
à-vis desquelles il joue un rôle purement passif, Avec, ou, si l’on 
veut, en face des idées de persécution, il y a des idées antagonistes de 
défense, des conceptions délirantes qui donnent à l’aliéné la convic- 
tion qu’à côté des individus qui le poursuivent, il en existe d’autres 
qui le défendent ou qui même réparent les dommages causés par 
les premiers. Le persécuté parle de ses défenseurs comme de ses per- 
sécuteurs tantôt d’une facon vague, tantôt en désignant une collecti- 
vité d'individus, parfois en indiquant nommément une personne. 

Les idées délirantes de défense reposent, le plus souvent sur des 
hallucinations de louie. M. Magnan! a attiré l'attention sur les hal- 
lueinations bilatérales de caractère différent. D'une oreille, le persé- 
cuté entend des paroles désagréables ou pénibles, des injures, des 
menaces, des imprécations; de lautre, des choses aimables, des 
avertissements, des conseils, des encouragements, des promesses. 
Ces deux ordres d’hallucination constituent l'attaque et la défense 
(Séglas). 

Toute défense implique nécessairement une attaque antérieure, 
aussi ne trouve-t-on les idées et les hallucinations de défense qu’à 
une période avancée de la psychose. 

Que la défense soit active ou simplement passive, elle suffit parfois 
à diminuer ou même à faire disparaître les souffrances des persécutés 
à leur assurer une tranquillité au moins relative et ainsi à les empê- 
cher de passer à des réactions plus violentes. C’est là un fait très 
important au point de vue pratique. Les persécutés de cette caté- 
gorie avec les persécutés passifs, fournissent un assez fort contingent 
de travailleurs dans les asiles d’aliénés. 


1. Magnan, Leçons cliniques sur les maladies mentales, 2° édition, p. 22. 


54 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Mais il est des persécutés qui, las de lutter contre des ennemis 
toujours plus acharnés finissent par perdre courage; trouvant la mort 
préférable à leur martyre, ils se tuent. Le suicide n’est cependant 
pas très fréquent dans le délire de perersécution. D’aucuns tuent 
des membres de leur famille pour les soustraire aux atteintes de 
leurs ennemis imaginaires. 

Certains persécutés sont convaincus que, tout en se protégeant ils 
font du mal à leurs ennemis; ils ont pour ainsi dire un pied dans la 
défense et un pied dans lattaque. D’attention n’a pas été, que je 
sache, attirée sur ce groupe mixte. Un cas de ce genre figure dans la 
thèse de Blin'. Il s’agit d’un homme de trente-sept ans, gardien au 
Louvre, atteint de délire de persécution avec troubles de la sensibi- 
lité générale qui, aussitôt qu’il ressentait la moindre douleur, mettait 
à l'endroit même une forte couche de teinture d’iode. De cette facon 
la brûlure de l’iode était ressentie par sa femme ou par toute autre 
personne qui voulait le sacrifier. Aussi le laissa-t-on tranquille à 
partir du moment où il eut cette idée qu’il qualifiait de lumineuse. 


IT. —ATTAQUE. — La plupart des persécutés arrivés à une cer- 
taine phase de la psychose, à force de subir des mauvais traite- 
ments, finissent par perdre patience et passent de la défense à l’at- 
taque. 

Ils commencent généralement par faire des reproches puis des 
menaces à leurs prétendus persécuteurs; ensuite, ils adressent 
des plaintes quelquefois verbales, le plus souvent écrites, aux 
diverses autorités : commissaire de police, procureur de la Répu- 
blique, ministres, députés, sénateurs, chef de l’État, leur exposant 
avec un grand luxe de détails les persécutions dont ils sont l’objet 
et leur demandant de les faire cesser. N’obtenant pas satisfaction 
ils en appellent parfois au public par voie d'affiches, ou de brochures. 

À ce moment, la situation devient grave et il est grand temps de 
pourvoir au placement dans un établissement spécial. Quelques per- 
sécutés commettent, dans le but de se faire conduire devant le com- 
missaire de police de petits délits tels que bris de vitres, filouterie d’ali- 
ments; d’autres dans l’espoir de comparaître aux assises et de pouvoir 


1. Blin. De l'idée de persécution dans la mélancolie et le délire des persécu- 
tions, p. 54. Paris, 1890. 


LES RÉACTIONS DES PERSÉCUTÉS 55 


du banc des accusés, parler comme du haut d’une tribune, se livrent à 
de pseudo-attentats contre des personnages en vue; la plupart, 
au bout d’un laps de temps variable, quelquefois très long, voyant 
qu’ils n’obtiennent pas justice, se décident à se faire justice eux- 
mêmes et à frapper celui ou ceux qu’ils considèrent comme leurs 
persécuteurs. 

Les persécutés frappent la victime qu’ils ont choisie suivant un 
plan arrêté d'avance, le plus souvent en plein jour et en présence de 
témoins. Le coup donné, ils ne cherchent généralement pas à fuir, 
déclarant hautement qu’ils ont commis un acte de défense person- 
nelle, en tous points justifié, et dont ils réclament toute la respon- 
sabilité. Ils sont fiers et satisfaits. Ils ont, dit le professeur Joffroy!, 
« l’orgueil de la légitime défense ». 

Ce n'est d’ailleurs pas seulement à l’homicide qu’ils ont recours 
mais encore à l’empoisonnement et à l’incendie. 

Parfois, la tentative d’homicide, au lieu d’être décidée et préparée 
d'avance contre une personne déterminée, revêt le caractère d’un 
acte soudain dont la victime est le premier venu. Un geste quel- 
conque, un mot mal compris d'un passant inconnu, une hallucina- 
tion, fait croire à l’aliéné qu’il se trouve en présence d’un de ses 
ennemis; un accès d'angoisse, un trouble sensoriel lui fait craindre 
un danger imminent. 

Il faut donc distinguer chez les persécutés les violences raison- 
nées et les violences :mpulsives. 

Bien des homicides commis par les persécutés pourraient être 
évités si la police prenait les mesures nécessaires quand elle reçoit 
de ces aliénés des plaintes dont le caractère délirant ne fait pas de 
doute. 

J'ai rapporté à la société de médecine légale un cas très instructif 
à cet égard ?. Un garçon boucher adresse pendant plusieurs années à 
différents commissaires de police de nombreuses lettres, — une qua: 
rantaine — où la folie est manifeste et où des menaces de mort sont 
exposées tout au long; en outre, il va lui-même dire dans les com- 
missariats qu’il tueraun M. D... son prétendu persécuteur; et on ne 


1. Joffroy, L’Homicide dans ses rapports avec l’aliénation mentale. (Bulletin 
médical du 30 juillet 1904.) 
2. Bulletin de la Société de médecine légale, année 1897 p. 101 et suivantes. 


56 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


prend aucune mesure préventive. Un beau jour, passant dela menace 
à l’action, il tire deux coups de revolver sur D... 

Une fois interné, le persécuté devient pour le médecin le plus 
dangereux des malades. La plupart des homicides commis dans l'in- 
térieur des asiles sont le fait de persécutés qui, réclamant leur sortie 
et ne pouvant l'obtenir, se vengent sur le médecin chef d’une séques- 
tration qu'ils considèrent comme arbitraire. C’est un persécuté 
qui, au mois d'octobre 1904, me frappa d’un coup de couteau parce 
que je ne faisais pas droit à ses demandes réitérées de mise en liberté. 

Les actes des persécutés ne sont donc pas toujours la conséquence 
directe de leur délire, mais ont parfois pour mobile les sentiments, 
les passions, qui guident la conduite des hommes normaux tels que 
la colère, la haine, la vengeance, et comme, en outre, ils sont le plus 
souvent logiques, prémédités, ils pourraient faire croire, considérés 
en eux-mêmes, à l'intégrité des facultés mentales de ceux qui les ont 
commis. La raison et la folie ne sont pas deux termes absolument 
contradictoires comme sont portées à le penser les personnes étran- 
gères à l’étude des maladies mentales 1. 

En résumé les persécutés présentent des réactions fort variables : 
les uns se bornent à se protéger, tandis que d’autres, après une 
période de temps d’une durée très variable, passent à l’attaque. A 
quoi tiennent ces différences dans la manière de réagir? Les réac- 
tions ne sont pas les mêmes aux différentes phases de la psychose; 
c'est entendu. Mais pourquoi certains persécutés ne se livrent-ils 
jamais à des violences, tandis que d’autres arrivent, et quelquefois 
très rapidement, à l’homicide. 

On ne saurait incriminer l'intensité du délire ou des phénomènes 
hallucinatoires. Il est en effet des persécutés très hallucinés, en proie 
à un délire très actif qui ne présentent jamais de réactions dangereuses 
Ainsi, j'ai dans mon service à Sainte-Anne un homme d’une quaran- 
taine d'années, ancien comptable, halluciné de tous les sens, sauf de 
la vue, objet depuis douze ans des sévices les plus cruelles de la part 
d'une bande d'individus qu'il appelle les zufolateurs et qui jamais 
n'a commis la moindre violence. Il me réclame sa sortie et il écrit 


1. Voyez : Docteur Victor Parant La raison dans la folie. Étude pratique 
et médico-légale sur la persistance partielle de la raison chez les aliénés et sur 
leurs actes raisonnables. Paris et Toulouse, 1888. 


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LES RÉACTIONS DES PERSÉCUTÉS 57 


dans le même but aux autorités, mais il se montre toujours poli et 
convenable, jamais menaçant. 

Le principe de mécanique : toute réaction est égale à l’action, 
n’est pas vrai en biologie, où l’action porte, non sur de la matière 
inerte, maissur des êtres vivants dont chacun réagit suivant sa nature 
personnelle. Eh bien, un délire partiel comme le délire de persécu- 
tion ne transforme pas complètement l'individu qu'il atteint; il lui 
laisse quelque chose de sa personnalité antérieure. Or, c'est précisé- 
ment, à mon avis, dans la personnalité du délirant qu’il faut cher- 
cher l’explication des réactions qu'il présente; c’est elle qui est le 
facteur essentiel de ses réactions. 

M. Magnan insiste sur ce fait que la couleur du délire 
varie suivant l'éducation et le milieu social; on peut dire avec 
autant de vérité que les réactions varient suivant le naturel du 
délirant, qu’elles sont la manifestation de son tempérament actionné 
par son délire. 

J'ai eu, pendant longtemps, dans mon service à l’asile de Ville- 
juif, un persécuté mégalomane « Dieu-grand Empereur » qui m'en 
voulait beaucoup de le retenir dans une maison de séquestration ; 
d’un caractère très pusillanime, il n’osait pas me frapper, mais il 
poussait d’autres aliénés à se livrer sur moi à des violences; souvent 
à l'heure de la visite, il criait à ses camarades : « Je suis inviolable, 
mais M. Vallon ne l’est pas ; tombons tous sur lui. » Seulement, 
comme personne ne répondait à son appel, il restait coi. 

Nombre de persécutés ont des antécédents judiciaires. Ce serait 
une curieuse et instructive étude que d’examiner les réactions d’un 
grand nombre de ces aliénés, comparativement avec leur manière 
d’être antérieure, leur caractère, leur moralité, leur profession, leur 
nationalité, etc. Peut-être arriverait-on ainsi à avoir des données 
permettant de pronostiquer, au moins dans une certaine mesure, 
les réactions de chaque persécuté. 

Mais d'ores et déjà, il est un fait bien établi par la clinique, c’est 
que lorsqu'un persécuté est une fois entré dans la voie de la violence, 
il ne s’arrête pas; plus il a commis d’attentats contre les personnes, 
plus il est àcraindre qu’il en commette. Il peut, sous l’influence d’une 
rémission ou d’une intermission de la psychose, se montrer moins 
agressif, plus doux, mais lorsque la psychose reprendra de son 
activité, il redeviendra l'être dangereux qu’il était avant. S'il a 


58 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


tué, il essayera de tuer. Le rapport médico-légal que voici constitue 
un enseignement précieux à cet égard ; il s’agit d’une affaire qui a 
eu un certain retentissement : l’affaire Marchioni. 


Résumé. — Homme de trente-deux ans.— Maître d'hôtel. — Renvoyé 
de sa place, il donne un coup de couteau au chef du personnel. — 
(27 février 1904). — Examen médico-légal. — Délire de persécution 
et mégalomanie. — Irresponsabilité. — Internement. — Transfe- 
rement dans un asile d'aliénés italien (février 1905). — Mise en 
liberté au bout de quelques temps. — Employé comme garçon de café 
et renvoyé de sa place, il tue son patron d'un coup de couteau 
(Mars 1906). 


Je soussigné, Charles Vallon, commis par M. Boucard, juge d’Ins- 
truction près le Tribunal de première instance du département de la 
Seine, en vertu d'une ordonnance en date du 9 mars 1904, à l'effet d'exa- 
miner l’état mental du nommé Marchioni Antoine, âgé de trente-deux ans, 
inculpé de tentative d’homicide volontaire. Détenu. 


Après avoir prêté serment, pris connaissance des pièces du dossier, 
examiné l'inculpé et m'être entouré de tous les renseignements capables 
d'éclairer mon jugement, j'ai, en mon honneur et conscience, consigné 
mon opinion dans le présent rapport dont j'affirme le contenu sincère 
et véritable. | 


De l'information résultent les faits suivants : 


Marchioni Antoine est âgé de trente-deux ans, il est né aux environs 
de Rome où ses parents, cultivateurs, possédaient une petite maison. Il a 
perdu son père très jeune ; sa mère s'est alors placée comme servante. Dès 
qu'il a été en âge de travailler, il est entré en place comme groom, puis il 
s'est mis à voyager; il a servi dans plusieurs grandes villes et stations 
balnéaires de l'Europe comme maître d'hôtel. 


Le samedi 27 février, il se rendit à l'Éylsée-Palace, avenue des Champs- 
Élysées, où il avait été employé précédemment et demanda un emploi 
qu'on lui refusa. | 


Le lendemain dimanche, il revint dans cet établissement et commanda 
une tasse de thé. Au bout d’un certain temps, comme on ne le servait 


pas, il s’approcha de M. D., chef du personnel, et lui demanda pour- 
quoi on n'apportait pas la tasse de thé qu’il avait commandée. M. D., à 


AFFAIRE MARCHIONI 59 


qui il s'était adressé la veille pour être embauché, lui fit remarquer, 
qu'étant sans travail il n’était pas raisonnable qu'il s'offrit ainsi une 
tasse de thé de deux francs. Marchioni dit alors à M. D : « Tiens, voilà 
pour toi », et il lui enfonça un poignard dans la poitrine. 

M. D. a déclaré depuis que jamais il n'avait eu de discussion avec 
Marchioni et que jamais celui-ci ne lui avait fait de menaces. 

L’arme avait traversé la poitrine de D. de part en part en suivant 
une direction d’avant en arrière et légèrement de gauche à droite. Cette 
blessure n'occasionna aucune infirmité permanente ou temporaire. 
(Rapport du docteur Socquet). 

Marchioni se laissa arrêter sans opposer la moindre résistance. 

A l'instruction il fournit les explications suivantes : 

« Je suis resté à l'Élysée-Palace comme deuxième trancheur du 
17 avril au 23 juin 1902, moins quatre jours pendant lesquels j'ai été 
mis à pied à la suite d’une petite négligence dans monservice. A cette date, 
je fus congédié. J’insistai pour rester demandant à servirnonplus comme 
trancheur, mais comme troisième maître d'hôtel, on me le refusa. 

« Après avoir fait la saison dans un hôtel de Bagnoles de l’Orne, je 
revins à Paris et n'ayant pas trouvé de place, je ne tardai pas à tomber 
dans la misère. 

« Dans le courant de l'automne (1902), par l'intermédiaire d’un cama- 
rade j'entrai chez M. S. en qualité de valet de pied, et au bout de quel- 
ques mois je passai à la cuisine comme chef. J'avais fait entrer dans 
la maison en qualité de valet de pied un de mes jeunes neveux, Dominique 
Marchioni. Malheureusement, vers la fin de 1903, je cessai de m'en- 
tendre avec lui parce qu’il refusait de m'obéir et je dus quitter ma place. 

« L’attitude subite de mon neveu vis-à-vis de moi, m'a toujours paru 
être la conséauence des fréquentations qu’il avait avec le personnel de 
l'Élysée-Palace et les domestiques du quartier, il a dû recueillir de fâcheux 
et méchants bruits sur mon compte et c’est ainsi qu’il a cessé d'avoir 
pour moi la déférence qu'il me devait. Je n'hésite d’ailleurs pas à dire que 
j'attribue tous ces bruits à M. D. et c'est lui qui a été la cause de toutes 
les méchancetés qui m'ont été faites depuis le mois de juin 1902, 
époque à laquelle j'ai quitté l'Élysée-Palace. 

« Ayant un millier de francs d'économies, je fus à Berlin chercher 
une place et n’en ayant pas trouvé, je revins à Paris ; je pris une chambre 
de 50 francs par mois dans un hôtel, faubourg Saint-Honoré, où j'ai 
habité jusqu’au jour de mon arrestation. 


« Ne trouvant pas à travailler de mon métier, l’idée me vint de créer 
un numéro théâtral auquel je songeais depuis longtemps, à savoir une 


60 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


série de scènes à transformation dans le genre de celles qu'exécute à l'O- 
lympia un artiste bien connu, Frégoli. 

« Je me mis au travail, et le 12 février, ma pièce fut représentée au 
Casino de Montmartre, boulevard de Clichy. J’entrai en pourparlers 
pour un engagement avec le Directeur du concert de l'Univers, avenue 
Wagram, mais celui-ci fit traîner les choses en longueur. Chaque jour il 
remettait sa réponse au lendemain. Le 22 février, vers minuit, je fis une 
dernière démarche, mais inutilement; je résolus alors de renoncer à mon 
projet et je transportai tous mes costumes et accessoires dans ma chambre. 
Je n'avais plus un sou et j'avais même dû contracter des dettes. 

« Le 23 février, décidé à chercher une place de mon métier, j'écrivis 
à M. C., directeur de l'Élysée-Palace pour le prier d'intervenir en 
ma faveur auprès de D. Ma première phrase était ainsi conçu : « Je 
vous prie de passer une bonne parole à M. D. ». Ces mots « passer 
une bonne parole » sont très employés dans une certaine littérature ita- 
lienne, dans une acception déterminée, ils veulent dire qu’un coup de 
poignard attend celui qui se refusera à accorder la chose qu'on lui 
demande ; c'est là un terme d’argot que ne devait vraisemblablement pas 
comprendre M. C. 

« Le même jour j'écrivis à D. pour lui demander mon ancienne place 
ou une place de maître d'hôtel à la terrasse, disant que j'irais prendre 
la réponse moi-même. Connaissant la maison, j'étais certain qu'avec 
un peu de bonne volonté on pouvait me donner satisfaction. 

a Le 25 je fus prendre la réponse. Je vis M. D., je lui réitérai ma 
demande; il me déclara qu’il n’avait rien pour moi: « N’avez-vous aucun 
espoir, lui dis-je, que je puisse rentrer ici. » « Pasdu tout, me répondit- 
il », je répliquai : « Ca va bien; au revoir, » et je me retirai: 

« Mon parti dès lors fut pris, je résolus de donner un coup de poignard 
à D. 

« Le lendemain 26, je me rendis à l'heure du thé à l'Élysée- Palace 
ayant passé dans la boucle de ma bretelle, un poignard que j'avais acheté 
six mois auparavant. Je m'étais pas encore absolument décidé à tuer 
D., je voulais attendre comme dernière limite jusqu’au surlendemain 28. 
Toutefois j'avais l’idée bien arrêtée si on refusait de me servir la tasse 
de thé que je me proposais de demander, de faire venir D. et de lui 


porter un coup de poignard. 
« Je m'installai donc dans la salle commune, je demandai une tasse 


de thé qu’on m’apporta et je payai celle-ci. Je restai environ une heure 
et demie. Pendant ce laps de temps j'ai fort bien vu D. qui allait et venait 
pour son service, il m'a vu aussi, mais nous ne nous sommes pas parlé. 

a Le lendemain 27 je me rendis à la même heure à l'Élysée-Palace 


AFFAIRE MARCHIONI 61 


dans les mémes intentions. Je demandai une tasse de thé qu’on me refusa 
Il n’était que trois heures -et demie. A cette heure-la, je le savais, D. 
n’avait pas encore pris son service, je me retirai, mais avant de partir 
je demandai de qui émanait l’ordre de ne pas me servir; le garcon me 
répondit que cet ordre venait de la direction. Je compris par ce seul mot, 
que c'était D. qui avait formulé la défnese. 

« Le dimanche 28 février, je me rendis dans la matinée, comme les 
jours précédents, place Saint-Honoré à la Société de secours mutuels des 
garçons de restaurant dont je suis membre, pour m’enquérir d'une place, 
On me répondit,comme les jours précédents, qu’il n’y en avait pas. 

« Je déjeunai comme d'habitude et attendis l'heure du thé pour me 
rendre à l'Élysée-Palace. 11 ne me restait plus en poche que 3 fr. 50 que 
je destinais au payement de ma tasse de thé. 

A quatre heures je m’assis à une table du grand hall. Mon intention 
formelle était de tuer D. dès qu'il passerait près de moi, à moins qu'en 
me voyant il me fit spontanément la proposition de reprendre mon 
service. Un maître d'hôtel vint à moi et me dit qu’on ne pouvait pas 
me servir. Je demandai une explication il me répéta « qu'on ne pouvait: 
pas me servir », 

« Je réclamai alors M. D. qui précisément surveillait le service 
de tables toutes voisines de la mienne. Il m’aperçut à ce moment et d’un 
geste me fit signe d’aller lui parler. Je me levai et j'allai à lui. « Pourquoi 
lui dis-je, ne veut-on pas me servir du thé? » « Mais vous êtes fou? me 
répondit-il. « Je ne suis pas fou, répliquai-je, et je vais vous faire voir que 
je ne suis pas fou. » 

« D'un mouvement rapide, je saisis mon poignard et j'en portai un 
coup å D., visant au cœur parce que je voulais le tuer tout à fait. Il 
s'affaissa aussitôt en disant: « Voici l'assassin ». Je me baissai pour 
retirer larme de la plaie, mais elle était entrée jusqu'à la garde; dans le 
mouvement que je fis la poignée se détacha de la lame et me resta dans 
Ja main. 

« Toutes les personnes présentes se levérent, je les calmai en leurdisant 

que j'allais être remis à la police et que je fournirai l'explication de mon 
acte. » 
M. le juge d'instruction ayant fait remarquer à Marchioni que D. était 
bien en droit de refuser une place à quelqu'un qui ne lui convenait 
pas et qu’en tout cas il y avait une bien grosse disproportion entre un 
refus de place et une tentative d’assassinat, Marchioni poursuivit ainsi: 

« Je vous comprends trés bien, mais comment vouliez-vous que je 
m'arrange avec un homme comme ça qui m'avait coupé tous mes che- 
mins ici à Paris. Pendant tout le temps que je suis resté chez M. S. 


62 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


je me suis aperçu qu'il me poursuivait, directement ou indirectement; c'est 
lui qui a monté la tête à mon neveu. Je n’ai pas de preuve c'est une idée 
que je me suis faite moi-même. » 

Alors le dialogue suivant s’est poursuivi entre M. le juge d'instruction 
et Marchioni : 

D. — Sur quoi vous êtes-vous fait une telle idée ? 

R.— Il faut que je vous dise que je vois tout ce qui se passe, tout, 
et je ne sais pas s’il y a un autre homme comme moi. 

D. — Comment voyez-vous tout ce qui se passe ? 

R. — Grâce à un fluide je vois très loin ; je vois même, d'ici ce qui se 
passe en Italie, A Rome par exemple. 

D. — Que voyez-vous donc ? 

R. — Tous les mouvements que font les êtres humains, et j'entends 
les paroles qu'ils prononcent, je reconnais mème les voix. 

D. — Entendez-vous donc des voix? 

R. — Oui, presque toute la journée. 

D. — En entendez-vous en ce moment? 

R. — Non, mais hier ou avant-hier j’ai fort bien vu de ma cellule tout 
ce que vous faisiez, monsieur le Juge, dans votre cabinet, et j'ai même 
entendu tout ce que vous disiez. Je me rappelle que vous vous ĉtes tout à 
coup levé de votre fauteuil et avez passé dans votre second cabinet, en 
disant à deux Messieurs qui s’entretenaient devant vous : « Arrangez-vous, 
arrangez-vous! » Comme vous veniez de fermer la porte de votre second 
cabinet, j'ai entendu une voix qui disait : « J’ai le secret pour ouvrir la 
porte. » 

D. — Comment, étant à la Santé, pouvez-vous entendre et voir ce qui 
se passe dans notre cabinet ? 

R. — Je me transporte ainsi en fluide d’un point à un autre. 

D. — Pouvez-vous expliquer cela ? 

R.— C'est une science que je garde pour moi. 

D. — Ayez-vous pensé, depuis le 28 février, au crime abominable que 
vous avez commis ? 

R. — Oui, j'y ai pensé; je me suis même dit que j'avais bien fait, puis- 
que c'était le seul obstacle que j'eusse contre moi à Paris. 

D. — Savez-vous dans quel état est votre victime, puisque vous savez 
tout ? 

R. — Non, je ne la vois pas, pour moi elle n'existe plus. 

D. — Avez-vous parfois été malade et en traitement dans un hôpital. 

R. — J'ai subi l'opération de l’appendicite à Rome, il y a sept ou 
huit ans. 

D. — Eprouvez-vous parfois des douleurs de tête ? 


AFFAIRE MARCHIONI 63 


R. — Je perçois quelquefois de grands coups dans la tête : j'en 
éprouve de temps en temps au sommet du cœur, mais je lutte et cela 
disparaît. 


Les déclarations de Marchioni à l'instruction étaient bien de nature à 
le faire supposer atteint d'’aliénation mentale et particulièrement de délire 
depersécution. L'examen direct a pleinement confirmé cette impression. 
L'inculpé est depuis longtemps en proie à des idées de persécution et à 
des idées de grandeur avec hallucinations. Il est assez difficile de préciser 
à quelle époque remonte le début de ces troubles mentaux mais un fait 
certain c'est qu’ils étaient déjà très accusés lorsque Machioni était employé 
à l'Elysée-Palace en 1902. Les déclarations suivantes le prouvent sura- 
bondamment : 

« Lorsque, m'a-t-il expliqué, M. D. me confia le poste de tran- 
cheur il ne me parla pas que j'aurais d’autres occupations. Or, au bout de 
quelques semaines, tous les autres maîtres d’hôtel, jusqu’au dernier, me 
donnaient des ordres, me faisaient marcher comme un commis. Moi tou- 
jours gentil et obéisaant, j’exécutais tous les ordres que me donnaient les 
maîtres d'hôtel alors que j'étais seulement sous la coupe du premier tran- 
cheur. L’un me disait: « venez au buffet », l’autre, « allez prendre le vin 
à la cave », un autre, « portez du pain à tel numéro », un autre encore 
« allez à la cuisine prendre la commande de tel numéro ». Comme 
J'avais besoin de travailler je me résignais et j’obéissais & toutes ces 
espèces d’abrutis de maitres-d’hotel. 

« Au moment où je découpais je voyais parfaitement quand une 
famille faisait observer de loin au premier trancheur que je découpais 
bien et j'entendais le premier trancheur qui répondait « très bien, très 
bien. » 

« Pendant quelques semaines le roi d'Italie est venu incognito au res- 
taurant avec une dame qui n’était pas la reine. La reine est brune et cette 
dame était blonde. Souvent il disait en italien à M. C. en parlant de 
moi : « Faites-le passer premier découpeur, je vous donnerai en récom- 
pense la croix de chevalier. » Un soir, j'ai parfaitement entendu M. C. 
répondre au roi : « Gardez qui veut mettre les Romains sur la croix. » 

« Pour revenir à M. D., il n'avait pas le droit de m'engager 
pour un service et après de me donner au moins dix autres services. Cela 
me contrariait beaucoup, mais je suis toujours très gentil et très humble 
avec toutes les races du monde entier. Je dis toutes les races qui habitent 
la terre parce que je connais toutes les races et presque toutes les religions 
de la terre, 

« M. C. est de la même race que moi. Un jour il m'a donné un 


64 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


coup terrible par sa force physique. Il s’en est fallu de peu que je tombe 
sur le pavé. Mais il n’a pas continué longtemps quand il a vu que j'étais 
plus fort que lui. J’ai déjà reçu plusieurs coups de ce genre, surtout pen- 
dant mon sommeil, mais j'y suis si habitué maintenant que je n'y fais 
plus attention. Je ne frappe pas d'avance, mais si je m'aperçois que quel- 
qu’un me frappe physiquement, je réponds aussi physiquement et celui 
qui a reçu mon coup ne recommence pas deux fois. 

M. D. est le seul de sa race que j’aie trouvé aussi méchant, Nous 
sommes trois frères dans ma famille, deux nous sommes de la même race 
et l’autre est justement de la race de D. J'ai reconnu que D. n'était 
pas capable de faire autre chose que du mal. » 

. Dès ce moment Marchioni a considéré M. D. comme son persécu- 
teur. C’est ce qui découle nettement de ses explications : | 

«a Après avoir quitté l'Élysée-Palace, m'a-t-il dit, j'ai toujours eu à 
combattre avec D. Je suis allé à Ostende où je suis resté quinze jours 
sans pouvoir trouver de travail, puis je me suis rendu à Bagnoles de 
l'Orne où j'ai été engagé comme chef du restaurant pendant la saison, 
mais D. ne partait plus de ma tête : je le voyais constamment, toujours à 
la même place, c’est-à-dire dans le passage qui conduit au restaurant 
de l’Élysée-Palace, parfois il se transformait instantanément, il se 
faisait voir habillé tantôt en gendarme, tantôt en sergent de ville, tantôt 
en italien, il se montrait en redingote, une autre fois habillé en cambrio- 
leur, une autre fois avec, sur la tête, la couronne impériale et même la 
tiare papale. Je ne savais plus comment me débarrasser de cet homme. I] 
me faisait physiquement une guerre terrible. Je me disais il viendra bien 
un jour où il sera fatigué, mais je voyais que ce jour était long à venir, 
car après deux ans il continuait encore ses transformations. Parfois, il 
prenait son vol jusqu'au firmament, d’où on voit toutes les étoiles, parfois 
il devenait si gros qu’il fermait tout le passage. En méme temps j’avais 
de grands tournements de téte et c’était précisément lui qui, en prenant 
toute sa rotation venait, avec une grande vitesse, s'introduire dans ma 
tête. Malgré toute la guerre qu'il me faisait, jeus la force de travailler 
pendant un an. En quittant M. S. j'eus idée de changer de métier et de 
devenir artiste au théâtre. Je me disais comme ça : « J’oublierai toutes 
les misères que me fait cet homme. » Malheureusement je n'ai pas réussi. 
Alors j'ai résolu d'écrire à M. C. et de lui demander la place que j’oc- 
cupais autrefois à l'Élysée-Palace. M. C. me refusa malgré lui, alors je 
compris que D. ne devait plus rester sur terre où il dérangeait plusieurs 
êtres humains et le même jour je jurai sa mort. 

« La dernière transformation qu'il a faite quand je l'ai eu quitté, il 
est arrivé sur moi comme une ombre en me disant : « Au lieu de vous 


AFFAIRE MARCHIONI 65 


donner un poste de deuxième découpeur ou de maître d'hôtel, tenez, voilà 
un grand tablier en cuir pour aller laver les assiettes ». Aussitôt que j’eus 
reçu cet affront, je me suis levé et j'ai fait une dernière prière à tous les 
êtres humains vivants à Paris ; c’a été le signal que D. ne pouvait plus 
espérer vivre longtemps. Je suis cependant allé plusieurs jours de 
suite prendre le thé à l'Élysée-Palace en faisant comprendre à D. qu’il 
avait encore une semaine à vivre. Il] donna l’ordre au garçon de ne pas 
me servir. C’est alors que je résolus de lui donner un coup de poignard 
le dimanche. « | 


J'ai visité Marchioni un grand nombre de fois à la prison de la Santé, 
je Pai toujours trouvé calme mais dominé par le même délire. Il y avait 
lieu de se demander s’il ne s'agissait pas là de troubles mentaux impu- 
tables à une intoxication alcoolique et devant disparaître sous l'influence 
de Ja privation de boissons alcooliques. Mais, d'une part je n'ai constaté 
chez Marchioni aucun signe d'intoxication alcoolique, pas même le 
léger tremblement des mains et de la langue qu’on observe chez les 
buveurs d'habitude ; d’autre part, ses convictions délirantes persistent 
aujourd’hui, après deux mois d'emprisonnement, aussi vives, aussi nettes 
que le premier jour. Il s’agit donc bien d'un délire vésanique, d’une 
psychose qui, très vraisemblablement ne guérira pas. 

I] convient d'ajouter que Marchioni n'est ni hystérique ni épileptique. 

Marchioni est un persécuté mégalomane avec hallucinations de l'ouie 
de la vue, et de la sensibilité générale. Comme beaucoup de persécutés, 
à un moment il a fait choix d’un persécuteur, il a cru distinguer en 
M. D. l’auteur de toutes ses souffrances, de tous ses déboires, et il l’a 
frappé pour se venger. Il l'a frappé en public dans un endroit où 
forcément il devait être arrêté tout de suite; il n’a du reste pas cherché 
à fuir. C'est bien là la façon d'agir des persécutés. 

Il peut paraître étonnant que personne ne se soit aperçu du délire de 
Marchioni avant qu'il ait frappé M. D. Mais le délire des persécutions 
est un délire partiel, permettant à celui qui en est atteint de vaquer 
à ses occupations, de vivre de la vie commune quelquefois pendant 
longtemps. Ce delire, pour partiel qu'il est, n’en est pas moins grave, il a 
dans le cerveau des racines profondes. 


CONCLUSIONS 


1° Marchioni est atteint de délire des persécutions et de mégalomanie 
avec hallucinations de l’ouie et dela vue, troubles de la sensibilité géné- 
rale. 


2° C’est sous l'influence du délire qui le domine qu’il a commis sur 
5 


66 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


M. D. la tentative d'homicide volontaire dont il est inculpé ; il ne sau- 
rait donc en être rendu responsable. 

3° Marchioni est un aliéné dangereux, ainsi qu’il en a donné la preuve, 
il y a donc nécessité de l’interner dans un asile d’aliénés. 


Paris, le 4 mai 1904. 


Conformément aux conclusions du rapport précédent, Marchioni 
bénéficia d’une ordonnance de non lieu et fut interné à l'asile Sainte- 
Anne où il resta pendant huit mois. Il sy montra assez calme mais 
très réticent, détournant la conversation aussitôt qu’on lui parlait de 
la tentative d’homicide contre M. D... Il paraissait, surtout au début, 
avoir des hallucinations de l’ouie mais il ne répondait pas quand on 
l'interrogeait à ce sujet. Il employait la plus grande partie de son 
temps à exécuter des dessins naïfs qu’il montrait avec plaisir et aux- 
quels il paraissait attribuer une grande valeur. A différentes reprises 
il demanda à travailler à la cuisine, ce qui ne lui fut jamais accordé. 
Il manifesta aussi le désir de s’occuper de représentations théâtrales, 
mais on n’accueillit pas ses propositions. 

Le 9 février il fut transféré en Italie par deux infirmiers qui, à la 
frontière, le remirent aux mains d’infirmiers italiens. Interné dans 
l'asile d’aliénés de Rome, il fut mis en liberté au bout de quelques 
mois. 

Le 1° mai 1906 Marchioni a commis un homicide sur la personne 
de M. R..., propriétaire du café Aragno à Rome. Employé dans cet 
établissement pendant quelque temps, il fut renvoyé à cause de ses 
allures inquiétantes. Le 1° mars vers cinq heures du soir, au moment 
où le{café était} plein de monde, il revenait, allait au comptoir et 
sommait M. R.. de le reprendre. 

Celui-ci s’y refusa et, après de violentes explications, Marchioni 
soudain tirait un couteau de sous ses vêtemenrs et en portait un 
coup à M. R...; atteint dans la région du cœur, celui-ci succombait 
vingt minutes après. 

Voici d’après divers journaux, comment Marchioni était sorti de 
Vasile romain de Sainte-Marie de la Piété. | 

Le 27 mai 1905, son père demandait au tribunal qu’il fût rendu 
à sa famille : conformément à la loi italienne du 14 février 1904, le 


AFFAIRE MARCHIONI 67 


tribunal réclama un certificat au directeur de l’asile où était interné 
Marchioni. Celui-ci remitun certificat dans lequel il disait : pendant 
son séjour, Marchioni n’a présenté aucun phénomène hallucinatoire 
ou autre symptôme qui puisse le faire regarder comme dangereux 
pour la sécurité publique. En conséquence, je crois qu’on peut le 
rendre aux siens ». 


Le Giornale d'Italia a rapporté l'interview suivant du professeur 
Bonfigli, ancien directeur de l’asile d’aliénés de Rome, qui a délivré 
le certificat en question : | 

« Je n'ai pu d’abord parler que d’après ce que m'a dit le médecin 
qui voyait Marchioni, car je ne pouvais connaître les deux mille 
fous qui sont enfermés dans l’asile. En outre, la phrase « ne présente 
aucun danger pour la sécurité publique » doit s'entendre du moment 
où le certificat est délivré : un malade n'est pas comme une montre 
de Genève qu'on peut garantir pour un certain temps. 

Le Giornale d'Italia ajoutait : 

Le docteur Bonfigli démontre facilement qu'il s’est conformé aux 
prescriptions de la loi; maïs c’est cette loi même qui inquiète le 
public; il ne dissimule pas que l'Italie ne possédant que éroës asiles 
qui sont bondés, beaucoup de criminels reconnus irresponsables et 
condamnés à un internement perpétuel dans un asile, doivent rester 
dans une prison, à moins qu’on ne les mette en liberté » 


ARCHIVES MEDICO-LEGALES 
I 


AFFAIRE CELESTIN BOSC 


RAPPORT MEDICO-LEGAL 


PAR 


SEGLAS et VALLON 


Nous, soussignés, docteurs en médecine, Séglas médecin de l'hospice 
de Bicètre, et Charles Vallon médecin de l'asile Sainte-Anne, commis par 
M. Leydet juge d'instruction près le tribunal de première instance du 
département de la Seine, en vertu d'une ordonnance en date du 23 no- 
vembre 1905 ainsi conçue : 

Vu la procédure commencée contre Bosc Célestin-Louis-Nicolas, 
quarante-cinq ans, détenu, inculpé de tentative de meurtre sur la personne 
de M. Pugliesi-Conti, député. 

Attendu la nécessité de constater judiciairement l'état mental de cet 
individu. 

Ordonnons qu'il y sera procédé par MM. les docteurs Vallon et 
Séglas. 

Lesquels après avoir reconnu l'état où se trouve ledit Bosc diront s'il 
jouit de Ja plénitude de ses facultés et s'il doit assumer l'entière responsa- 
bilité de ses actes. 

Après avoir prêté serment, pris connaissance des pièces du dossier, 
examiné l'inculpé et nous être entourés de tous les renseignements 
capables d'éclairer notre jugement, avons, en notre honneur et conscience, 
consigné notre opinion dans le présent rapport dont nous affirmons le 
contenu sincère et véritable. 

Dans la journée du 30 octobre dernier, avenue de Villiers, l’inculpé 
Bosc a tiré des coups de revolver sur M. Pugliesi-Conti, député, qu'il était 
venu attendre à la sortie de son domicile. Devant M. le juge d'instruction, 
il a déclaré, qu'ayant été calomnié par M. Pugliesi-Conti son compatriote 
et camarade d'enfance, il avait tiré sur lui dans le but de le tuer et de 
provoquer un débat public. Il s'est néanmoins félicité de m'avoir pas 
réussi dans sa tentative. 


AFFAIRE CÉLESTIN BOSC 69 


Il y a quelques mois Bosc s'était livré à des voies de fait contre 
M. Pugliesi-Conti à la Chambre des députés. Arrêté et conduit devant un 
des questeurs il avait été relâché sur sa promesse de ne plus recommencer. 

Ces deux agressions de Bosc, et d'autre part les déclarations de sa vic- 
time ainsi que celles de plusieurs témoins entendus à l'instruction don- 
nent tout de suite à penser qu’on a affaire à un homme atteint du délire 

des persécutions. 
| L'examen direct ne confirme nullement l'impression que donne la 
lecture du dossier. 

Nous avons tenu Bosc en observation étroite pendant tout un mois, 
nous l'avons interrogé longuement et minutieusement, ensemble ou 
séparément, nous n'avons constaté chez lui aucune maladie mentale. 

Bosc est un homme robuste, bien développé, à la voix forte et puis- 
sante, parlant d'abondance, un peu prolixe même, mais il s'exprime tou- 
jours en termes corrects et sans la moindre incohérence. Parfois en 
parlant il sanime, fait des gestes et élève la voix; on croit qu’il va 
semporter, mais pas du tout il reste maitre de lui et sa voix ne tarde pas 
à se radoucir. 

Malgré des questions répétées, des objections même, il ne nous a 
jamais donné de signes de colère ni même d'impatience’ C'est en somme 
un homme exubérant mais capable de se contenir quand il le veut. 

Bosc était archiviste à la mairie d’Ajaccio ; révoqué, il pensa que la 
famille Pugliesi-Conti n'était pas étrangère à la mesure prise contre lui. 
« À Ajaccio, nous a-t-il expliqué, je vivais avec une actrice; elle me fai- 
sait des infidélités. Si j'avais été marié avec elle on se serait contenté de 
me traiter de cocu; comme je n'étais pas marié, on me fit passer pour un 
maquereau ». Pour me débarasser de cette femme, pour lui faire quitter 
la Corse il fallait que je lui donnasse de largent. J'avais rendu de 
grands services à la famille Pugliesi-Conti, je demandai au père de me 
prêter une certaine somme, il y consentit d'abord puis se récusa ou plus 
exactement ne tint qu’en partie sa promesse. 

Bosc nous a exposé ensuite ses griefs contre le député Pugliesi-Conti. 
Voici en substance ce qu'il nous a dit: « Je vins à Paris et je constatai 
bientôt dans la colonie corse, de la malveillance à mon égard; la réputa- 
tion d’immoralité qu'on m'avait faite là-bas était parvenue jusqu'ici. 
J'écrivis à des amis d’Ajaccio et dix-neuf d'entre-eux signèrent un papier 
proclamant mon honorabilité. Je fis tirer cette attestation à deux cents 
exemplaires et je les distribuai dans la colonie corse de Paris. Mais 
bientôt, sous l'influence de lettres parties de Paris, les dix-neuf Ajacciens 
retirérent leursignature, alléguant que, sur les instances de M™ veuve Bosc, 
âgée de quatre-vingt-cinq ans, ils avaient consenti à attester l’honorabilité 


70 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


de son fils, mais qu’ils n’avaient pas entendu par là, s'associer à la cam- 
pagne menée par celui-ci contre certains hommes politiques. J'étais acca- 
blé. Pendant trois mois je ne sus plus où donner de la tête. Enfin je me 
dis : il faut que je me lave de ces accusations par un esclandre. Un jour 
je me rendis au Palais-Bourbon et je frottai mes gants à la figure de 
M. Pugliesi-Conti. Je fus arrêté, conduit devant un questeur et, après 
explication, relâché. J'avais promis que jamais plus je ne me livrerais à 
aucune agression sur M. Pugliesi-Conti dans l'enceinte du Palais-Bourbon. 
J'ai tenu parole. 

« M. Pugliesi-Conti déclara partout qu'il avait été attaqué par un fou 
et continua à me desservir. J'étais mal vu par tous les Ajacciens de Paris, 
cela ne pouvait durer. Je résolus alors de me livrer sur M. Pugliesi- 
Conti à un attentat de nature à me conduire devant les Assises et à pou- 
voir ainsi, en public, me laver des calomnies répandues sur mon compte. 
Je suis allé attendre M. Pugliesi-Conti et j'ai tiré non pas sur lui mais 
dans sa direction. Ce que je vous dis là n’est pas une invention après 
coup : avant J'avais fait part de mes intentions à un ami commun en lui 
faisant promettre de ne rien dire. Cette personne, prise entre sa parole et 
la crainte de quelque chose de fâcheux pour M. Pugliesi, avait pris le 
parti de prévenir celui-ci par une lettre qui se trouve au dossier et qui 
est sensément la révélation d’un esprit. » 

Bosc ne se borne pas à affirmer que M. Pugliesi-Conti l’a desservi, il 
expose les faits et les circonstances qui ont amené chez lui une conviction 
à cet égard. « Je n'ai pas de preuve certaine, je le reconnais; je n'ai jamais 
entendu M. Pugliesi dire du mal de moi, jamais personne non plus ne 
m'a affirmé lui en avoir entendu dire, j'ai raisonné par induction. Ainsi 
javais rendu plusieurs visites à M. François Coppée qui m'avait toujours 
très bien reçu. Un jour je rencontrai chez lui M. Pugliesi-Conti; à partir 
de ce moment il n’a plus voulu me recevoir. J’en ai tout naturellement 
conclu que M. Pugliesi m'avait desservi auprès de lui. 

Je me suis présenté à la députation. M. Syveton qui combattait ma 
candidature me dit un soir : « On vous connaît, M. Bosc. » « Qu’enten- 
dez-vous par là » lui demandai-je. — « Vous connaissez M. Pugliesi- 
Conti » me répondit-il. Il est évident que M. Pugliesi avait dit du mal de 
moi. » 

L’inculpé nous a encore cité d'autres faits analogues qui ont contribué 
à affermir sa conviction; il est inutile de les rapporter. On ne saurait évi- 
demment voir dans ce que Bosc appelle ses inductions, des interprétations 
délirantes comme celles d’un aliéné persécuté qui, sur un simple indice et 


même sur rien du tout, se livre à des affirmations ayant un caractère net- 
tement déraisonnable. 


AFFAIRE CÉLESTIN BOSC 71 


M. Pugliesi-Conti a déclaré à l’Instruction qu'il ne s’expliquait pas le 
ressentiment dans lequel Bosc enveloppait touie sa famille : son père, 
son frère et lui. Il se peut que Bosc se soit trompé sur les agissements de 
M. Pugliesi à son égard, qu’il ait eu tort de tirer de certains faits, des 
conclusions qui n’en découlaient pas forcément, mais erreur n'est pas 
folie et on ne saurait vraiment considérer de simples jugements téméraires 
comme des preuves d’un état d’aliénation mentale. 

Bosc prétend que pendant la période électorale on le traitait de vendu, 
de canaille, de mouchard, qu'on lui écrivait des lettres et des cartes pos- 
tales anonymes où on le gratifiait des mêmes épithètes, D’après les détails 
qu'il donne, on ne saurait voir là le fait d’hallucinations. D'ailleurs 
Madame Bosc nous a affirmé qu'elle avait entendu les insultes et vu 
les écrits injurieux. 

Deux témoins entendus à l'instruction, MM. O. et M. ont été en 
rapport avec M. Bosc au journal l’Aiglon en 1901 ; ils le dépeignent 
comme un homme querelleur, batailleur, cherchant des histoires à tout 
le monde. Quatre années se sont écoulées depuis, et Bosc ne s'est pas pré- 
senté à nous sous cet aspect. 

Un autre témoin, M. P.a déclaré qu'à la même époque, dans la 
salle de rédaction de l'Aiglon, Bosc, sur une simple observation de sa 
part, avait saisi une paire de ciseaux et s'était dirigé vers lui. Bosc nie le 
fait avec la plus grande énergie. Nous n'avons pas à examiner lequel dit 
vrai, du témoin ou de l’inculpé, mais nous devons déclarer que les 
aliénés persécutés n'ont pas l'habitude de nier les actes commis sous 
l'empire de leurs idées délirantes, tout au contraire, ils en réclament la 
responsabilité, ils en affirment Ja légitimité. 

Si certains témoins sont portés à considérer l'inculpé comme ayant les 
facultés intellectuelles plus ou moins troublées, par contre, il existe au 
dossier une pétition signée de trente-cinq personnes habitant le même 
quartier que lui, le connaissant et affirmant la parfaite intégrité de se 
facultés mentales. 

La femme de l'inculpé nous a déclaré que jamais son mari n'avait tenu 
devant elle des propos déraisonnables. Elle nous l’a dépeint comme un 
homme très travailleur, très bon, incapable de faire du mal à qui que ce 
soit, honnête, loyal, posé, réfléchi. Enfin elle nous a fait remarquer qu’à 
quarante ans il s'était mis à faire de la broderie, travail de patience, et 
qu'il arrivait ainsi à gagner de 12 à 15 francs par jour. 

Dans sa lettre ouverte aux Ajacciens, datée du 21 juin 1905, Bosc fait 
suivre son nom des mots suivants : « Trois fois consanguin des Bonaparte» ; 
on pourrait croire à une idée délirante de grandeur née dans un cerveau 
malade. Il n'en est rien. Bosc donne des preuves de cette consanguinité, 


72 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


et d’ailleurs, dès qu’on le voit, on est frappé de sa ressemblance avec les 
Napoléon. Sa revendication dénoterait donc tout au plus,un peu de 
vanité. . 

_ Lrécrit de Bosc « l'Atavisme d'Ajaccio » porte à côté de la signature une 
mention qui paraît bizarre à première vue : auditeur libre au collège de 
France, à la Sorbonne et à l'École d'Anhropologie. Mais Bosc explique 
qu'ayant été accusé de flâner sur les boulevards ou dans les cafés, il avait 
voulu ainsi indiquer le bon emploi qu’il faisait de son temps. 

En somme Bosc, sur toutes les choses ayant une apparence déraison- 
nable, fournit des explications qui leur enlèvent ce caractère. 

Il a publié un livre intitulé : Ja Conspiration d'Ajaccio. Nous l'avons 
lu et nous n'y avons rien trouvé qui soit de nature à indiquer un trouble 
mental chez son auteur. 

Il nous reste à examiner deux petits faits qui se sont produits au cours 
de l'instruction. Bosc croyant un moment ne pas trouver en M. Leydet, 
juge d'instruction, toute l’impartialité désirable, avait demandé au Parquet 
qu'un autre juge lui fut substitué; mais il a bien vite retiré sa demande. 
De même, trompé par une ressemblance de nom, il a craint qu'un de 
nous ne fut le père d’un jeune homme avec lequel il avait eu des difficultés 
et immédiatement il a fait des réserves. Dans ces deux circonstances il a 
sans doute montré une méfiance exagérée, injustifiée, il s'est trop montré 
bhomme du premier mouvement, mais on ne saurait vraiment voir dans 
son attitude une preuve de folie. 

Le 6 décembre Bosc a écrit à M. Pugliesi-Conti qui l’a versée au dos- 
sier une lettre un peu bizarre. Prié de s'expliquer à ce sujet, Bosc nous a 
dit : « C'est là un écrit humoristique, une simple raillerie à l'adresse de 
Pugliesi. Je souffre de mon emprisonnement, mais je ne veux pas donner 
à M. Pugliesi la satisfaction de savoir que je souffre; je lui ai donc écrit 
une lettre conçue en des termes pouvant lui faire croire que je suis con- 
tent et satisfait, » C'est là il faut l'avouer un sentiment assez naturel. 

Sur notre remarque qu'il était au moins incorrect de railler sa victime, 
Bosc nous a affirmé, de nouveau, que jamais il n'avait eu le dessein de 
tuer ni-même de blesser M. Pugliesi, et il a ajouté : « Pugliesi est mon 
camarade d'enfance et, par suite, je puis user avec lui d’une liberté qui ne 
serait pas de mise avec une autre personne. » 

En résumé l'examen direct ne nous a révélé chez Bosc l'existence 
d'aucun trouble mental et nous n'avons pas trouvé, non plus, dans le 
dossier, la preuve certaine qu'à un moment quelconque il ait eu les 
facultés intellectuelles réellement troublées. 

Si de l'information on passe à l'acte incriminé on peut à bon droit 
penser que pour se laver des calomnies répandues, assure-t-il, sur son 


AFFAIRE CÉLESTIN BOSC 73 


compte, Bosc eût agi plus sagement en s'adressant à la justice. Mais 
celui-ci fait remarquer que M. Pugliesi étant député il pouvait difficile- 
ment l'atteindre dans cette voie. Nous lui objectons que M. Pugliesi lui 
avait adressé une lettre dans laquelle, en somme, il reconnaissait son 
honorabilité; il nous répond que cette déclaration n'avait pas un carac- 
tère public et qu'il ne pouvait pas le Jui donner, par la voie de la presse, 
car aucun journal n'aurait voulu la publier. Bosc, en définitive s'efforce 
de démontrer que s’il a eu recours au revolver, à une manifestation sur la 
voie publique, c'est qu’il n'avait vraiment pas d'autre moyen de soumettre 
son cas à l'opinion. Cette manière de voir peut être appréciée plus ou 
moins sévèrement mais elle ne suffit pas à faire taxer son auteur d’aliéna- 
tion mentale. 

Un dernier point à examiner : l’alcool joue souvent un rôle plus ou 
moins important dans les crimes et délits contre les personnes. En a-t-il 
été ainsi dans la présente affaire! Nous pensons que non. Bosc affirme 
qu’il n'avait pas bu et tout indique qu’il n’était pas en effet sous l'in- 
fluence de la boisson. Sa femme affirme qu'il est extrêmement sobre, et il 
n'existe chez lui aucun signe d'intoxication alcoolique. Si l'alcool n'a pas 
été un facteur de l'acte incriminé, il y a autre chose qui a joué un rôle 
important dans la genèse de cette affaire; cette autre chose c'est le carac- 
tère Corse. Bosc appartient à une race dans laquelle la vivacité, nous 
dirons même la violence de certains sentiments est proverbiale. De plus 
Bosc est un homme qui s'occupait activement de politique et la politique 
ne passe pas non plus pour adoucir les sentiments et les mœurs. Mais sen- 
timents violents et folie ne sont point synonymes. 


CONCLUSIONS : 


Bosc Célestin-Louis-Nicolas jouit de la plénitude de ses facultés et il 
doit assumer l'entière responsabilité de ses actes. 


Paris, le 28 décembre 1905. 


Le 11 avril, Bosc a comparu devant la Cour d'assises de la Seine, pré- 
sidée par M. le conseiller Monier. Il s’est eflorcé de démontrer qu’il était 
bien réellement une victime de la famille Pugliesi-Conti, mais il a ajouté 
que cependant il n'avait jamais eu l'intention de tuer le député du dix- 
septième arrondissement, qu’il avait voulu seulement attirer sur lui l’atten- 
tion et provoquer un débat public. 

M° Danet a pris le premier la parole au nom de M. Pugliesi-Conti, 
partie civile. 


74 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Voici le résumé de sa plaidoirie. 

M. Pugliesi-Conti n’a fait que du bien. à Bosc, lequel n'a cessé de le 
harceler d'injures et lui a tiré des coups de revolver. Il doit être protégé, 
car il ne peut passer sa vie constamment exposé à recevoir des coups de 
revolver de Bosc. 

Il suffirait à Bosc pour obtenir l'oubli, de prononcer un mot de regret 
et une promesse de ne pas recommencer. Ce mot, Bosc ne le prononce pas. 
Messieurs les jurés vous avez donc à protéger une vie humaine. 

Si vous acquittez, c'est parce que vous serez troublés par ce fait que, 
en l'absence de blessures, le châtiment est trop sévère. Mais le jury a 
toujours le droit de signer un recours en grâce. Tout le monde aura 
ainsi satisfaction. La situation est grave aujourd'hui, mais sera plus 
grave encore demain. 


M. l'avocat général Peyssonnié prononce un réquisitoire très modéré; 
il ajoute qu'il abandonneraïit l'accusation, si Bosc promettait de ne pas 
recommencer. Mais, comme celui-ci ne dit rien, il faut le condamner. 


Après une suspension d'une demi-heure, l'audience est reprise. 

Bosc demande à prononcer quelques paroles. Il fait alors à haute voix 
la déclaration suivante : 

— Après ces débats qui ont fait éclater au grand jour ma moralité si 
longtemps et si tyranniquement attaquée, je déclare que j'ai pleine et 
entière satisfaction, et je n'hésite pas à affirmer sur mon honneur que 
pour moi l'affaire est close et que, dans ces conditions, je ne recommen- 
cerai pas. 

Le Présipent Monier. — Vous prenez cet engagement sur votre parole 
d'honneur? 

L'accusé. — Sur ma parole d'honneur. 

Le PRÉSIDENT, insistant. — Vous comprenez bien toute la gravité de 
l'engagement que vous prenez? 

L'Accusé. — Je le comprends et je prends cet engagement sur 
l'honneur. 

Après cette déclaration, M° Watrin, défenseur de Bosc, prend la 
parole. 

M. Pugliesi-Conti dit qu'en présence de la déclaration de Bosc et de 
l'engagement d'honneur qu’il a pris, il sollicite toute l’indulgence du 
jury. 

Bosc est acquitté. 

Statuant sur la demande de M. Pugliesi-Conti, partie civile, la Cour 
lui accorde le franc de dommages-intérêts qu'il réclamait. 


II 


LAGE DU DISCERNEMENT 


ET 


L'AFFAIRE L... 


Le 2 novembre 1903, vers trois heures de l'après-midi, un jeune 
vacher, nommé Jean L..., âgé de seize ans, tuait, à la Teste (Gi- 
ronde), d’un coup de pistolet, tiré à bout portant derrière la tête, un 
homme avec lequel il venait de chasser. Le crime fut découvert 
quelques instants après, mais l’assassin ne fut connu que le 'lende- 
main, grâce à la dénonciation de son complice, un enfant de neuf 
ans, le jeune P.... Le criminel après quelques hésitations, fit des 
aveux complets. 

Au cours de l'instruction, le juge chargé de l'affaire crut s’aper- 
cevoir que le développement physique et moral du jeune assassin 
n’était peut-être pas normal et suffisant pour que la responsabilité 
entière de son crime püût lui être imputée. I! commit donc, par 
ordonnance du 5 décembre 1903, trois médecins de Bordeaux, les 
docteurs Lande, Pitres et Régis, à l'effet de procéder à l’examen 
mental du jeune L.... 

Nous donnons ci-aprés une copie du rapport médical qui fut, au 
cours de l'instruction, déposé entre les mains du juge : 


Rapport médico-légal sur l’état mental du sieur Jean L..., 
inculpé d’assassinat. 


Nous, soussignés, docteur Louis Lande, médecin légiste assermenté 
près les tribunaux de Bordeaux; docteur Albert Pitres, professeur à la 
Faculté de médecine de Bordeaux, et docteur Emmanuel Régis, chargé du 
cours des maladies mentales à la même Faculté. 

Commis par ordonnance de M. le juge d'instruction R..., en date du 
5 décembre 1903, àl’effet de procéder à l'examen mental du sieurJean L..., 
inculpé d’assassinat. 


76 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Serment préalablement prêté, avons procédé à l'accomplissement de la 
mission à nous confiée, et consigné dans le présent rapport le résultat de 
nos observations. | 

Jean L..., néaS... (Landes), le 7 octobre 1887, est un adolescent pale, 
chétif, complètement imberbe, d'aspect timide et doux, marquant à peine 
quatorze ans, bien qu'il en ait en réalité un peu plus de seize. 

Physiquement, il est maigre, débile, mais somme toute bien conformé. 
Son visage est légèrementaysmétrique et son crâne nettement oblique ova- 
laire, la bosse frontale droite étant plus saillante que la gauche et 
inversement la bosse occipitale gauche beaucoup plus développée ‘que la 
droite. 

Les oreilles à lobules bien détachés présentent un peu de dyssymétrie 
des ourlets. 

Les dents etla voûte palatine sont normales. Il porte sur la face dorsale 
des mains et des poignets des tatouages bleus assez grossièrement dessinés 
représentant sur les mains ses initiales J. L..., sur le poignet droit un cœur 
percé d'une flèche et sur le poignet gauche une ancre. 

Ses organes génitaux sont bien développés, mais les poils du pubissont 
peu abondants, comme si la puberté n'était pas encore achevée. 

Il ma jamais eu d'attaques de nerfs ni de vertiges épileptiques. Il n'a 
pas eu non plus d’hallucinations. Il dort généralement très bien, sans rêve 
ni cauchemar. 

Sa sensibilité cutanée, ses organes des sens, ses réflexes sont normaux. 

On ne connaît presque rien de ses antécédents héréditaires. On sait 
qu’il a perdu sa mère il y a huit ans et son père il y a six ans, mais on 
ignore de quelle maladie ils sont morts, et quel était durant leur vie leur 
état mental. 

Une note du parquet de Dax, contenue dans le dossier de {l’instruc- 
tion, indique simplement que le père L:.. était borné et que la mère ne 
jouissait pas de toutes ses facultés intellectuelles. 

Les époux L..., très pauvres, exerçaient la profession de résiniers. Ils 
ont eu cinq enfants dont deux sont morts. Les trois survivants sont: 

1° Une fille, Marie L..., âgée de vingt-quatre ans, couturière à Bor- 
deaux. 

2° Un garçon, Marcel L...., âgé de vingt ans, bouvier à S.... (Landes). 

3° Jean L..., âgé de seize ans, l'inculpé. 

Ces enfants ont quitté de très bonne heure le toit paternel, chacun 
allant gagner sa vie de son côté. Il n'ont pas conservé de rapports 
entre eux. Jean connaît à peine son frère et sa sœur. Il ne sait pas nous 
dire si sa sœur est mariée ; il ignore le métier qu’exerce son frère. 

Dès l’âge de six ans, Jean L... a été placé par ses parents, en qualité 


L'AGE DU DISCERNEMENT 77 


de valet de ferme chez des métayers d'une commune voisine de S..., a L.... 
On lemployait a garder les vaches dans les champs ; il n’était pas heureux. 
[l avait souvent faim et froid, aussi s’échappait-il de temps en temps. 
tantôt pour aller s'amuser, tantôt pour retourner chez ses parents. Mais 
comme il avait peur d'être grondé, il s’arrêtait en route et errait dans les 
bois jusqu’à ce que, la faim le pressant, il se décidât à rentrer chez son 
père ou chez ses maîtres. Cela lui est arrivé,. dit-il, une quinzaine de 
fois. 

Vers l’âge de neuf ans et demi, il fut atteint d'une maladie de peau 
pour lequel on le fit entrer au sanatorium de Cap-Breton. Il y resta dix- 
neuf mois, durant lesquels, tout en le traitant de son affection, on lui 
apprit un peu à lire et à écrire. [l a conservé un bon souvenir de son 
séjour dans cet établissement, mais il ne manifeste aucune reconnais- 
sance pour les personnes qui l’y ont soigné et ne paraît avoir gardé 
aucun sentiment d'amitié pour les petits camarades avec lesquels il a 
vécu. 

Pendant qu'il était en traitement à Cap-Breton, son père mourut. A sa 
sortie du sanatorium, un de ses oncles qu’il ne connaissait pas, qu’il 
n'avait jamais vu auparavant et dont il avait à peine entendu parler dans 
sa famille, le recueillit chez lui, à la Teste. Il est resté chez cet oncle jus- 
qu’au 3 novembre 1903, c'est-à-dire pendant cinq ans. Il était employé 
aux travaux de la ferme, de préférence à la garde et à la traite des vaches. 
Ce genre de travail ne lui déplaisait pas. Il ne se trouvait pas trop mal- 
heureux, bien qu'il reproche à son oncle de l'avoir quelquefois corrigé 
assez durement, 

« Il me nourrissait bien, dit-il, et m’habillait bien, mais quand j’aban- 
donnais les vaches pour aller m'amuser, il me battait avec des cordes 
ou des bâtons, il me faisait mal. » 

De son côté, l'oncle avait de bonnes raisons de n'être pas toujours satis- 
fait de son neveu : celui-ci s'échappait de temps en temps pour courir 
dans les bois ou pour aller au bal. Il se refusait absolument à apprendre 
son catéchisme ou à faire quelques exercices de lecture, d'écriture ou de 
calcul. Enfin, ainsi qu’ilseraexpliqué plus loin, il ne se gênait pas, quand 
il avaitenvie d’un objet quelconque, un fusil ou une.montre, un pistolet ou 
des cartouches, pour voler dans les tiroirs de la maison l'argent nécessaire 
à ses achats. 

Le jeune L... a toujours eu la passion de la chasse. Dès l’âge de huit 
ou neuf ans, il contemplait avec envie les chasseurs qui passaient dans les 
champs où il gardait ses vaches, et, plus d’une fois il lui est arrivé d'aban- 
donner le troupeau confié à ses soins pour aller au loin « voir tirer les 
oiseaux » Durant les dix-neuf mois qu'il passa à Cap-Breton, il ne pensa 


78 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


plus à la chasse. Il n'y pensa pas non plus pendant les deux premières 
années qu'il vécut à la Teste. Mais en 1900 (il avait alors treize ans), il fit 
la connaissance d’un jeune homme D..., qui venait souvent chasser dans 
la propriété de son oncle. Ce jeune homme avait un fusil. Il le ‘prétait 
quelquefois au jeune L... et celui-ci avait alors le grand bonheur de tuer 
des oiseaux. L’envie de posséder un fusil à lui, s’implanta alors dans son 
esprit. Il n’en parla pas à son oncle qui l’aurait sans doute rebuté, mais 
chaque fois qu’il passait devant la boutique de l’armurier de la Teste, il 
regardait curieusement les fusils et les cartouches exposés dans la vitrine 
et se demandait comment il pourrait bien faire pour se procurer les fonds 
nécessaires à lachat d'un de ces fusils et de quelques-unes de ces car- 
touches. | 

Son oncle avait coutume de laisser dans un tiroir habituellement 
ouvert, l'argent courant provenant de la vente quotidienne du lait. Le 
jeune L... puisa dans ce tiroir quelques pièces blanches, d’abord des 
pièces de 1 ou 2 francs, puis des pieces de 5 francs. Après deux ou trois 
mois, il se trouvait possesseur d'une somme de 30 francs avec laquelle il 
acheta un des fusils qui lui faisaient tant envie, pour la somme de 
25 francs, et des cartouches. | 

[l mit larme en dépôt chez un de ses amis nommé M... il passait la 
prendre le matin en allant conduire ses vaches aux prés, et s'en servait 
dans la journée pour chasser. Il ne tirait aucun profit du produit de sa 
chasse, car il donnait le soir à M... les oiseaux qu'il avait tués, mais il 
était heureux de chasser. Cette joie dura pendant tout l'hiver de r900- 
1901. Elle cessa au printemps, parce que son oncle ayant appris qu'il 
passait son temps à chasser au lieu de surveiller les vaches, alla prendre 
chez M... le fusil qu'y cachait le jeune L... et ramena celui-ci à la maison 
les bras étendus et liés sur le fusil pour le punir. 1l est inutile d'ajouter 
que l'enfant fut vertement réprimandé des larcins dont il s'était rendu 
coupable; mais il ne semble pas qu'il ait été très touché de ces reproches. 

Privé de fusil, Jean L... resta un an environ sans penser à la chasse. 
Sa passion se réveilla dans lété de 1903. A cette époque, un jeune 
homme nommé B... venait fréquemment chasser dans la propriété de 
l'oncle L... Le jeune L... entra en relations avec lui. Il l'accompagnait 
pendant ses chasses, il allait ramasser les oiseaux tués par lui. L’envie de 
posséder un fusil le reprit, elle devint une sorte d'idée fixe, B... avait un 
vieux pistolet : Jean L... le lui acheta 5 francs avec de l'argent volé à son 
oncle. Mais cette arme était en mauvais état, le chien ne tenait pas au 
cran d'arrêt, la crosse était fendue, la cheminée mal assujettie. Après 
avoir tué un mûrier et un rat, Jean L... acquit la conviction qu'il ne 
pourrait pas se servir longtemps d'une arme aussi défectueuse. C'est alors . 


L'AGE DU DISCERNEMENT 79 


qu'il conçut je projet de tuer un des chasseurs qui parcouraient le pays 
pour s’emparer de son fusil. 

Cette idée surgit dans son esprit le matin du samedi 31 octobre 1903. 
Il en fit aussitôt part A un petit gamin de neuf ans, nommé P... qui venait 
souvent s'amuser avec lui pendant qu’il gardait ses vaches. P... trouva 
l’idée ingénieuse ; il fut dès lors décidé ‘qu'on tuerait un chasseur, avec le 
pistolet et qu'après le meurtre, L... garderait le fusil du chasseur, tandis 
que le pistolet deviendrait la propriété de P... 

P... ne mit qu'une condition à son concours, c’est qu’on ne tuerait 
pas un homme du pays, mais bien un étranger de passage, qu'ils ne con- 
naîtraient pas. | 

Ces résolutions arrêtées, Jean L... s'occupa de mettre le pistolet en 
état. Il assujettit le canon avec du fil de fer, remplaça la cheminée qui 
s'était brisée par un morceau de fer perforé, fabriqua une balle en 
martelant un fragment de plomb sur une pierre, chargea l’arme avec 
de la poudre retirée d'une cartouche et attendit au lendemain pour 
mettre à exécution son projet de tuer un homme afin de s'emparer de son 
fusil. 

Le dimanche 1°“ novembre, L... et P... se retrouvèrent dans les champs. 
Un chasseur vint à passer auprès d’eux ; ils lièrent conversation avec lui, 
Je suivirent un moment, mais ne lui firent aucun mal parce qu’ils le con- 
naissaient de vue. 

L’aprés-midi, un autre chasseur s’approcha d’eux. C’était le fils d’un 
propriétaire de la Teste, M. B... L... voulait bien le tuer, mais P... s'y 
opposa parce qu'il le connaissait de vue. Le crépuscule arriva ainsi, 
sans qu’on ait pu accomplir le meurtre projeté. L... rentra chez son 
oncle, se coucha tranquillement et dormit fort bien toute la nuit. Le 
lundi 2 novembre, il revint garder les vaches dans les prés. Il s'était 
muni de son pistolet qu'il tenait caché sous sa blouse. Vers midi, il 
aperçut un chasseur, c'était un homme étranger au pays. L... l’aborda, 
causa un moment avec Jui, puis il le suivit lui montrant les oiseaux 
qui se trouvaient à portée et allant ramasser ceux qui avaient été tués. 

Vers midi et demie, le chasseur lui prêta son fusil en lui indiquant un 
oiseau dont la silhouette se dessinait au loin sur le sol. L... prit l'arme, 
s'approcha doucement du point désigné à son attention, mais il ne tarda 
pas à s’apercevoir qu’on s'était trompé : ce qu’on avait pris pour un 
oiseau n’était en réalité qu’une motte de terre. Il revint donc sur ses pas. 
Le moment eût été favorable pour tirer sur le chasseur pendant qu'il 
était désarmé. L... s’en rendit bien compte ; il eut même un instant l’idée 
d'en profiter pour exécuter son forfait, mais son complice n'était pas là, 
et il ne voulait pas « être seul au moment où il tuerait l’homme ». Il 


80 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


rendit donc, non sans regret, le fusil au chasseur avec lequel il continua 
à parcourir les champs. 

P... arriva vers 1 heure; dès son arrivée, L... lui demanda à voix 
basse s’il connaissait l'homme avec lequel il chassait. L'enfant répondit 
qu'il ne le connaissait pas du tout. P... et L... continuèrent alors à escor- 
ter le chasseur, attendant le moment où ils pourraient facilement l'assas- 
siner sans être vus. L’attente fut longue; elle dura 2 heures environ. 
Enfin, vers 3 heures de l'après-midi, le chasseur manifesta le désir de se 
retirer. Il quitta le pré découvert où l’on pouvait voir de loin ce qui se 
passait et s'engagea dans un chemin bordé de haies. L..., qui le suivait 
pas à pas, sortit une première fois son pistolet de dessous sa blouse, et 
visa l’homme à ta tête. Mais celui-ci s'étant fortuitement retourné, L... 
remit vivement le pistolet sous sa blouse et attendit que le chasseur sans 
défiance eût repris sa marche. 

Une minute après, il le visa de nouveau, froidement, sur le derrière 
de la tête, presqu'à bout portant, et pressa la détente. 

Le chasseur tomba comme une masse sans proférer une parole. L... et 
P... séchappèrent en courant, ils allèrent se blottir dans une cabane 
située à une centaine de mètres du lieu où ils venaient de commettre le 
meurtre. Ils y restèrent pendant une dizaine de minutes, prêts à s'enfuir 
plus loin si le chasseur simplement blessé s'était relevé et les avait pour- 
suivis. L... profita de ces quelques minutes pour cacher le pistolet qui 
lui avait servi à accomplir le crime, sous les tuiles de la cabane, puis, 
voyant que rien ne bougeait derrière la haie, P... et L... se décidèrent à 
s'approcher du cadavre. P... effrayé ne voulut pas avancer à plus de qua- 
rante mètres du mort. L..., plus énergique, se dirigea vers le corps, 
ramassa le fusil qui était tombé à quelques mètres en avant et alla aus- 
sitôt le cacher dans une haie touffue où il avait l'intention de le laisser 
pendant trois ou quatre mois sans le toucher : « parce que, dit-il, c'était 
le fusil d'un mort, et que j'aurais eu peur de me servir tout de suite du 
fusil d’un mort ». 

Rentré chez son oncle après ces événements, Jean L... aida à traire 
les vaches comme à l'ordinaire. Dans la soirée, une fille du pays lui dit 
qu'on avait trouvé un homme mort dans son pré, il re répondit rien. Il 
alla se coucher à l'heure habituelle et dormit très tranquillement toute la 
nuit. Le mardi 3 novembre, il resta à travailler à la ferme avec son 
oncle, sans qu'on remarquât dans sa manière d’être rien de particulier. 
Quand on procéda å son interrogatoire, il commença par déclarer qu’il 
ne savait rien, qu'il n'avait rien vu; mais il ne persista pas longtemps 
dans ce système de défense et, après avoir avoué son crime, il en raconta 
sans réticences tous les détails, 


L'AGE DU DISCERNEMENT 81 


Actuellement, il déclare avoir du regret d’avoir tué un homme pour 
s'emparer de son fusil. [l reconnaît avoir fait là une mauvaise action, 
Mais l'impression générale qui ressort de son attitude et de l’ensemble de 
ses réponses, c'est qu’il n’a pas de remords véritable, qu'il ne se rend pas 
un compte exact de l’énormité de son crime et qu’au fond, il a plus de 
regret d’avoir été découvert que d’avoir assassiné quelqu'un. Il est d’ail- 
leurs peu expansif. Il répond lentement etle plus souvent en peu de mots 
aux questions qu'on lui pose. Quand on lui parle des fautes qu’il a com- 
mises dans sa vie, ou du crime dont il s'est rendu coupable le 2 novembre 
dernier, il se met à pleurer abondamment et ne répond plus ou ne répond 
que par monosyllabes. Mais ces pleurs faciles ne semblent pas résulter 
d'une émotion profonde et sincère. A aucun moment dans le cours des 
Jongs interrogatoires auxquels nous l’avons soumis, il ne nous a paru 
réellement ému. 

De l’ensemble des faits ci-dessus exposés, il résulte que L... Jean n’est 
pas un aliéné au sens propre du mot, car il n'a ni hallucinations, ni illu- 
sions sensorielles, ni conceptions délirantes d'aucune espèce. Mais il en 
résulte aussi qu’il ne peut être considéré comme un jeune homme à men- 
talité absolument normale. C'est en réalité un dégénéré physiquement, et 
psychiquement un arriéré ,anormal, impulsif, dont les instincts naturel- 
lement mauvais n'ont jamais été réprimés ou combattus par une éducation 
soignée. 

Les dépositions recueillies par l'instruction confirment cette manière 
de voir. Le frère aîné de l’inculpé, Marcel L..., déclare « de tout temps 
mon frère Jean a été détraqué; mon père et ma mère ne pouvaient en 
venir à bout. 1) était continuellement hors de la maison et Ja nuit même 
il se refusait à rentrer, couchant n'importe où ». Son premier maître dit 
que Jean L..., était soumis et obéissant, qu’il ne répliquait jamais, quel- 
ques remontrances qu'on lui fit, mais qu’il n'était pas intelligent et ne 
discernait pas le bien du mal. Son oncle dépose que c'était un enfant 
sournois, peu intelligent, qu’il ne voulait pas apprendre. « J'ai voulu, 
ajoute-il, les soirs d'hiver, lui faire réciter son catéchisme, lui ensei- 
gner les éléments de la lecture, de l'écriture et du calcul, je n'ai jamais 
pu y arriver : il déclara même à un de ses camarades que si on conti- 
nuait a l’embéter avec le catéchisme, il s'échapperait ou irait se noyer. » 
A un moment donné, l'oncle L... était si mécontent de la conduite 
de son neveu qu'il songea à le faire enfermer dans un pénitencier; 
il demanda même conseil à ce sujet, en février 1902, à M. le juge de 
paix de la Teste, qui lengagea a prendre patience. On doit regretter 
aujourd’hui qu'il mait pas donné suite à son projet, car il est très pos- 
sible, que si le jeune L... avait été soumis en temps opportun à une dis- 


6 


82 JOURNAL DE MEDECINE LEGALE 


cipline rigoureuse, dans un établissement d'éducation où il aurait reçu de 
bons conseils et vu de bons exemples, il ne serait pas devenu un voleur 
et un assassin. Au lieu de cela, il a vécu depuis l’âge de six ans, seul, 
livré à lui-même, moralement abandonné, sans affection, sans éducation, 
sans fréquentation susceptible de développer son intelligence et ses senti- 
timents. I] est ainsi resté un enfant, c'est-à-dire un être fruste, purement 
instinctif, incapable de résister à un désir, à une passion. 

Ce désir, cette passion se sont portés, tout naturellement, chez ce 
jeune dégénéré, vivant d'une vie à demi-sauvage, vers la seule distraction 
qu'il ait jamais eue sous les yeux, celle dela chasse. Chasser, tirer .des 
oiseaux, avec un fusil à lui, cela lui apparut comme la plus grande des 
joies possibles, et pour y atteindre, pour se procurer l'arme rêvée, il n'hé- 
sita pas d’abord à voler, ensuite à tuer. 

Il y a, dans cet entraînement et dans l’homicide auquel il a abouti, 
des particularités très caractéristiques à relever. 

Cet entrainement n'est, à proprement parler, ni une impulsion, ni une 
obsession : c'est une vraie passion d'enfant. Elle naît par la vue, par 
l'exemple, cesse par la privation brusque de l'arme et se réveille un jour 
de nouveau sous l'influence de l'imitation. Ainsi produite, cette passion 
d'enfant donne lieu à un crime d'enfant. Ce qui caractérise ce genre de 
crime, c’est que pour satisfaire son désir de posséder un objet, souvent 
insignifiant, le jeune inconscient ne recule devant rien, devant aucune 
énormité. Il mettrait le feu au monde entier pour s'emparer du jouet qui 
excite sa convoitise. L... avait envie d'un fusil, il a volé d’abord, puis 
tué pour l'avoir : il n'eût pas reculé, s’il l'eût fallu, devant de pires forfaits 
Les moyens n’existaient pas pour lui, il ne voyait que le but. « Lorsque 
vous avez décidé avec P... de tuer un chasseur pour avoir le fusil, vous 
êtes-vous bien rendu compte de l’acte que vous alliez commettre? » lui 
demanda M. le juge d'instruction. Il répond : « Comme je ne pouvais 
pas chasser avec un pistolet, j'ai dit à P... qu'il fallait tuer un homme 
pour avoir son fusil, sans réfléchir à rien autre chose. » 

Et quels détails enfantins dans la préparation de l'exécution de ce 
drame sanglant! L’arme est un pistolet de carton et le confident un 
gamin de neuf ans! Ce gamin, L... non seulement le tient au courant, 
mais le consulte; c'est lui qui ratifie le choix de la victime et qui, par sa 
présence, inspire à l'assassin le courage d'aller jusqu'au bout. En vérité, 
s’il ne s'agissait de la mort tragique d’un homme, on croirait assister à 
amusement d'enfants qui jouent aux brigands! 

Et quelle indifférence absolue après le crime! L... reprend ses occu- 
pations et s'endort le soir de son meilleur sommeil. 

Aujourd'hui encore, malgré la prison, la privation de liberté, très sen- 


L’AGE DU DISCERNEMENT 83 


sible à un enfant des champs comme lui, malgré toutes les comparutions 
judiciaires et médicales auxquelles il est soumis, il n'est ému que super- 
_ficiellement, il ne comprend pas. 

Telle est, croyons-nous, la façon dont il faut envisager L... etle crime 
qu’il a commis. Ce n'est pas, le crime d'un aliéné, halluciné ou délit 
rant, ce n'est pas même celui d’un idiot, ni à proprement parler d’un 
imbécile, c’est celui d’un arriéré infantile, d'un dégénéré au point de 
vue de la réflexion, du jugement, de la conscience. L... est à peine aussi 
avancé qu'un enfant ordinaire de huit ou neuf ans capable de discerner 
clairement le bien du mal. 

ConcLusions. — I° Jean L... est un dégénéré, très retardé dans son 
développement intellectuel et moral, un arriéré infantile, instinctif. 

20 Dans la perpétration du meurtre dont il est inculpé, il a agi sans 
discernement. 

Fait à Bordeaux, le 7 janvier 1904. 

Signé : Lanpe, Pitres, Régis. 


L’affaire L..... vint devant la Cour d’assises de la Gironde a la 
session du mois de février 1904. 

Après lecture de l’acte d'accusation, on entendit ies différents 
témoins. 

Les dépositions des médecins-experts furent conformes a ce 
qu’ils avaient déjà dit dans leur rapport médico-légal au moment de 
l'instruction. 

Le ministère public ne s’en tint pas là, il crut devoir demander 
de nouveaux éclaircissements, et posa différentes questions que 
l'on peut toutefois condenser dans les deux propositions suivantes : 

L... est-il responsable ? 

L..., rendu à la liberté, pourrait-il être dangereux ? 

A la première de ces questions, il fut répondu qu’il ne s'agissait 
pas de savoir si L... était ou non responsable : son développement 
physique et moral, comme il venait d’étre dit, étant inférieur au 
développement ordinaire des enfants de son âge, on devait le consi- 
dérer comme tel, c’est-à-dire comme un mineur de seize ans; 
d’autre part, que le jeune L... n'était ni aliéné, ni criminel, que ce 
n'était donc ni l'asile ni la prison qui lui convenait, mais plutôt une 
maison d’éducation. 

Sur l’observation de l’avocat général, que la question du discer- 
nement ne pouvait pas être posée légalement puisque l'accusé avait 


84 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


plus de seize ans, et d’autre part, que le jury devait être explicite- 
ment éclairé sur la responsabilité de l'accusé, les experts déclarè- 
rent que son défaut de développement devait le faire considérer 
comme irresponsable à l'égard au moins de l’acte incriminé. 

A la seconde question, L..., rendu à la liberté, pourrait-il être 
dangereux? les experts répondirent unanimement que l'affaire pré- 
sente n'avait d'autre point de départ, que le désir du jeune L... de 
posséder un fusil. De même, il pouvait avoir demain dans les 
mêmes conditions envie d'un objet quelconque, et sans mesurer 
davantage les conséquences de son acte, commettre un délit ou un 
crime pour réaliser son désir. 

Dans son réquisitoire, le distingué magistrat qui représentait le 
ministère public se référa complètement à l'opinion des experts 
qu’il se défendit de vouloir discuter, et malgré les raisons que l’on 
put invoquer, son opinion personnelle était que L... était irres- 
ponsable. 

Cependant les jurés doivent-ils se laisser entraîner jusqu’à un 
acquittement ? Il s'agit, en effet, d’un majeur de seize ans, et 
l’acquittement lui assurera la liberté complète, sans possibilité 
légale pour la société de le surveiller et de l’élever. L..., d'autre 
part, est orphelin, il n’a pas de famille et personne ne peut exercer 
une surveillance quelconque sur lui: il sera libre de toutes ses 
actions. 

Les jurés ne doivent évidemment pas condamner un innocent, 
mais s’ils ont le devoir d’être justes, n’ont-ils pas aussi la mission de 
défendre la société ? Or, tous les experts lont affirmé, L... peut être 
dangereux pour elle. 

Telle est la question angoissante qui est soumise à la conscience 
des jurés et qu’ils auront à résoudre. 

Dans une éloquente plaidoirie, le jeune et brillant avocat qui 
avait pour mission de défendre l’accusé critiqua les imperfections 
de notre loi pénale et la fixation arbitraire d’un âge présumé du 
discernement. 

Les jurés se trouvent en réalité en présence d’un véritable mineur 
de seize ans, auquel le Code prescrit d'appliquer des dispositions 
qui ne sont pas faites pour lui. | 

Mais s’ils n’ont pas à répondre à la question précisément posée 
du discernement, les principes sacrés qui régissent notre pénalité 


L’AGE DU DISCERNEMENT 85 


leur ordonnent de ne pas condamner, sans s’étre posé la question 
générale de responsabilité, à laquelle ils ne peuvent ici que répondre 
négativement. L’acquittement s'impose, dès lors, sans les réserves 
qu’a cru devoir faire l'accusation. 

Une juridiction répressive ne peut punir aujourd’hui que le 
passé, en aucune facon elle n’a le droit de punir par avance des 
délits éventuels, ce qui serait contraire aux bases fondamentales de 
la justice. 

L... n’est qu'un retardé, plus marchera le temps, plus s’amé- 
liorera son éducation ct plus diminueront les dangers qui ont été 
signalés. La société n’a d’ailleurs pas le droit de se venger sur un 
enfant de ce qu’elle n’a pas pris soin de l’élever et de ce qu’au jour 
où ce défaut d'éducation lui est clairement révélé, elle se trouve dans 
l'impossibilité de lui donner les enseignements nécessaires. Et si la 
société a le droit de se défendre, c’est en ouvrant des établissements 
où ces enseignements pourront être donnés, mais ce n’est nullement, 
puisqu'elle a négligé de le faire, en imposant aux jurés de la défendre 
malgré elle par d’injustes mesures de répression. 

Après une courte délibération le jury rapporta en faveur du 
jeune accusé un verdict négatif : 

L... fut en conséquence acquitté. 

Il est A notre connaissance que, depuis l’époque dont nous venons 
de relater les différentes phases, le jeune L..., acquitté par le jury, a 
eu une conduite irréprochable. Son avocat, qui a continué a s’occu- 
per de lui et ne l’a point perdu de vue, nous a indiqué qu'il avait 
très régulièrement travaillé pour le compte de divers patrons qui 
ont toujours été satisfaits de sa conduite et de ses services. C’est la 
plus éloquente confirmation de l'opinion exprimée dans leur rap- 
port par les experts, d’après lesquels le jeune L..... ne pouvait être 
représenté comme un aliéné et n’était point un criminel, mais seu- 


lement un retardé sociologique. 
Paul SIBENALER. 


CHRONIQUE JUDICIAIRE 





ACCIDENT DU TRAVAIL. == OUVRIER BLESSÉ, — PHLEGMON A LA JAMBE 
DROITE. — OPÉRATIONS CHIRURGICALES. — GUÉRISON. —— ALIENATION 
MENTALE. — INCAPACITÉ PERMANENTE ABSOLUE. — PENSION DES DEUX 
TIERS DU SALAIRE. — ARTICLE 3,$ 1° DE LA LOI DUO AVRIL 1808. 
— PREDISPOSITION À LA MALADIE. — IMPOSSIBILITÉ DE DIMINUER LE 
QUANTUM DE LA PENSION. 


Dans le cas d'incapacité permanente absolue, le paragraphe 1°* de 
l'article 3 de la loi du 9 avril 1898 fixe rigoureusement aux deux 
tiers du salaire la pension due à l'ouvrier blesse. 

Il n'est donc pas possible au tribunal de diminuer ce quantum à 
raison d'un état constitutionnel, qui aurait prédisposé l'ouvrier à 
la maladie dont il est atteint. 

C'est ce qu'a décidé le jugement suivant, rendu par le tribunal 
civil de Marseille le 15 décembre r905. 

« Le tribunal; 

« Attendu que lesieur Jean Giraud a été victime d’un accident le 
10 décembre 1901, pendant qu'il travaillait au service des sieurs 
Giraud et Soulet ; qu’il a été blessé par un coup de marteau sur la 
partie antérieure de la jambedroite ; 

« Attendu que ce traumatisme donna lieu à une plaie, qui se 
compliqua d’un phlegmon ou vaste abcès de toute la jambe droite; 
que cette blessure n’a été guérie que le 1°" juillet 1904; 

« Attendu qu'entre temps, Giraud a été atteint d’aliénation men- 
tale, entraînant pourlui une incapacité permanente et absolue de tra- 
vail ; que cet état est devenu définitif le 1° janvier 1905; | 

« Que l’état mental de Giraud et l'incapacité absolue qui en 
résulte ont pour cause première, et de beaucoup la plus importante, 
la blessure originaire et les nombreuses opérations chirurgicales 
qui en ont été la conséquence; que ces diverses constatations sont 


CHRONIQUE JUDICIAIRE 87 


établies par deux rapports déposés les 16 mars 1go4et 19 juin 1905 
par les docteurs G. Lachaux, Acquaviva et Duval, experts commis 
par justice ; 

« Attendu que, dans le cas d’incapacité absolue, le paragraphe 1°" 
de l’article 3 dela loi du 9 avril 1808 fixe rigoureusement aux deux 
tiers du salaire la pension due à l'ouvrier blessé; qu’il n’est donc pas 
possible au tribunal de diminuer ce quantum à raison d’un état 
constitutionnel de Giraud, qui l’aurait prédisposé à la maladie dont 
il est atteint; 

« Attendu que le tribunal a des éléments suffisants pour fixer à 
à dix-huit cents francs le salaire annuel de la victime: 

« Par ces motifs; 

« Condamne les sieuts Giraud et Soulet à servir au sieur Jean 
Giraud une rente annuelle et viagère de douze cents francs, payable 
par trimestres échus, à compter du 1°" janvier 1905; les condamne, 
en outre, à tous les dépens. » | 

La Gazette des Tribunaux (4 janvier 1906) fait suivre le juge- 
ment des observations suivantes : (Sachet Accid. du travail, t. I, 
n° 449), se prononce dans le sens du jugement ci-dessus, sur le point 
de savoir sile quantum de la pension due à l’ouvrier,en cas d’incapa- 
cité permanente absolue, peut être diminué, par suite de maladie 
antérieure à l’accident. | 

Le texte même de la loi, enseigne cet auteur, résiste à toute ré- 
duction d’indemnité à raison de maladies préexistantes. En effet, 
Particle 2™° reconnait a l’ouvrier le droit à une indemnité pour les 
accidents dont il est victime par le fait ou à l’occasion de son travail. 
Une fois ce droit acquis, l'application en est réglée d’une facon en 
quelque sorte automatique par l’article 3, qui établit quatre catégo- 
ries d’indemnités suivant l'état de la victime, sans permettre de 
faire, dans cet état, une distinction entre la part du traumatisme et 
celle d’une cause étrangère. Il suffit qu’il y ait effectivement entre 
l'accident et la lésion existante une relation de cause à effet. 

La Chambre civile de la Cour de cassation, par arrêt du 18 juil- 
let 1905, aconsacré la même doctrine (Gaz. des Tribunaux, 27 juil- 
let 1905). | 

On peut consulter encore les affaires analogues indiquées dans le 
Recueil de la Gazette des Tribunaux (IV° part., Accid. du travail). 


ANALYSES 


BIBLIOGRAPHIE 


La Femme criminelle, par Camille GRANIER. Paris, Octave Doin, Editeur, 1906 
4 vol. in-8, Jésus. 468 pages (in Bibliothèque biologique et sociologique de lu 
femme publiée sous la direction du D” Toulouse.) 


Dans une première partie, cet ouvrage traite de la criminologie géné- 
rale de la femme. Tandis que sur r0000 hommes on l!trouve 145 
délinquants, pour le même nombre de femmes il en existe en moyenne 
21. Envisageant les causes de la moindre délinquence féminine, l'auteur 
étudie le type criminel féminin, insiste sur l'importance de la puberté et 
de la ménopause et sur les rapports du crime avec les névroses et les divers 
syndromes de la dégénérescence mentale. 

Une deuxième partie est consacrée aux spécialités criminelles. Dans 
la criminalité maternelle rentrent l'avortement, l’infanticide avec l’étude 
de la grossesse clandestine et des divers types d’avorteuses, les vols d’en- 
fants, les détournements de mineurs, la traite des blanches et les divers 
sévices contre les enfants. Cette criminalité maternelle emprunte à sa victime 
nécessaire, l'enfant, une caractéristique qui manque à la criminalité 
sexuelle. Après les crimes des mères, les crimes des amoureuses, des 
maîtresses, des épouses. Les armes changent : le réchaud sert au suicide 
des amants, le poison lent est destiné au mari trompé, l’acide sulfurique 
reste le privilège de l'amant infidèle. Le suicide à deux, laissé par l’école 
italienne sur la frontière de la folie et du crime est longuement étudié avec 
ses divers motifs, son emploi comme procédé de meurtre ou de vengeance. 
Si les vitrioleuses, pour lesquelles le baiser d'adieu est le piège préféré 
pour s'assurer la vengeance, luttent contre la polygamie, c'est au contraire 
par polyandrie quand ce n’est pas par cupidité, qu’agissent les empoison- 
neuses. La mentalité de ces criminelles est toujours suspecte. Elles ont sur- 
vécu à l’empoisonneuse stipendiée qui n'existe plus depuis le dix-septième 
siècle et les assurances sur la vie sont venues fournir un nouvel aliment 
à leur cupidité. Ce chapitre comprend encore l'étude du dépeçage, du 


ANALYSES 89 


chantage et des attentats sur les ecclésiastiques commis généralement par 
des dévotes prétentieuses, des érotomanes, des jalouses ou des mystiques. 
La criminalité acquisitive comprend le vol, le chantage et l’escroque- 
rie. Le plus ordinairement, le vol se manifeste par deux délits spéciaux 
le vol à l’étalage et dans les grands magasias, et l’entôlage. L'intervention 
des tendances au mensonge et à la fabulation amène à l'étude de l’escro- 
querie qui, avec des moyens particuliers (théories médicales, successions 
supposées, clientèles inventées), prend des proportions gigantesques sans 
avoir recours aux procédés financiers qui permettent aux hommes 
d'atteindre ces hauteurs de l'exploitation générale. La criminalité collec- 
tive et l’incrimination politique des femmes sont ensuite passées en revue. 
Cette criminalité politique ne présente plus qu’un intérêt historique. 
L'auteur termine par une savante étude de la répression et de son 
histoire. Apès avoir successivement envisagé l’excuse de gésine, la pénalité 
comparée, le régime des prisons et le patronage des libérées, il conclut 
que « les attributs sexuels irréductibles présentent une différence assez 
importante pour justifier, en dehors de tout argument, l'inégalité de trai- 
tement devant la justice pénale ». Tel est ce livre, rempli de faits et d’un 
haut intérêt pour les criminologues, les psychologues et les féministes. 
RENÉ CHARPENTIER. 


Contribution à l'étude de la nécrophilie. L'affaire Ardisson par MM. Bel- 
letrud et Mercier. Paris, Steinhcil, 1906, 4 vol., 124 p. 


La question des psychopathies sexuelles constitue un problème à la 
fois psychiatrique et médico-légal. Si ces manifestations morbides offrent 
en effet pour le pathologiste une importance particulière dans l’étude de 
leurs causes, de leur mécanisme, de leur pathogénie, de leur expression 
clinique, elles n’en offrent pas moins pour le juriste et le médecin expert, 
lorsqu'il leur faut décider de la responsabilité des sujets qui sont traduits 
devant les tribunaux pour des crimes ou délits de ce genre. Parfois le 
trouble sexuel est la seule manifestation morbide ; l'appréciation du degré 
de responsabilité devient alors particulièrement délicate. Aussi les rela- 
tions des divers cas, qui non seulement ont été minutieusement observés 
mais encore ont reçu une sanction médico-légale, constituent à ce double 
point de vue un précieux enseignement. 

Le travail de MM. Belletrud et Mercier apporte une importante con- 
tribution a létude de la nécrophilie. 

L'observation de leur malade actuellement interné à l'asile de Pierre- 
feu a été scrupuleusement suivie dans ses divers détails. 

Une lourde hérédité pèse sur le vampire de Muy. La mère débile, 
“déséquilibrée, se livrait à la pire débauche. Quatre cousins maternels se 


90 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


sont suicidés, un autre était faible d'esprit. Sur six enfants, le malade est 
le seul qui ait survécu. Enfant naturel, les renseignements sur l’état men- 
tal de son père manquent. Son père adoptif était un débile, débauché, 
ayant une lourde hérédité psychopathique. 

Le malade, qui était débile, grandit dans ce milieu de débauche, sans 
frein pour ses passions, sans notion d'aucune loi morale. Plus tard 
s’éveilla instinct sexuel. N’arrivant pas par maladresse et insuffisance 
intellectuelle à l'assouvir sur les vivants, le malade commença ses pre- 
miers attentats sur les cadavres. Plusieurs circonstances semblent s'être 
associées pour provoquer l'éclosion de ses habitudes contre nature : sa 
débilité congénitale, son ardeur génésique inassouvie, sa timidité et sa 
gaucherie. Ce grand dégénéré raiïllé et méprisé par les femmes auxquelles 
il s'adresse trouve devant les cadavres moins de résistance que devant les 
vivants. Il est ainsi entraîné sur la pente fatale. Dès lors ses manifesta- 
tions pathologiques vont s'exagérer. 

Il se livra d'abord å ses tentatives dans le cimetière, puis transporta 
plus tard les corps chez lui et provoqua ainsi la découverte des cadavres, 
qui aboutit à son arrestation. Les auteurs nous montrent ensuite le vam- 
pire au régiment, désertant à deux reprises, s'éprenant d'une jeune corse, 
qui devint sa maîtresse, jusqu’au moment où le départ de la garnison mit 
fin à cette idylle, enfin étant réformé pour insuffisance intellectuelle et 
considéré comme irresponsable. | 

L'examen psycho-physique qui fut minutieusement pratiqué par 
MM. Belletrud et Mercier révéla comme particularités importantes : une 
anosmie à peu près complète, une hypoesthésie très marquée de la sensi- 
bilité tactile et thermique et une grande faiblesse intellectuelle. Ainsi prit 
naissance cette habitude pathologique à la constitution de laquelle con- 
coururent à la fois l’hérédité, la débilité mentale, le défaut d'éducation 
morale, l'exagération de l'appétit sexuel, l'absence de toutes sensations 
désagréables dans le domaine de l'olfaction et des sensibilités tactile et 
thermique. 

Après avoir bien montré l’'irresponsabilité du sujet, les auteurs sont 
amenés à se demander si l'existence d’une semblable perversion sexuelle 
est compatible avec l’intégrité mentale. Ils ne le croient pas et pensent 
que l'exposé scientifique d'une telle manifestation morbide « suffira tou- 
jours à faire pénétrer dans les esprits la conviction d’un trouble morbide 
de la mentalité. De là à admettre l'absence de la responsabilité il n’y a 
qu'un pas à franchir.» Ce pas, MM. Belletrud et Mercier n'ont pas hésité 
à le faire, estimant « qu’il est d’utilité sociale que de telles perversions ne 
puissent jamais étre considérées autrement que comme les productions 
d’un cerveau malade. » V. 


SOCIÉTÉ DE MÉDECINE LÉGALE 


Séance du 12 mars 1906 


On se souvient de l’intéressante communication faite à la Société de 
médecine légale par le docteur Legras dans la séance du 13 janvier 1905, 
communication intitulée : Action civile en cinq mille francs de dom- 
mages et intérêts, intentée solidairement à un juge d'instruction et à un 
médecin-expert par un prévenu reconnu comme aliéné, puis interné et 
prétendant avoir été arbitrairement séquestré. 

Comme suite à cet exposé et à la discussion qui suivit, M. Decori 
donne connaissance à la Société du rapport qu'il a été chargé de rédiger 
au sujet des actions téméraires en dommages-intérêts intentées contre des 
médecins-experts commis par les juges d'instruction. Voici le texte de ce 
rapport : 

Quelques-uns de nos collègues, commis en qualité de médecins-experts 
par des juges d'instruction, ont été récemment, à la suite des avis qu'ils 
avaient formulés dans leurs rapports, assignés en dommages-intérêts, 
devant les tribunaux civils t. Ils se sont émus des responsabilités que 
leur faisait encourir lexécution des missions judiciaires qui leur étaient 
ainsi confiées et ils ont signalé à la Société de médecine légale les dangers 
auxquels ils étaient exposés. Ils se sont demandé s’il n'y aurait pas des 
moyens juridiques à employer pour les soustraire à ces actions en res- 
ponsabilité, ou si, à défaut de moyens juridiques, il ne conviendrait pas 
de solliciter des mesures législatives pour mettre les experts à l’abri d’ac- 
tions civiles en dommages-intérêts. Ils semblaient, en un mot, exprimer 
le vœu que les experts commis en cours d'instruction fussent associés à 
l'immunité spéciale instituée par la loi en faveur des magistrats et pro- 
tégés comme ceux-ci par les règles spéciales de la procédure de prise à 
partie. 

Telle est la question qui a été soumise à notre commission et voici 
l'opinion qui s’est dégagée de ses discussions. 


* 
y y 


La prise à partie est une procédure d'exception qui a été organisée 
par les articles 505 et suivants du Code de procédure, en faveur des 


1. Voir notamment Bulletin de la Société, 1905, p. 50. 


92 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


juges appelés, par la nature même de leurs fonctions, à subir les rancunes 
des justiciables. Il a semblé au législateur qu'il était indispensable de 
Jeur assurer une sécurité particulière et de les mettre à l'abri de récrimi- 
nations et d'actions en responsabilité qui, sans cela, eussent fondu sur 
eux de toutes parts. Les juges ne sont responsables et ne peuvent étre 
actionnés en justice que dans des cas très spéciaux, s'ils se sont rendus 
coupables de dol, de fraudes ou de concussions, commis soit dans le 
cours de l'instruction, soit lors des jugements. ; 

Ces cas sont limitatifs et la jurisprudence déclare très nettement qu'ils 
‘ne sauraient être étendus, qu’une faute même lourde, même grossière, 
est insuffisante pour justifier la prise à partie. La vieille maxime de droit 
qu’une faute lourde est équipollente au dol ne s'applique pas dans ce cas 
spécial et, par conséquent, ni la négligence, ni l'erreur, si grosse et si 
grave soit-elle, lorsqu'elle est dégagée de "tout élément de fraude ne peut 
servir de base à la prise à partie d’un juge. 

La loi n'avait parlé que du juge. La logique exigeait que les prin- 
cipes fussent appliqués non seulement au magistrat qui juge l'affaire, 
mais au magistrat qui l'instruit, aussi la jurisprudence a-t-elle étendu 
cette immunité non seulement aux juges, maïs aussi aux membres des 
parquets, et même aux officiers de police judiciaire ou auxiliaires du 
ministère public, qui coopèrent à l'exercice de l’action publique, si 
_humbles que soient les fonctions de ces auxiliaires dont le concours est 
indispensable à la justice. 

Pour toute cette catégorie de fonctionnaires, l’immunité est complète. 
La prise à partie, en effet, étant une voie extraordinaire rigoureuse, que 
Ja loi n'autorise que dans des cas spéciaux, soigneusement limités, il s’en- 
suit qu'en dehors des cas prévus par l'article 505 ils ne peuvent être assi- 
gnés en dommages-intéréts à raison des faits commis par eux dans l'exer- 
cise de leurs fonctions : autrement dit, la voie de la prise à partie empêche 
le recours de l’action en responsabilité de droit commun pour tous les 
actes commis dans l'exercice de la fonction elle-même. 

_ Encore une fois, il a paru nécessaire au législateur d'assurer la sécu- 
rité nécessaire aux magistrats et officiers de police judiciaire, mais il n'en 
„est pas moins certain que c’est là une mesure attentatoire au premier chef 
à la règle d'égalité de tous les citoyens devant la loi et que les magistrats 
sont ainsi placés en dehors et au-dessus du droit commun. B 


* 
+ x 


Ceci dit, aux magistrats et officiers de police judiciaire convient-il 
d’adjoindre les experts, telle est la question qui nous est posée ?. 


SOCIÉTÉ DE MÉDECINE LÉGALE 93 


Remarquons que, dans l’état actuel des choses, l'expert ne profite pas 
de cette immunité. S'il est, à propos des opinions consignées par lui dans 
ses rapports, assigné, comme l'ont été plusieurs de nos collègues, en 
dommages-intéréts devant Je tribunal civil, la Jurisprudence ne lui recon- 
naît aucun moyen juridique de se soustraire à cette action. La prise à 
partie ne peut être par lui invoquée et il doit prouver, en se défendant, 
que, contrairement aux prétentions du demandeur, il n’a commis aucune 
faute et causé aucun préjudice. 

Y a-t-il lieu de modifier cet état de choses et conviendrait-il de 
demander au législateur des mesures nouvelles pour protéger les 
experts ? 

Les partisans de l'immunité de l'expert invoquent deux arguments : 

a) L'expert, disent-ils, agit en vertu d’une délégation d'autorité du 
juge d'instruction. Il y a entre le magistrat qui commet l'expert et l'expert 
commis une véritable solidarité. Ils doivent donc bénéficier de la même 
immunité, car leur situation est la même. Ils coopèrent à la même 
œuvre de justice et ont droit à la même protection. 

Il ne nous apparaît pas que la solidarité qu’on invoque existe réelle- 
ment. Le rôle et les fonctions du juge et de l’expert diffèrent du tout au 
tout. Si l'expert collabore à l'œuvre de la justice, il ne coopère point à 
son action. ll ne procède pas, comme l'officier de police judiciaire auxi- 
liaire du procureur de la République, à des actes d’information ou d’ins- 
truction. Il n’est point un agent de poursuite et d'exécution, continuant 
pour ainsi dire la personnalité juridique du magistrat, et ayant droit à la 
même protection. 

b) L'expert n’est qu’un technicien, un homme de l'art, consulté par le 
juge d’instruction sur un sujet spécial. Il ne donne qu’un avis consultati 
que celui-ci peut accepter ou rejeter, dont il fait état dans la mesure quif 
lui convient. L'expert, en un mot, fournit uniquement à l'instruction des 
éléments d'appréciation. 

Il ne semble donc pas qu'il soit, dès lors, nécessaire de le faire parti- 
ciper à ces garanties spéciales, à cette mise en dehors et au-dessus du 
droit commun qu'on a pu juger nécessaire, dans un intérêt social, pour 
le magistrat, mais qui soulève, il faut en convenir, de graves objections 
et que peut-être tôt ou tard, le législateur modifiera dans le sens de la règle 
de l'égalité de tous les citoyens devant la loi. 

Mais c'est précisément, pourrait-on dire encore, parce que l'expert ne 
donne qu'un avis consultatif qu’il ne devrait jamais être tenu pour res- 
ponsable des décisions du juge et actionné en dommages-intérêts à leur 
occasion. 

Sans aucun doute et aussi, quand on poursuit les experts en dom- 


94 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


mages-intérêts, n'est-ce pas de la décision du juge qu’on leur demande 
compte ? 

Sans doute, ils ont pu motiver cette décision, la préparer; mais en 
somme le juge l’a fait sienne et, de ce chef, l'expert ne saurait encourir 
aucune responsabilité. 

C'est de son avis technique, de son opinion scientifique, des faits qu'il 
a établis ou affirmés à tort, prétend-on, et de façon erronée qu'on pré- 
tend tirer la preuve de l'existence d’une faute. C'est l’œuvre personnelle 
de l'expert qu’on attaque et qu'on déclare constituer une faute et une 
faute lourde. Existe-t-elle ou non, c'est aux tribunaux qu'il appartient 
d'examiner cette responsabilité de droit commun. 

Chacun doit répondre de ses actes, et en droit, si un acte constitue 
une faute et a causé un préjudice, celui qui a accompa Pacte doit répara- 
tion du préjudice. 

Le médecin qui s’est trompé, qui a commis une faute lourde, engage 
sa responsabilité vis-à-vis de son client. Serait-ce parce qu'il a donné un 
avis techique non a un particulier, mais à la justice, qu'il devrait être 
exonéré de toute responsabilité. Ce serait insoutenable; personne ne sau- 
rait l’admettre, et l'on ne voit pas dès lors, quelles mesures on pourrait 
solliciter du législateur pour modifier, au profit de l'expert, les principes 
généraux de la responsabilité civile. 

Cet état de choses n'est pas sans comporter des inconvénients graves. 
La cupidité, la rancune, y trouveront leur compte et se déchaîneront à 
l'envi, et par l'exercice même de ses fonctions, l'expert se trouvera plus 
particulièrement exposé à se voir assigner en responsabilité par des adver- 
saires assez généralement insolvables et contre lesquels il n'aura aucun 
recours ; mais c'est là une sorte de risque professionnel auquel il paraît 
malaisé de parer. Le seul remède pour l'expert sera d'observer rigoureu- 
sement la réserve qui convient à la science, de n'affirmer qu’en face de 
l'évidente réalité et de résister à l'inconsciente tentation de se faire l’auxi- 
liaire de la juridiction répressive. 

Tel nous paraît être le seul gage de la sécurité pour l'expert. C'est là 
qu'il convient pour lui de la chercher et non dans la multiplication de 
mesures d'exception déjà trop étendues, critiquables en soi, et qu'il con- 
viendrait peut-être de diminuer plutôt que d'augmenter. 

M. le PRÉSIDENT, après avoir remercié M. Decori de son intéressant 
rapport, dont la publication aura lieu au Bulletin de la Société, propose 
d'en renvoyer la discussion à une prochaine séance ( Adopté.) 


VARIÉTÉS 


Décret modifiant le décret du 21 novembre 1903 portant règlement d'ad- 
ministration publique, relatif aux conditions dans lesquelles peut être 
conféré le titre de médecin expert devant les Tribunaux. 


ARTICLE PREMIER. — L'article 2 du décret du 21 novembre 1893 est 
modifié ainsi qu'il suit : 

« Les propositions du Tribunal et les désignations de la Cour ne peu- 
vent porter que sur des docteurs en médecine français, demeurant soit 
dans l'arrondissement du Tribunal, soit dans le ressort de la Cour d'appel. 
Ils doivent avoir au moins cing ans d'exercice de la profession médicale 
ou être munis soit du diplôme del'Université de Paris portant la men- 
tion « médecine légale et psychiâtrie », soit d’un diplôme analogue créé par 
d’autres universités, parapplication des dispositions de l’article 15 du décret 
du 21 juillet 1897, portant règlement pour les conseils des universités. ». 

ART. 2. — Le président du Conseil, garde des sceaux, ministre de la 
justice, est chargé de l'exécution du présent décret, qui sera publié au 
Journal officièl de la République française et inséré au Bulletin des lois. 


Fait à Paris, le 10 avril 1906. 
Enseignement des sciences pénales à la Faculté du Droit 


Nous avons indiqué autrefois la création, à la Faculté de droit, d’un 
enseignementnouveau, ayant pour objet l'obtention du certificat de sciences 
pénales et destiné principalement à ceux qui se préparent aux carrières de 
la magistrature et du barreau. Les exercices du programme du second 
semestre viennent de commencer. M. Gustave Le Poittevin, juge d’in- 
struction au Tribunal de la Seine, directeur du Journal des Parquets, fera 
une série de conférences sur la procédure criminelle pratique; M. Tissier, 
professeur à la Faculté de droit, enseignera la procédure devant les juri- 
dictions criminelles du jugement. M. Thoinot, agrégé à la Faculté de mé- 
decine, doit exposer les principes de la médecine légale, pour permettre 
aux praticiens de mieux comprendre les nécessités de l'expertise médicale 
et les conclusions des experts. Enfin, M. Garçon, professeur à la Faculté 
de droit, contiunera à enseigner le droit pénal et particulièrement étudiera 
le vol, l’escroquerie et l'abus de confiance. 


96 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Des excursions seront, en outre, organisées pour visiter les établisse- 
ments pénitentiaires et de bienfaisance. Ajoutons que, dès cette année, 
l’Université de Paris pourra délivrer le certificat de sciences pénales, 
dont M. le garde des sceaux a décidé de tenir compte pour les demandes 
d'admission dans la magistrature. 


(Gazette des Tribunaux, 11 mars 1906.) 





CORRESPONDANCE 


[.— Unde noslecteurs, médecin d’un asile d'aliénésnous prie d'insérer 
le questionnaire suivant. Nous insérerons les peponses qu'il provoquera 
dans le prochain numéro : 

Un confrère du dehors, médecin d'une Compagnie d'assurances ou 
expert commis par le Tribunal, a-t-il qualité pour venir examiner à 
l'asile, un malade devenu aliéné après un accident du travail ? 

Le chef de service est-il obligé de communiquer le dossier et les obser- 
vations personnelles, et surtout doit-il délivrer un certificat de situation 
ou donner une copie des certificats de vingt-quatre heures ou de 
quinzaine ? 

Dans ce cas, le chef de service ne devrait-il pas être désigné comme à 
co-expert ? 

[T. — Un accident du travail est l’objet d'une expertise médico-légale 
au point de vue mental. Les troubles psychiques sont légers, mais mena- 
cent de s’aggraver au dehors — ou bien il s’agit d'un simulateur probable 
avec manifestations bruyantes ne permettant pas le séjour dans la famille 
ou dans un hôpital — dans les deux cas un isolement momentané serait 
nécessaire. Peut-on demander la mise en observation dans un asile? A 
quel titre ? — N'y a-t-il pas lieu de craindre que ce placement ne puisse 
nuire à un accidenté reconnu non-aliéné, soit pour l'issue du procès, 
soit ultérieurement, pour la reprise du travail, par un mariage etc... ! 


Le Gérant : G. DELARUE. 


Imp. J. Dumoulin, à Paris. 


4° Année. 25 Juin 1906. Numéro 8. 


JOURNAL 


MEDECINE LEGALE PSYCHIATRIQUE 


LA CONDITION DES ALIENES 


DANS LES 


COLONIES NÉERLANDAISES 


(LÉGISLATION ET ASSISTANCE) 
PAR 


E. REGIS 


Professeur de Psychiatrie à l'Université de Bordeaux. 


La condition d:: aliénés dans nos colonies est une question de 
la plus haute actualité et qui ne tardera pas à s'imposer à l'attention 
des pouvci`s publics. 

Déjà elle a été signalée et mise à l'étude par divers travaux ré- 
cents : l’article de F. de Ribier et Régis sur « les aliénés aux colo- 
nies et leur rapatriement » (le Caducée, 15 avril 1905), le rapport 
de Margain au Congrès colonial français (juin 1905) sur la « situa- 
tion des aliénés dans les colonies françaises (l Assistance familiale, 
juillet-août 1905), le chapitre sur « l’ Expertise psychiatrique dans 
l'armée » de mon Précis de Psychiatrie, (août 1905), enfin l’article 
de A. Marie sur « la question des aliénés coloniaux » (Bulletin de la 
Société de médecine mentale de Belgique, octobre 1905.) 

Il résulte des indications fournies par ces premiers travaux que, 
dans les colonies françaises, tout est à faire ou à peu près au point 
de vue de l’assistance des aliénés, tandis que dans les colonies de 
certains autres pays, tels que l’Angleterre, cette assistance est déjà 
organisée depuis un temps plus ou moins long. 


7 


98 JOURNAL DE MEDECINE LEGALE 


Il me paraît très utile, au point de vue de la création future et, 
espérons-le, prochaine, de l’assistance des aliénés dans nos colonies, . 
de connaître exactement ce qui existe ailleurs. C’est dans ce but que 
j'avais engagé le docteur de Ribier à compléter son premier travail 
pour une enquête aussi détaillée que possible sur l’hospitalisation 
des aliénés dans les colonies étrangères, ce qu'il n’eût pas manquéde 
faire si la mort ne l’avait malheureusement frappé. 

Désireux, malgré tout, de poursuivre cette étude, j'ai prié un dis- 
tingué médecin de la marine et des colonies hollandaises, le docteur 
J. Salm,qui fut notre élève à l’Université de Bordeaux où il a brillam- 
ment conquis naguère le diplôme de médecin colonial, de vouloir 
bien me renseigner sur l’état de la question dans les colonies néer- 
landaises, qu’il habite en ce moment. 

Le Docteur Salm m’a très obligeamment adressé le document sui- 
vant, qui complète heureusement les quelques indications rapportées 
à cet égard par M. Margain. | 

Il m'explique, dans sa lettre, qu’il n’a pas joint à ce document 
la traduction du règlement concernant l’internement des aliénés, 
leur placement et leur situation dans l'asile, ce règlement étant, à peu 
de chose près, celui de la métropole et celui que nous possédons 
en France. Il ajoute que l'assistance des aliénés est plus avancée 
dans les colonies néerlandaises que dans les colonies françaises; 
mais, qu'il ne faut pas oublier que l'entrée des Hollandais à Java 
date déjà de plus de trois siècles, que la ville de Batavia, la capi-. 
tale de Java, fut bâtie en 1619 par Jean Reterzoon Coen, le pre- 
mier gouverneur général des Indes néerlandaises, et que l'ile de 
Java compte vingt-huit millions d'habitants, non compris les autres 
îles de la Sonde, dont la population est presque aussi grande. D’ail- 
leurs, eu égard à cette population, les deux asiles d’aliénés actuels 
sont devenus aujourd’hui tout à fait insuffisants. 

Il ne me reste plus, maintenant, qu’à reproduire les intéressants 
renseignements qu'a bien voulu m'adresser le Docteur Salm, après 
l'avoir remercié de sa très aimable complaisance. 


L'assistance des aliénés est placée sous la direction générale du 


LA CONDITION DES ALIÉNÉS 99 


directeur du département de l’enseignement, de la religion et de Pin- 
dustrie et sous la direction spéciale du chef du service de santé. 


ARTICLE PREMIER 


Législation 


La législation actuelle sur les aliénés dans les colonies néerlan- 
daises est constituée par le règlement de assistance des aliénés de 
1897 (ordonnance du gouverneur général) revisé en 1898; par le 
règlement du service des asiles publics de 1885, revisé en 1903 
(arrêté du gouverneur général); par plusieurs arrêtés du gouverneur 
général ; par des arrêtés et des circulaires du directeur de Pensei- 
gnement, de la religion et de l’industrie. 

Le règlement de l’assistance des aliénés contient sept titres : 


1° Des établissements d'aliénés. 
2° De la surveillance. 
3° Des placements faits dans les établissements d'aliénés : 
A. Des Européens. 
B. Des indigènes. 
4° Du congé et de la sortie d’un asile d'alténés : 
A. Des Européens ; 
B. Des indigènes. 
5° De la direction des biens des internés dans un établissement 
d’aliénés et de la nomination des administrateurs provisoires. 
6° Des punitions. 
7° Des dispositions générales. 


ART. IL. 
Etablissements spéciaux 


Les établissements pour aliénés sont publics ou privés. Les pre- 
miers sont placés sous la direction, les autres sous la surveillance de 
l'autorité publique (gouverneur-général). 


§ 1. Astles publics 


Il y a deux asiles et un asile succursale. Ce sont des asiles gou- 
vernementaux. En 1865, le roi a donné ordre (par arrêté royal) 
d’ériger deux établissements d’aliénés à Java. 

En 1831, l'asile de Buitenzorg fut ouvert. Jusqu’à ce moment 


ever 


too JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


une partie de l’hôpital mililaire à Samarang et à Soerabaia était 
destinée à interner les aliénés. En 1876, ces parties des hôpi- 
taux militaires furent transformées en asiles succursales et acqui- 
rent un médecin-chef, administrateur et personnel, sous la haute 
direction du directeur de l'enseignement, de la religion et de lin- 
dustrie, tout à fait séparés de l'hôpital. En 1899, l'asile succur- 
sale de Samarang fut privé de son médecin-chef. La fonction de chef 
fut donnée au médecin municipal avec un supplément de traitement 
de 200 florins (t florin vaut 2 francs). En 19or, l'asile fut fermé. 

L’asile de Solrabaia, ouvert en 1876, fut privé de son médecin en 
chef en 1902 et placé sous la surveillance du médecin municipal 
avec un supplément de solde, comme son confrère à Samarang. 

Le grand asile de Buitenzorg, ouvert 'en 1881r, peut contenir 
environ trois cents aliénés. En 1902, un second asile fut ouvert à 
Lawang. Aux deux asiles est annexée une colonie agricole. Ces asiles 
sont placés sous la haute autorité du gouverneur général et la sous- 
direction du directeur de l’enseignement et du chef de santé. 

Le budget de l’asile fait partie du budget général qui est dressé par 
le ministre des colonies et sanctionné par le Parlement. Le budget 
ne doit pas dépasser la somme de 83 712 florins pour le personnel 
et 192 709,25 florins pour la nourriture, etc., etc., quant à {l'asile 
de Buitenzorg. 

L’asile de Buitenzorg est situé à 265 mètres au-dessus du niveau 
de la mer, à une distance de 6o kilomètres de Batavia, la capitale 
de Java. Ces deux villes sont unies par un chemin de fer, qui fait 
partie du grand réseau. Le climat y est très agréable et pas très 
chaud à cause des pluies qui tombent presque tous les après-midi, 
de deux à quatre heures. Là, demeure le gouverneur général, 
dans un joli hôtel, qui est entouré d’un grand jardin, le jardin bota- 
nique. 

A l'asile est annexée une colonie agricole avec un grand terrain. 
L'asile a en tout une superficie de 200 hectares. Les aliénés, dont la 
majorité est composée d’indigènes, travaillent la terre. L’asile a ses 
champs de riz, qui fournissent une grande partie du riz consommé 
par les malades. La colonie agricole est située à quelque distance de 
l'établissement proprement dit, construit en briques. Cette colonie 
a huit pavillons qui sont tout à fait séparés l’un de l’autre. Ils sont 
tous de la même construction, le sol en ciment, les parois en bam- 


LA CONDITION DES ALIÉNÉS IOI 


bou, le toit en tuiles, sans plafond sous les toits. Les parois sont 
séparées du toit par un espace ouvert d'environ quatre travers de 
doigt destiné à laisser circuler l’air. Les fenêtres sont grillées, dispo- 
sition qui permet de les laisser ouvertes toute la nuit. Chaque 
salle a environ trente lits de fer. Le cabinet d'aisance se trouve à 
l'une des extrémités et donne sur un petit ruisseau. Quelquefois ces 
huit salles ne suffisent pas. En ces cas on fait des salles temporaires, 
construites en bambou et fermées par des feuilles sèches (atap). Le 
sol mest pas cimenté. 

L’asile de Lawang est situé à 460 mètres de hauteur sur le pen- 
chant des montagnes du Fengger. On a choisi cet emplacement, un 
petit village, à cause du climat qui est excellent et à cause du terrain. 
A cet asile est aussi annexée une colonie agricole. 

Les trois asiles, l'asile de Buitenzorg, celui de Lawang et l’asile 
succursale de Soerabaia, sont consacrés aux Européens et aux indi- 
gènes des deux sexes. 

Ils comprennent quatre classses. 

Les trois premières classes sont destinées aux Européens, la 
quatrième aux indigènes. 

On paye dans la première classe 6 florins, dans la seconde 4 flo- 
rins, dans la troisième 2 florins, et dans la quatrième ı florin par 
jour. Les indigents sont rangés dans la troisième classe, s’il s’agit 
d’Européens et dans la quatrième s’il s’agit d’indigènes. Dans cette 
somme sont compris le logement, la nourriture, le blanchissage, le 
traitement médical et les médicaments. Les malades de la quatrième 
classe et les indigents de la troisième sont habillés par l’établisse- 
ment. 

Il n'existe pas de Commission de surveillance. 


$ 2. Asiles privés 


Tout établissement où sont internés plus de trois aliénés ne fai- 
sant pas partie de la famille est considéré comme établissement 
d’aliénés. (Art. premier du règlement de l’assistance des aliénés.) 
C'est le gouverneur général qui donne la permission ‘d'ouvrir un 
_ asile et qui prescrit les conditions nécessaires pour l'assistance et le 
traitement des aliénés. L'établissement est exclusivement destiné à 
interner des aliénés. Chaque asile doit avoir un médecin compétent. 


102 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Ce sontles règles. Mais à l'heure actuelle, il n'existe pas encore 
d’asiles privés. 
Établissements provisoires 


Les hôpitaux militaires sont les établissements provisoires pour 
les Européens; les hôpitaux civils le sont pour les indigènes. Si, 
dans un endroit quelconque, il n’y a pas d'hôpital civil, les indigènes 
sont internés comme les Européens dans un hôpital militaire. Si les 
hôpitaux militaires manquent aussi, ou si, dans les hôpitaux, il n’y 
a pas assez de place, les aliénés sont internés dans les prisons, mais 
en ce cas, les malades sont isolés des prisonniers. 

Il y a trente et un hôpitaux militaires dans les Indes néerlan- 
daises, dont trois de première classe (cinq cents malades). Dans tous 
les hôpitaux il ya un service d'isolement, c’est-à-dire des cellules des- 
tinées aux aliénés. C’est là que les malades sont observés avant d’être 
envoyés dans les asiles. Ces services ne sont pas exclusivement ré- 
servés aux aliénés, car dans un hôpital, il y a toutes sortes de malades 
qui doivent être isolés : 1° les accusés malades qui attendent la déci- 
sion du conseil de guerre ; 2° les prisonniers européens malades dans 
les villes où se trouve la prison pour les Européens (Samarang); 
3° les malades de l'hôpital qui sont punis pour un délit quelconque. 

Dans la plupart des hôpitaux, il y a toujours quelques sujets en 
observation de maladie mentale et de vrais aliénés attendant une 
place libre dans un asile. 

Quant aux indigènes, les places des trois asiles ne suffisent 
presque jamais et dans toutes sortes d'établissements provisoires on 
trouve des aliénés. Dans les villes à grandes garnisons, les hôpitaux 
ont plusieurs cellules (à Abjeh, par exemple, hôpital de première 
classe, se trouvent dix cellules, dont deux grillées), mais dans les petites 
garnisons au dehors de Java, les hôpitaux militaires n’ont ordinaire- 
ment qu’une seule cellule, qui doit être réservée pour les militaires. 
Dans ces cas, les aliénés ou les individus en observation de maladie 
mentale sont internés dansles prisons par nécessité urgente et absolue, 
fait qui doit être changé et qui est en effet changé par le règlement, 
mais la mise en œuvre de cet article est parfois impossible. 


& 3. Surveillance des établissements d'aliénés 


La surveillance des établissements d’aliénés, publics, privés et 


LA CONDITION DES ALIÉNÉS 103 


provisoires, et les établissements où sont internés trois ou moins que 
trois aliénés, est confiée aux personnes suivantes : 

1° Les médecins inspecteurs; 

2° Les magistrats; 

3° Les chefs des départements administratifs. 

Ces autorités, médicales, judiciaires ou administratives, sont 
chargées de visiter, à dés époques indéterminées, tous les établisse- 
ments. Ces inspections sont destinées à contrôler l’assistance des 
aliénés et à s'assurer qu'aucune personne n’est internée contre sa 
volonté ou contre les règlements. 

1° Médecins inspecteurs. — Au point de vue militaire, l’île de 
Java est divisée en trois parties. Dans chaque partie, il y a un chef du 
service de santé, qui est en même temps chef du service de santé 
civile. Ces trois 'autorités, qui résident à Batavia, à Samarang et à 
Soerabaia, sont inspecteurs des asiles soit publics, soit privés, soit 
provisoires, dans leur ressort. Ainsi le chef de service de Batavia est 
l'inspecteur de l’asile de Buitenzorg, tandis que son collègue de 
Soerabaia (tous les deux sont médecins principaux) est l'inspecteur 
de asile de Lawang et de l’asile succursale de Soerabaia. Dans les 
autres îles, le chef du service de santé du départementest l’inspecteur 
de l’asile (provisoire) dans cette partie administrative. 

Quant aux établissements où ne sont internés que trois ou moins 
que trois aliénés, ceux-ci (quand il y en a) sont inspectés par les 
médecins municipaux. 

2° Les Magistrats. — Il existe à Java trois tribunaux pour les 
Européens, dont un à Batavia, un à Samarang et le troisième à Soe- 
rabaia. Tous les tribunaux (raad van justitie)ont leur président, leurs 
membres et leur procureur. Restent encore un tribunal à Padang 
(Sumatra) et un à Makasser (Célébes). Quant aux indigènes, ils 
paraissent devant les tribunaux dits tribunaux pour les indigènes 
(Landraad). Ces tribunaux ont leur président qui est Européen et 
docteur en droit, leurs membres, qui sont indigènes, leur greffier 
(Européen) et leur procureur, qui est indigène. Ils se trouvent dans 
presque toutes les villes. Le procureur du tribunal des Européens 
(on pourrait dire cour d’assises) de Batavia visite l'asile public de Bui- 
tenzorg, celui de Lawang et l’asile annexe de Soerabia, tandis 
que tousles établissements privés, provisoires, etc, sont inspectés par 
les procureurs des tribunaux, soit pour les indigénes (landraad), soit 


104 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


pour les Européens (raad van justitie), habitant les villes ou les dépar- 
tements dans lesquels les aliénés sont internés. 

3° Chefs des départements administratifs. — On compte à Java 
dix-sept départements (residentie) qui ont leur chef (résident); 
ensuite, on compte trois gouvernements (le chef est gouverneur) et 
treize départements (le chef est résident) au dehors de Java. Le chef 
du département de Batavia, siégeant à Batavia, est inspecteur de 
l'asile de Buitenzorg; celui du département de Pasarvean, siégeant à 
Pasarvean, l’est pour l'asile de Lawang, tandis que le chef du dépar- 
tement de Soerabaia, à Soerabaia, visite l'asile succursale de Soera- 
baia. Tous les établissements privés, provisoires, etc., sont inspectés 
par les chefs des départements, soit gouverneur, soit résident, dans 
lesquels se trouvent ces asiles. | 


$ 4. Organisation médicale et administrative des asiles publics 


Le personnel des asiles publics comprend : 1° le personnel médi- 
cal; 2°le personnel administratif. 


A. Personnel médical 


Le personnel médical se compose, pour chaque asile, d’un méde- 
cin-chef et d’un ou plusieurs médecins adjoints. 

1° Médecins-chefs. a) Nombre. — Dans lesdeux asiles et l’asile suc- 
cursale, le médecin-chef est en même temps directeur. Il porte le 
nom de médecin-directeur. 

b) Recrutement.— Les médecins-chefs sont nommés par le gou- 
verneur général et pris dans le cadre des médecins adjoints à l’an- 
cienneté. Ils ne sont pas à poste fixe et peuvent aller d’un asile public 
à l’autre, mais comme l’asile de Buitenzorg est le plus important, 
le plus ancien des médecins est chef de cet établissement. 

c) Attributions. — Le médecin-chef a sous son autorité le service 
médical. Ilest sous les ordres directs du directeur de l’enseignement, 
de la religion et de l’industrie. Il délivre les certificats, fait un 
compte rendu annuel de l'établissement, règle le mode de placement, 
de surveillance et de traitement des aliénés, soigne une partie des 
malades, qu'il visite chaque matin, tient ou fait tenir les registres» 
les cahiers de visite. Il ne fait pas la clientèle hors de l’établissement 


excepté les consultations et les visites chez des malades atteints de 
folie ou de neurasthénie. 


LA CONDITION DES ALIÉNÉS 105 


2° Médecins adjoints, a) Nombre.— A Buitenzorg, on en compte 
deux (second et troisième médecin); à Lawang, un médecin adjoint 
(second médecin). L’asile succursale de Soerabaia n’a qu’un médecin, 
le médecin-chef. 

b) Recrutement. — Les médecins adjoints sont nommés par le 
ministre des colonies quand ils sont admis en Hollande (exception) 
etpar le gouverneur général quand ils se trouvent dans les colonies 
(règle). 

c) Concours d'admissibilité aux emplois de médecin adjoint. — 
Le directeur de l’enseignement, de la religion et de l’industrie fait 
une demande dans les journaux, quand il manque un médecin. 
C'est lui qui, assisté du chef du service de santé, choisit ce médecin 
par concours sur titres. Ordinairement, ce sont les médecins mili- 
taires ou civils, résidant dans les colonies, qui sont nommés. Par 
exception, la demande est faite en Hollande. Dans ce cas, le ministre 
des colonies se charge de choisir un médecin. 

Les médecins adjoints sont fonctionnaires du gouvernement 
colonial et soumis à tous les règlements qui sont faits ou seront faits 
pour ces personnes. 

Le médecin adjoint soigne les malades que le médecin-chef lui 
indique. En l’absence du médecin-chef, il le remplace. Il tient les 
cahiers de visite et signe les certificats de ses malades. Il visite les 
malades chaque matin. Il se rend encore une fois à l'établissement 
pour la contre-visite, contre-visite qui est destinée à inspecter les 
malades entrants, ceux gravementatteints etceux qui étaient occupés 
le matin au dehors de l'établissement. Il ne fait pas la clientèle au 
dehors de ľ’asile, sauf pour les cas spéciaux, comme le médecin-chef. 


d) Cadres el traitements des directeurs médecins et médecins 


| adjoints des asiles publics 
Traitements : 


Par mois Par an 
Min, ax. Min. ax. 
Directeur médecin. . f. 1000 f. 1200 f. 12900 f.! 14400 Buitenzorg 
Second médecin. . . 600 1 000 7 200 12000 et Lawang 
Troisième médecin. . 500 800 6 000 9 600 Buitenzorg 


À ces traitements, s'ajoute la jouissance d’une demeure, une 


1. L’f qui accompagne ces chiffres, dans le manuscrit du Dr Salm, doit signi- 
fier sans doute florin et non franc. E. A. 


106 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


retraite après vingt ans et un congé d’un an après dix ans de service 
colonial, comme tous les fonctionnaires du gouvernement colonial. 

e) Attributions. — Le médecin adjoint est placé sous l'autorité 
du médecin-chef qu’il seconde et remplace en cas d'absence. 

3° Docteurs javanais. — À chaque asile est attaché un docteur 
javanais. Les docteurs javanais sont des indigènes bien instruits qui 
parlent le hollandais et qui reçoivent une éducation à l’école de santé 
de Batavia, éducation qui dure cinq ans. 

a) Recrutement. — Ils sont fonctionnaires de l’État, sont choisis 
parmi les docteurs javanais et restent attachés à l’asile pendant deux 
ou trois ans. 

b) Attributions. — Ils aident les médecins adjoints. 

4° Pharmaciens. — A l’établissement de Buitenzorg et à celui de 
Lawang, les médicaments sont préparés par le médecin adjoint ou le 
docteur javanais, assisté par un employé. A l'asile succursale de 
Soerabaia, c’est dans l'hôpital militaire que les médicaments sont 
préparés. 

5° Personnel infirmier. — On compte à Buitenzorg : 

Un chef des garde-malades masculins; 

Une cheftaine des garde-malades féminines; 

21 garde-malades européens ou européennes; 

42 garde-malades indigènes. 


En tout, il y est payé pour le personnel, y compris médecins, 


administrateur : 
Min. Max. 


Pour le personnel européen. f. 48 300 .à f. 66 000 
Pour le personnel indigène. 15540 à 17712 


63840 a 83712 
On compte à Lawang : 
Un chef et une cheftaine des garde-malades. 
Le nombre des infirmiers et infirmières n’est pasencore fixé parce 
que l’asile n’a été ouvert que récemment. 
L’asile de Soerabaia est destiné à disparaître. On fermera cet asile 
quand l'établissement de Lawang sera tout à fait prêt. 


B. Personnel administratif 


L'administrateur est sous les ordres du directeur médecin. Il 
est receveur et économe en même temps. Il dirige les dépenses et les 


LA CONDITION DES ALIÉNÉS 107 


recettes, il est chargé de la distribution des vivres, il est chef de la 
cuisine, il paye tous les fonctionnaireset employés, mais n’a rien à 
faire avec le traitement physique ou psychique des malades. 

Il a un corps d'employés sous ses ordres. 

Les médecins, l’administrateur, le docteur javanais, le chef et la 
cheftaine des garde-malades et d’autres employés du personnel 
administratif demeurent hors de l'asile, mais reçoivent l’indemnité 
pour le logement. 

Tout le reste du personnel est logé dans l'établissement et y est 
nourri etéclairé, excepté le barbier, la couturière, etc. 

Les militaires sont, en cas de maladie mentale, réformés ou réfor- 
més temporairement par une commission de réforme dans les 
colonies. Ils sont internés dans les asiles quand ils sont dangereux 
pour la sûreté publique. | 

S'il s’agit de militaires européens, engagés en Europe, ils ne sont 
réformés que temporairement. Ils entrent aussi dans les asiles, mais 
ils n’y entrent que provisoirement, en attendant le moment où leur 
état psychique permet de les renvoyer dans leur patrie. 


SUR UNE DÉGÉNÉRÉE MYSTIQUE 


DONT L'INTERNEMENT A PROVOQUE QUELQUES INCIDENTS 
PAR 


CAPGRAS ET TRUELLE 
Médecins de la Colonie familiale de Dun-sur-Auron (Cher) 


La malade qui fait l’objet de ce travail est intéressante a la fois 
par la forme clinique de son affection mentale, et par les incidents 
qu'ont soulevés sa séquestration et son séjour à la colonie. 

Internée une première fois en 1881, pendant dix-huit mois, à 
l'asile de Bordeaux, elle le fut à nouveau six ans après, dans le même 
établissement, où elle resta pendant treize ans jusqu’en 1901. 

A cette époque, une de ses lettres attira l'attention d'un magis- 
trat bien connu, qui signala son cas aux autorités administratives et 
judiciaires de la Gironde. Trois médecins experts, chargés de lexa- 
miner, justifièrent son internement, notèrent ses réticences, mais 
conclurent que sa lucidité et son calme autorisaient à tenter une 
mise en liberté, sous la réserve d’une surveillance à exercer par la 
personne à qui elle serait confiée. Une telle personne n'ayant pas 
été trouvée, la sortie fut momentanément différée. C’est alors que 
la presse s’intéressa à elle, et ce fut, comme d'ordinaire, le prétexte 
à une série d'articles sensationnels sur les « Bastilles modernes ». 
Bientôt le tribunal civil ordonnait en chambre du conseil sa mise 
en liberté. Dix-huit mois après, elle subissait un troisième interne- 
ment, cette fois à l'asile clinique (Sainte-Anne), d’où, le 27 novembre 
1903, on la transférait à la colonie de Dun-sur-Auron. En 1905, les 
journaux s’emparaient de nouveau de son cas, donnant précisément 
pour preuve qu’elle n’était point aliénée ni dangereuse, son place- 
ment à la campagne, sous un régime de liberté. En même temps, un 
frère qui l'avait perdue de vue pendant trente-trois ans la réclamait 
aux autorités judiciaires et administratives. Enfin, récemment, 
l'administration supérieure la rapprochait de la résidence de ce 
parent, en la transférant à l'asile de Toulouse. 


SUR UNE DEGENEREE MYSTIQUE 109 


Après avoir analysé en détail l’état mental de cette malade, nous 
essayerons de montrer quelles sont les conditions spéciales qui per- 
mettent de garder ici de telles aliénées, alors qu'il ne serait pas 
possible de leur accorder une entière liberté, même en les confiant 
à leurs propres parents. 

Cette observation a été presque tout entière établie d’après les 
renseignements fournis par la malade elle-même, et le récit qu’elle 
nous a fait de sa vie. Mais nous avons pris soin de contrôler ces don- 
nées en les recueillant tous deux séparément et à des époques diffé- 
rentes. Quelques lettres de parents ou d’amis nous ont servi d’autre 
moyen de vérification; comme aussi certains des articles de journaux 
qui signalèrent son cas à l’attention publique. Mais surtout nous 
avons puisé des renseignements précis et circonstanciés dans le 
rapport établi en 1901 par MM. Morache, Pitres et Régis‘. 

Par suite du petit nombre de sources auxquelles nous avons pu 
puiser, cette relation présente, nous le savons, quelques lacunes : 
nous connaissons mal les antécédents héréditaires de notre malade; 
nous ignorons à peu près son enfance. Le défaut de certitude dans 
la connaissance de certains détails, sans nuire beaucoup à l'exposé 
purement clinique de ce cas, nous a seulement contraints à garder 
quelque réserve dans les conclusions relatives au danger que pou- 
vait présenter cette aliénée. 


Osservation.—Dégénérée mystique. Idées de persécution et de gran- 
deur. Interprétations délirantes. Hallucinations oniriques nombreuses 
et diverses. Hallucinations psychomotrices. « Réves avertisseurs ». Pro- 
phéties. Caractère et réactions de persécutée-persécutrice avec discor- 
dances. Dépression mélancolique par intervalles. Plusieurs internements. 
Intervention de la presse et de l'autorite judiciaire. 


Mme C..., âgée de cinquante et un ans, entrée à la colonie familiale 
de Dun-sur-Auron (Cher), le 7 novembre 1903. 

Antécédents héréditaires. — Mal connus. 

Père, d’une religiosité excessive, mort encore jeune d’une fièvre 
typhoide (?). 

Mère, ayant succombé à l’âge de quarante-cinq ans à une affection 
organique non déterminée. 

Un frère mort jeune, se destinait à l’état ecclésiastique (?). 


1.Nous devons la communication de ce rapport a l'obligeance de M. le doc- 
teur Anglade, médecin en chef a l’asile de Chateau-Picon de Bordeaux ; nous 
le remercions bien vivement de l'empressement qu’il a mis à nous transmettre 
une copie de cette pièce intéressante, 


110 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Un autre frère, actuellement vivant, gendarme retraité. D’après la 
malade, il aurait un caractère violent et emporté. 

Mme. C... dit ne pas connaître d’aliénés dans sa famille. 

Antécédents personnels. — La malade ne donne guère d'indications à 
ce sujet. 

Pourvue d’une instruction sommaire, sachant lire etécrire, à peine 
compter, elle recut chez les siens une éducation trés chrétienne. Néan- 
moins, jeune fille, elle délaissa, jusque vers l’âge de vingt-huit ans, ses 
pratiques religieuses. 

Histoire desa vie. Début des interprétations, — Orpheline de père et 
de mère à vingt ans, Mme C... exerçait pour vivre la profession de cou- 
turière-lingère. Elle habitait chez son frère marié. Bientôt des discussions 
de ménage survinrent et un jour, celui-ci, dit-elle, « la jeta à la rue », en 
lui déclarant que « s’il n'était pas dans une gendarmerie il la tuerait ». 
Depuis cette époque, jusqu’à l’année dernière, pendant plus de trente-deux 
ans, elle n’a plus entendu parler de ce parent. 

Sa profession lui permet d’abord de gagner facilement sa vie. Au bout 
de peu de temps, elle se marie, mais, après dix-huit mois, devient veuve; 
un enfant né de ce mariage succombe huit jours après le père. Elle se 
trouve ainsi à l’âge de vingt-deux ans, seule et sans ressources, sa belle- 
mère, l'ayant, déclare-t-elle, frustrée de l’héritage qui lui revenait. 

Partie à Bordeaux (1874 ou 1875), elle y fait la connaissance d’un 
capitaine au long cours dont elle devient la maîtresse et dont elle a un 
fils. Mais deux ans après, ce capitaine périt en mer dans un naufrage sur 
les côtes de Honduras. Antérieurement, il lui avait déclaré qu’il gardait à 
bord des papiers par lesquels il reconnaissait leur enfant, et lui laissait 
toute sa fortune. Elle tombe alors malade, assez sérieusement, semble-t-il, 
et se réfugie chez une amie. Là, on lui présente un jeune homme qui la 
soigne avec le plus grand dévouement, et « par reconnaissance » (sic), sans 
l'aimer, « gardant toujours fidèlement le souvenir de son malheureux 
ami», elle devint sa maîtresse. L'argent ne tarde pas à manquer au 
nouveau ménage. Différentes personnes, son ami lui-même, l’engagent à 
conduire aux parents du père, aux Sables d'Olonne, son fils alors âgé de 
deux ans et qui, plus que tout autre, souffrait de la misère commune. Mais 
c'était, dit-elle, « une famille riche, avare et mauvaise ». D'ailleurs, elle 
était persuadée que par des moyens qu'elle ne peut expliquer, le frère 
du capitaine mort était parvenu à aller dérober sur le navire naufragé le 
testament fait en sa faveur et l'aurait détruit. Après un an de résistance, 
elle se décide enfin à cette séparation; mais au bout de trois mois, elle 
arrache son fils à cette famille, dont l'influence sur lui ne peut être que 
néfaste, estime-t-elle. 

Bientôt des difficultés surgissent entre elle et son amant; une sépa- 
ration, amiable, semble-t-il, a lieu. Et Mme C... se rend à Paris, chez un 
cousin de sa mère. Après un accueil d'apparence aimable, voici que, 
ayant eu « la naïveté de leur conter ses malheurs », on la méprise, on n’a 
plus d’égards pour elle ; on l’emploie à des besognes de « cendrillon», on 
fait d’elle « le souffre-douleur de la maison ». Avec ces nouveaux parents 
aussi, elle se fâche et revient à Bordeaux. 


Descendue, avec son fils, dans une misérable chambre d'hôtel, elle 


SUR UNE DÉGÉNÉRÉE MYSTIQUE 111 


essaye vainement de trouver de l'ouvrage; enfin, elle se résigne à écrire 
à son amant pour lui demander un secours. Mais il était marié. Au ren- 
dez-vous fixé, elle ne trouve qu'un inconnu envoyé à sa place. Celui-ci 
l’exhorte à sauver du moins son enfant de la misère, en le confiant de 
nouveau à ses grands-parents. 

Notre malade « ne se laisse séduire par aucun raisonnement, ni flé- 
chir par aucune menace ». Une coalition se fait alors contre elle, dirigée 
par son ancien amant, qui, « craignant, sans doute, pour la tranquillité 
de son ménage, veut à tout prix se débarrasser d'elle ». De son côté, la 
tenancière de l’hôtel l’engage à se prostituer ; tout le monde s’acharne à 
vouloir la séparer de son fils. Que s'est-il passé exactement alors? Nous 
l'ignorons. Toujours est-il que, voyant « qu’on ne pouvait venir à bout 
d'elle », son amant la fit, dit-elle, enfermer à l'asile des aliénés de Bor- 
deaux. Le certificat d'admission, signé du docteur Lafargue, signalait « des 
idées de persécution et de suicide, menaces d'aller se jeter à la rivière 
avec son enfant ». C’était en 1881, elle avait vingt-huit ans. 

Elle resta internée pendant dix-huit mois, puis sortit, e grâce, dit-elle, 
à l'entremise d’une religieuse dont elle avait sauvé la vie menacée par une 
aliénée, et qui sut intéresser à sa cause le juge de paix ». En réalité, elle 
quitta l'asile le 14 septembre 1882, sur un certificat du médecin en chef, 
le docteur Taguet, constatant « qu'elle était dans un état mental très 
satisfaisant, et pouvait être rendue à la liberté ». 

Au moment de son internement, son fils, âgé de cinq ans, avait été 
recueilli par l’Assistance publique. Elle ne pouvait se consoler de cette 
séparation. Au sortir même de l'asile, ayant pour toutes ressources 
huit francs en poche, pas de domicile ni de logement, Mme C... se rend au 
commissariat de police, où, avec une grande exaltation, elle exige qu’on 
lui donne son enfant. Malgré toutes les explications et tous les raisonne- 
ments, elle refuse de quitter le poste avant qu’on ait fait droit à sa 
demande, et elle passe la nuit dans une salle du commissariat. Le lende- 
main, on la conduit à l'établissement des Enfants-Assistés, où l’on a eu 
le temps, dit-elle, d'amener l'enfant, placé chez des paysans du voisi- 
nage. De nouveau, elle fait là une scène extrêmement violente, injuriant 
le personnel, qui ne veut pas lui laisser emmener de force son fils. Dans 
la rue, elle ameute les passants, et déclame contre « l’ignominie de ces 
gens qui prennent l'argent du peuple pour faire souffrir l'humanité ». 
Enfin, vaincue, sa surexcitation tombée, elle se résout, comme on le lui 
a dit, à chercher du travail, à se faire une situation qui lui permit de 
reprendre plus tard son fils avec elle. 

Mme C... ne donne pas beaucoup de détails sur la période de six années 
qui va suivre. Tout d'abord, elle est admise pendant quelques jours à l’h6- 
pital, dans un état de grande misère physiologique; puis elle entre comme 
domestique, en remplacement d’une de ses compagnes de salle. Ensuite, 
elle travaille à la journée, dans différentes maisons, de sa profession de cou- 
turière. Îl apparaît, au travers de ses réticences, qu’elle eût alors une exis- 
tence instable, ne se fixant dans aucune situation. Parmi les personnes 
qui l’employèrent, une veuve R..., âgée de quarante-cinq ans, mère d'un 
fils de vingt ans, très pieuse, en relations fréquentes avec des ecclésiasti- 
ques, paraît s'être plus particulièrement intéressée à elle. Mme C... s'attache 


112 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


elle-même à sa bienfaitrice, lui consacre presque tout son temps, et même 
lui confie ses économies. Mais voilà qu'un soir, entrant à l'improviste 
dans une chambre à demi éclairée, elle surprend cette dame et un tout jeune 
prêtre, sur un canapé, dans une posture qui ne permet aucun doute. On 
disait bien, en effet, dans le quartier, que c'était « une maîtresse de prêtres » ; 
mais, jusqu'alors, elle croyait à une pure calomnie. Notre malade quitte 
cette maison, jurant de n’y plus rentrer. De nouveau, ayant perdu pres- 
que tous ses clients, elle tombe dans une grande géne. A différentes reprises, 
elle écrit a cette dame R... pour lui réclamer son argent, mais elle ne 
recoit que des subsides partiels. Alors elle les menace, elle et le curé en 
question, de les dénoncer a l'archevêque. 

Cette fois encore, la malade manque de précision dans son récit. Elle 
déclare seulement qu’à la suite de cette aventure, survenue en 1888, elle 
fut de nouveau enfermée à l’asile d’aliénés de Bordeaux. Cette coincidence, 
jointe à ce qu’elle avait eu « la naïveté » de raconter toute son histoire à 
cettedameet au prétre qui, précisément, étaitson confesseur, delle, MmeC..., 
l’a persuadée que ce sont eux les auteurs responsables de ce second inter- 
nement. Le certificat d'admission indiquait « le retour du même délire, 
avec la manie des idées religieuses et du suicide; la malade est hallucinée, 
Dieu lui parle et lui donne des conseils ; elle tombe à genoux devant la 
statue de la Vierge et s’exalte devant tout le monde; elle a tout vendu et. 
couche sur le carreau à un quatrième étage, menaçant de se jeter par la 
fenêtre ». Pendant treize années, elle allait être maintenue à l'asile. Là 
elle fut, dit-elle, martyrisée par le directeur et par les sœurs. « Comme 
tous ceux avec qui elle avait affaire, celles-ci l’accusaient d'avoir un carac- 
tère insociable. » La supérieure était particulièrement malveillante à son 
égard. Seule, une sœur pharmacienne, dont elle fit sa confidente, lui fut 
très dévouée. Ce fut celle-ci qui, vers 1896, fit venir son fils à l'asile. [1 
avait alors vingt et un ans; Mme C... ne l'avait pas revu depuis le jour où 
il lui fut enlevé par l’Assistance. Maïs ce n’était plus son enfant de jadis, 
il n'avait plus pour elle « le cœur d’un fils, des influences mauvaises l'avaient 
changé». Néanmoins, il continue à venir la voir assez souvent, et même 
le directeur de l'asile consent à le prendre comme domestique dans l'éta- 
blissement. Mais, «tout cela n’était pas sincère » : on ne voulait pas qu'il 
vit sa mère trop souvent; et, un mois après, il quitte l'asile. De plus en 
plus, il se détache d'elle. Bien qu’il vint à Bordeaux passer ses dimanches, 
il ne la visitait plus. En fait, c'était elle-même qui avait fini par refuser 
de le voir. Entre temps, notre malade, qui, d’ailleurs, ne l'avoue pas, 
avait fait une tentative d'évasion. S'étant enfuie de l'asile, elle se rendit 
dans les bureaux d'un journal pour y dénoncer toutes les abominations 
dont elle avait été victime ou témoin à Château-Picon. Son état mental 
devait être alors bien caractéristique, puisque les personnes présentes se 
contentèrent de la remettre entre les mains d’un commissaire, qui la 
réintégra à l'asile. 

Elle en sortait cependant, le 13 octobre 1901, par autorité de justice, 
à la suite d'une campagne menée par la presse, et grâce à l'entremise de 
M. le président M... 

Mais, aussitôt en liberté, ses tribulations recommencent. Elle est d'a- 
bord placée chez une dame appartenant au clan catholique de la ville. 


SUR UNE DEGENEREE MYSTIQUE 113 


Bien vite surgissent des discussions violentes au sujet du président M... 
Mme C..., en effet, très reconnaissante de sa sortie obtenue, était en cor- 
respondance suivie avec lui et avec Mme M... Elle les défendait vivement 
contre les attaques de cette dame et de son clan, si bien qu'à la fin on la 
met en demeure de choisir entre lui et les gens qui la font vivre. Alors 
elle se rend à Paris, où Mme M... lui trouve un emploi dans une pou- 
ponnière dirigée par une de ses amies, Mme Ch... 

Là,comme partout ailleurs, notre malade sc montre impossible à vivre. 
Rien de ce qui se fait autour d'elle n’a son approbation; elle voit partout 
des intentions malfaisantes; on veut la dominer et en faire « une esclave 
docile et aveugle ». Mais elle ne consent pas à devenir « la complice du 
gaspillage, des vols et de la mauvaise tenue des employés; elle ne veut 
pas prendre part aux malversations qui s'y font ». Elle adresse à Mme Ch... 
des plaintes réitérées; on la supplie, dit-elle, de rester tranquille; on lui 
fait comprendre que si elle continue, il deviendra impossible de la garder. 
Mais rien ne l’arrête : « Elle n’est pas un sujet à acheter pour les comédies 
politiques du président M... ; elle ne veut pas servirsa popularité ambitieuse 
et sans scrupules. » Et, d'elle-même, elle quitte sa place. Dès lors, M. et 
Mme M..., et principalement Mme Ch..., deviennent ses ennemis, et ce 
seront eux les auteurs de son internement actuel. 

Sortie de la pouponniére, Mme C... se rend aux Sables-d’Olonne, chez 
son fils. Celui-ci, en effet, avait fini par étre recueilli dans cette ville, par 
une tante paternelle, désireuse « d’expier Je tort qu'on lui avait fait à lui 
et à sa mère en détruisant les papiers du navire naufragé ». Mais Mme C... 
ne s'entend pas plus avec lui qu'avec toutes les autres personnes près de 
qui elle a vécu. Après trois jours, se refusant à la garder plus longtemps 
auprès de lui, il la reconduit à la gare, et la réembarque pour Paris. C'est 
alors, après une courte fugue dans la ville du président M..., que, toujours 
dans la gêne, elle tombe malade et entre à l'hôpital Tenon, d'où, le 14 mai 
1903, elle est envoyée à l’asile clinique, où elle est admise avec le certificat 
suivant : « Dépression mélancolique, avec découragement; tendances au 
suicide par intervalles (signé Magnan). » Le 27 novembre de la même 
année, elle était transférée à la colonie familiale. 

État actuel. — Pour nous qui ignorions tout de son histoire, laquelle 
elle n’a consenti à raconter que beaucoup plus tard, et après qu’elle nous 
eut vus déjà en partie renseignés, la malade se présentait effectivement, 
lors de son entrée ici, sous les allures d’une mélancolique accidentelle, 
avec préoccupations hypochondriaques, sans délire. 

Elle avait cinquante et un ans, une santé physique qui, malgré un cer- 
tain embonpoint (73 kilogrammes, taille moyenne), laissait à désirer. La 
Jangue était saburrale, la peau chaude, le pouls rapide. 

Elle finissait une bronchite greffée sur l'emphysème, se plaignait de 
palpitations en rapport avec son état pulmonaire. Effectivement, dans la 
suite, nous la vimes sujette à des crises d’hyposystolie. Elle gémissait, pleu- 
rait d'être séparée de son fils, parlait des malheurs de toute son existence, 
mais sans les préciser, insistait volontiers sur la délicatesse de sa santé, 
qui,avec un régime spécial, exigeait l'absence de toute commotion morale. 

Après quelque temps de séjour à l’infirmerie, elle fut placée dans une 
famille, à Osmery, un des villages qui composent la colonie. 


8 


114 JOURNAL DE MEDECINE LEGALE 


Mais la, elle se montra bient6t sous son vrai jour; assez rapidement, 
les manifestations mélancoliques du début, en partie occasionnées, sans 
doute, par la misère des derniers temps, et un malaise physique plus grand, 
disparurent presque complètement. La malade écrivait beaucoup, faisait 
des vers, vantait, en toute occasion, sa supériorité de cœur et d'esprit, se 
plaignait, d'une façon exagérée, mais imprécise, de sa compagne, de ses 
nourriciers : « Les gens chez qui je suis, écrivait-elle, ne sont ni brutal, 
ni tracassier (sic), mais c'est des êtres bornés, d’avides, de rapaces 
paysans; l'égoïsme rend toujours féroce, insensible aux souffrances de 
son prochain.» 

Dès lors, pièce par pièce, à travers bien des réticences, bien des dis- 
cordances, nous pûmes préciser l’état mental de notre malade, reconsti- 
tuer son délire, et obtenir le récit de sa vie, que nous venons de relater 
plus haut. Nous apprîmes aussi qu’elle était entrée à Sainte-Anne sous un 
faux nom, elle-méme nous ayant toujours soigneusement caché ce détail. 

Ainsi, Mme C... apparaissait comme ayant eu et conservé, depuis au 
moins l’année 1881, le caractère, les interprétations, et souvent les réac- 
tions d'une persécutée raisonnante. 

Délire mystique. — Maïs ce n'est pas là tout le trouble de ses facultés 
intellectuelles. Sur ce fond originaire, s’est notamment développé, à une 
époque que nous ne pouvons exactement préciser, un ensemble de phé- 
nomènes délirants, à teinte mystique, qui, sans constituer un tout nette- 
ment systématisé, n’en donna pas moins une orientation générale uniforme 
aux autres manifestations morbides. Le premier phénomène de cette nature 
que nous avons pu relever, et qui consiste en une hallucination psycho- 
motrice très nette, date des jours qui ont suivi son premier internement. 
Persuadée que son ancien amant était l'auteur de toutes les misères qu'on 
Jui avait faites en voulant séparer d’elle son fils, et en l'incitant à la pro- 
stitution, convaincue qu'il avait lui-même provoqué sa séquestration, elle 
s’écriait un jour: «J’irai Passassiner cet homme !» Quand une voix inté- 
rieure répondit : « Remets ta vengeance entre les mains de Dieu! » A l'en- 
tendre, ce fut son chemin de Damas. Aussitôt elle tombe à genoux, im- 
plorant le Christ vengeur, le suppliant de châtier ses ennemis; après une 
longue prière, elle se relève « toute transformée », ses souffrances avaient 
disparu, Dieu l'avait exaucée. Est-ce véritablement ainsi que les choses 
se sont passées, ou bien n'est-ce là, de la part de Mme C..., qu'une mise 
au point rétrospective? Nous ne pouvons le dire, ne tenant ces détails que 
de la malade elle-même. Un fait certain, c'est que, depuis cette époque, 
les idées mystiques n`ont pas cessé, accompagnées de tout un cortège d'in- 
terprétations et de troubles sensoriels de même nature. 

Six semaines environ après sa première entrée à l'asile, se produit un 
nouvel épisode, qui vient, en effet, confirmer l'allure mystique de son 
délire. Par une belle matinée du mois de mai, toutes ses compagnes 
étaient dans la cour, une sœur l'avait chargée de nettoyer le réfectoire. 
Elle s’y trouvait seule, époussetant un crucifix pendu au mur; à un 
moment, il lui tombe dans la main, et, frappée des regards de commiséra- 
tion que le Christ semblait jeter sur elle, elle fond en larmes et l’embrasse 
avec ardeur. Mais, voici que subitement, « comme dans un tourbillon, 
une femme échevelée, aux ongles immenses », se précipite sur elle, « bon- 


SUR UNE DÉGÉNÉRÉE MYSTIQUE 115 


dissant, les griffes tendues pour la déchirer, pour la dévorer ». Cette 
« furie, possédée du démon », se met à lui raconter toute sa vie à elle, 
Mme C..., et lui fait des menaces abominables. « Coquine, tu me fais 
souffrir par cette croix... Ah! tu veux être bonne; ta bonté me déplaît, ta 
bonté m’obséde... Ah! tu veux me torturer, tu crois me vaincre, me domi- 
ner... Non ! tu souffriras des martyres inconnus, tu mourras dans la dou- 
leur. » Et c'était Satan lui-même, elle n'en doute pas, qui parlait par la 
bouche de cette malheureuse et la menaçait ainsi, lui dévoilant toutes les 
misères qui l’attendaient, lui reprochantsa bonté, son amour de la justice. 
Au plus fort de ces imprécations, Mme C..., craignant d’être saisie et 
déchirée par cette furie, la touche du crucifix qu’elle tenait à la main, et 
Ja femme s'enfuit, disparaît dans un nuage de fumée, qui laisse derrière 
lui une odeur suffocante de soufre et de bitume. Une religieuse, surve- 
nant dans l'instant même, ne trouve plus que cette odeur épouvantable; 
la femme avait disparu; mais Mme C... avait reconnu en elle une des 
malades habituellement enfermées en cellule, « une possédée, comme il en 
existe beaucoup dans les asiles ». Le même soir, elle entendit d’horribles 
bruits de chaînes et de verrous : c'était le démon qui venait encore la 
tourmenter. Puis une musique harmonieuse dissipa ces machinations 
infernales; d’une douceur inexprimable, « c'était comme l'écho lointain 
des concerts angéliques du paradis ». 

Les jours suivants, elle eut d’autres visions. Un matin, agenouillée dans 
la boue, elle apercut dans le ciel tournoyer une boule énorme où étin- 
celaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Et, comme en ce moment, 
une infirmière la saisissait par les cheveux, lui reprochant de salir ses 
habits, la boule s’entr’ouvrit, et il en sortit une immense couronne, 
éblouissante de mille couleurs, et une voix, dans les airs, disait : « Voici 
la tienne »; puis, des milliers d’autres couronnes suivirent, qui rem- 
plirent le ciel, mais de moins en moins belles, et les dernières n'étaient 
plus que d'or simple. A quelque temps de là, toujours dans la journée, 
à heure de sa prière, elle vit s'approcher une main tenant un cœur. 
Cette main plongea dans sa poitrine, en arracha son propre cœur, et le 
remplaça par celui qu’elle tenait tout d’abord. Cependant notre malade 
en éprouvait une émotion indéfinissable, un de ces ravissements « qu'il 
faut connaître pour les comprendre ». C'est depuis lors qu’elle a toujours 
souffert « du cœur et par le cœur »; elle n’a plus été la même, et elle a 
compris ce qu'étaient « la voix de l'âme et la conscience double ». 

Et, en effet, ces troubles de nature mystique ne l'ont plus abandonnée 
désormais, et elle les conservait encore intégralement au moment de son 
départ de la colonie (9 avril 1906). 

Pendant les six années où elle vécut en liberté, elle suivit assidûment 
les offices religieux, ne perdant pas un sermon, se nourrissant de lectures 
pieuses, s'enthousiasmant au récit de la vie merveilleuse du curé d’Ars, 
y retrouvant les descriptions des tourments diaboliques qu’elle-méme avait 
soufferts. Plusieurs fois, elle se rendit à Lourdes, malgré la modicité de ses 
ressources. D'ailleurs, le certificat d'entrée, établi lors de son second inter- 
nement, et que nous avons relaté plus haut, signalait très explicitement 
l'existence d’un délire religieux. 

Les visions diurnes du début ne semblent pas s'être renouvelées sou- 


116 JOURNAL DE MEDECINE LEGALE 


vent; mais, en revanche, pendant son sommeil, les « apparitions » se suc- 
cédèrent en des rêves nombreux, sous forme d’hallucinations oniriques 
de tous les sens; et nous avons pu, ici même, en constater la fré- 
quence. | 

C'est le Sacré Cœur, nimbé d'or, qui vient se poser sur sa poitrine ; 
c'est, au milieu de nuages bouillonnants, Notre-Dame de Lourdes, avec 
sa ceinture bleue flottant dans l'air pur, au milieu d’une guirlande de 
roses, et répandant autour d'elle un doux parfum ; c'est saint Joseph, sous 
les traits d'un noble et beau vieillard, « tel qu'il est figuré dans les gra- 
vures ». Parfois la vision s'annonce sans avoir lieu effectivement; à diffé- 
rentes reprises, il lui est arrivé de sentir autour d'elle une odeur suave de 
lis et de roses; au plaisir, au frémissement qu’elle éprouve, elle devine la 
présence de la sainte Vierge, et, sans la voir, elle lui tend les bras. 

D'ordinaire, ces apparitions ont une signification, mais celle-ci peut 
rester vague, non explicite : une nuit, le Sauveur se dresse devant-elle, 
« tout resplendissant de clarté; sa barbe n’est que rayons et étincelles; son 
cœur brille, entouré de flammes », il se tient, majestueux, « entre deux 
temps » : d'un côté, un ciel azuré et limpide, de l’autre, un nuage noir, 
sillonné d'éclairs, et elle se sent toute frémissante de bonheur et d'amour. 
Cette apparition, elle en est certaine, a une importance particulière, 
mais qu'elle ne peut préciser; plusieurs personnes, en effet, à qui elle l'a 
dépeinte, lui ont déclaré avoir fait un rêve identique. Une autre fois, la 
Vierge lui apparaît, tenant l'enfant Jésus sur ses bras; elle s'avance et 
l'embrasse, mais Jésus recule et la repousse de ses petites mains. A cer- 
tains moments, ces visions lui parlent en termes évangéliques ou sybillins : 
« Celui qui suit mes pas, ne marche jamais dans les ténèbres » , dit le 
Christ. « On verra plus tard»; « il y a quelque chose », dit la Vierge. 
Ou bien c'est, dans les derniers temps de son séjour à Château-Picon, une 
voix mélodieuse, d’une douceur incomparable, qui l'appelle : « Hélène! 
Hélène! », et c'était si doux, dit-elle, si harmonieux, que cela semblait 
dire : « J'ai soif de ton amour. » 

Mais plus souvent peut-être, l'hallucination auditive est psychomotrice; 
c'est une voix intérieure qu'elle entend au moment de l'apparition, « la 
voix de l'âme ». Et alors la signification de celle-ci est, en général, plus 
précise. Une nuit, pendant son séjour à Sainte-Anne, elle vit dans un lieu 
sombre, dans une sorte de cave, une quantité innombrable de cercueils, 
et, au milieu, un autre plus grand, et une voix intérieure disait : « Dieu 
punira toujours ainsi tes ennemis. » Quelque chose lui fit comprendre qu'il 
s'agissait de Mme Ch..., la fondatrice de la pouponnière, et elle put pré- 
voir ainsi la mort prochaine de cette ennemie. 

Parmi ses rêves, notre malade en distingue elle-même, en effet, deux 
variétés : les rêves ordinaires, qui n’attirent pas son attention et qu’elle 
oublie, malgré qu'ils puissent aussi avoir pour objet des figures religieuses, 
et les « rêves avertisseurs », qui sont autant d’inspirations et d'avis célestes, 
dont elle conserve fidèlement le souvenir, et qui exercent une grande in- 
fluence sur ses détcrminations. Îci même, récemment, la Vierge est venue 
lui présenter une lettre, qu'elle reconnaît écrite par son frère, et une voix, 
en dedans d'elle, conseilla : « Que ce soit ta dernière lettre. » Le lende- 
main, elle recevait effectivement une missive de ce frère; mais elle lui 


SUR UNE DÉGÉNÉRÉE MYSTIQUE 117 


répondit, « dans les termes envoyés par le ciel », que dorénavant elle ces- 
sait toute correspondance avec lui, ce qu’elle fit. 

Ainsi Dien, outre ses apparitions, lui accorde des grâces surnaturelles ; 
elle a le don de clairvoyance et de prophétie. Toujours, en effet, « Dieu 
prouve par des signes sensibles la vérité de ses paroles ». Combien de 
fois n'a-t-elle pas vu ses moindres souhaits, ses plus légères observations, 
suivis immédiatement d'effet. Un jour, à Château-Picon, elle dit à une 
infirmière qui maltraitait une malade : « Prenez garde, la main de Dieu 
s'appesantit sur les méchants », et aussitôt cette fille pâlit, prête à tomber : 
une main venait de la frapper sur l’épaule et de l'entraîner en arrière. 
« Je verrai votre enterrement », déclare-t-elle à la supérieure du même 
asile ; peu de temps après, elle rencontre par hasard un convoi mortuaire : 
c'était précisément celui de cette religieuse. A plusieurs reprises, sous 
l'empire de la colère, il lui est arrivé, comme malgré elle, en dehors 
d'elle, de proférer contre telle ou telle personne des imprécations de 
maladie ou de mort qui se sont toujours réalisées. « Vous mériteriez 
d’être paralysé », dit-elle à l'un, et quelques jours après il avait une 
attaque d’apoplexie. Révoltée par la brutalité d’une religieuse qui, prétend- 
elle, piétinait le ventre d’une aliénée, elle lui crie : « Misérable, vous 
périrez par le ventre » ; et trois mois après, cette religieuse mourait d'un 
cancer abdominal. Au moment de son entrée à Sainte-Anne, elle a appelé 
sur Mme Ch... la vengeance de Dieu, lui demandant de prouver qu’il existe 
et qu'il est le maître « en faisant périr cette femme avant un an et un 
jour » ; elle n’en est pas certaine, mais elle croit bien que Dieu, cette fois 
encore, l’a entendue et exaucée. 

Bien plus, « en récompense de sa charité », l'Éternel lui a, au moins 
une fois, accordé un pouvoir miraculeux : à Château-Picon, elle a, avec 
du café, renouvelé le miracle de la multiplication des pains. 

Enfin, Mme C... laisse entendre qu’elle pourrait bien être chargée d’une 
mission par la Providence. Elle ne l'affirme pas, ses internements succes- 
sifs lui ayant enseigné les réticences, mais beaucoup de ses paroles, les 
conseils qu'elle donne, les phrases évangéliques qui lui viennent sans 
cesse à la bouche en sont une preuve. « Si je voyais le pape, écrit-elle, 
que de choses je lui dirais ; je le verrai bien un jour, si j'ai bien compris 
ce que j'ai cru comprendre dans les choses de Dieu. » Elle aime se com- 
parer aux élus de Dieu. Elle a lu et relu une petite brochure où sont 
décrites les quinze apparitions de la Vierge à une humble fille de Pelle- 
voisin, et elle remarque avec satisfaction que la Vierge lui a répété à elle- 
même trois phrases qu’elle avait dites à Estelle Faguette : « On verra plus 
tard. » « Il y a quelque chose. » « La France souffrira. » 

Deux rêves encore lui donnent là-dessus des soupçons voisins de la 
certitude. Une nuit, à Château-Picon, un « être ailé » la saisit dans son 
lit, l'emporte à la hauteur d’un premier étage et la conduit à travers l'es- 
pace au-dessus d’une grande ville qu’elle reconnaît être Paris. Alors une 
croix gigantesque apparaît dans les airs; elle se prosterne et fait une 
longue prière. Quand elle a fini, l'être ailé la remporte vers Bordeaux. 
Elle gémit, supplie qu’on ne la ramène pas à l’asile, mais une voix très 
douce lui dit : « Console-toi, ma fille, il le faut, tu souffriras pour le salut 
du monde ; dans vingt-cinq ans, il se passera quelque chose. » Elle se 


118 JOURNAL DE MÉDRCINE LÉGALE 


réveille et se sent toute glacée, comme si elle venait de faire un long 
voyage dans la nuit froide. Une autre nuit, elle s'est vue « montée sur 
un cheval blanc, un étendard à la main, à la tête d'une armée invisible » ; 
en même temps, elle entendait une musique harmonieuse, et au dedans 
d'elle ces paroles : « La France sera sauvée par la sainte Vierge ». Dans 
une autre circonstance, en plein jour cette fois, elle entendit une voix 
terrible proclamer : « Le monde s’ébranle sous le bruit de tes pas » ; et 
en même temps, le parquet tremblait, des armes cliquetaient autour d'elle. 
Elle en fut très effrayée : ceci devait être une tentation du démon. 

N'y a-t-il pas dans ces avertissements célestes quelque chose d'analogue 
au cas de Jeanne d’Arc. Elle se complait dans cette analogie, dont, dit-elle, 
elle a eu souvent l'occasion de vérifier le bien fondé. Déjà, pendant ses 
six années de liberté, elle s'arrêtait fréquemment devant les magasins 
d'objets de piété pour contempler la statue de la Pucelle; des passants sta- 
tionnaient également, aussitôt leurs regards allaient de Jeanne d'Arc à 
elle, et leur physionomie exprimait l'étonnement : « [ls semblaient trou- 
ver entre les deux figures une ressemblance surprenante. » Bien souvent 
depuis, elle a montré à diverses personnes une image de la jeune héroïne, 
et « toutes ont constaté cette similitude frappante ». Tout dernièrement 
encore, dans l’église de Dun, pendant la messe, elle pensait à cette ressem- 
blance, et à l’instant même, tous les enfants d’une école, assis sur des 
bancs devant elle, se retournèrent pour la regarder. Malgré tous ces 
indices, elle ne va pas jusqu'à se déclarer franchement une nouvelle 
Jeanne d’Arc, mais il est certain que « si elle était à la tête du gouverne- 
ment, tout marcherait bien, ce serait l'aurore des temps nouveaux; la 
bonté, la charité, la justice règneraient sur la terre, car plus que personne 
elle a approfondi la justice des hommes ». 

En même temps que ce délire mystique si riche, Mme C... conserve 
actuellement encore, basées sur des interprétations délirantes, les mêmes 
idées de persécution que nous avons longuement exposées en racontant 
l'histoire de sa vie. Mais comme nous le disions plus haut, ces idées revê- 
tent ordinairement, elles aussi, une teinte mystique. Elles remplissent ses 
écrits qui sont nombreux ; formulées en termes emphatiques et excessifs, 
elles se maintiennent le plus souvent dans le domaine imprécis des géné- 
ralités. « Elle est la victime expiatoire du genre humain... elle a été jetée 
en pâture à la rapacité des uns, à l’orgueil et à la rancune des autres... 
elle est vouée aux persécutions des méchants, ces êtres du mal, qui ne sont 
que la doublure de Satan. » Elle n'a rien à espérer de la raison des 
hommes: « La démence, ce n’est pas dans les asiles d’aliénés, ces victimes 
de la société où (sic) elle se trouve, c'est dans le cerveau des gouver- 
nants ». « L'armée du crime ne se recrute pas seulement parmi les apa- 
ches des sombres rues de Paris, elle se recrute parmi ceux qui sont prêts 
à toutes les lâchetés, qui vendent leur conscience. » Même lorsqu'elle 
nomme ses ennemis, les accusations qu'elle porte contre eux manquent 
de précision : c'est son ancien amant, « le maudit»; c’est le directeur de 
Château-Picon, « le bourreau Pons » qu’elle appelle encore « Ponce- 
Pilate »; c’est Mme Ch... et le président M... « ce joli Monsieur, 
avide de popularité ambitieuse, qui l’a fait enfermer »; c’est aussi son 
frère, « Caïn aux ordres de M. M... » et son neveu, « un Judas », etc. D’aile 


SUR UNE DÉGÉNÉRÉE MYSTIQUE 119 


leurs, « le monde entier pris en bloc est imbécile » ; il n’y a rien à attendre 
d’ici-bas, « c’est le règne du mal, le règne de Satan ». 

Elle seule est bonne et miséricordieuse, elle seule est intelligente. Et 
ainsi elle accuse, sinon des idées ambitieuses proprement dites, bien que 
son histoire de Jeanne d'Arc s'en rapproche beaucoup, du moins une exa- 
gération très grande de la personnalité qui se manifeste dans ses écrits et 
dans ses discours déclamatoires, tour a tour onctueux et violents. Déja, 
étant enfant, elle faisait l'admiration de ses parents et des étrangers qui 
fréquentaient la maison : « On enviait sa mère d’avoir une fille si sérieuse 
et qui la secondait si utilement. » Elle a, dit-elle, « une nature inca- 
pable de bassesse, de lâcheté, elle n’a jamais fait que du bien ». Mais 
c'est Là précisément ce qui l’a perdue. Si partout elle a tant eu à souffrir, 
c’est parce que Dieu « l'a faite plus intelligente, douée d’un cœur plus 
noble et plus sensible que les démons à face humaine d’ici-bas » ; c'est 
parce qu’elle « n’est pas de la même race que les autres hommes... Dieu 
semble avoir voulu qu'elle reproche aux hommes leurs crimes. » Enfin, 
elle demande à Dieu « de faire entendre ses plaintes au monde entier, et 
non pas seulement à ces brutes de la terre qui l’entourent ». Qu’a-t-on 
besoin de lui offrir aide et protection ? « Elle a chanté sur une lyre har- 
monieuse le triomphe de l’immatériel, la glorification du beau et l'amour 
du bien, n'est-ce pas là l’indice de sa noblesse de cœur ? » Elle ne saurait 
dès lors trouver de meilleur guide que sa raison. « Je ne veux, dit-elle, 
me laisser dominer par personne ; je ne veux pas être le marchepied de 
l'orgueil de qui que ce soit; je préfère mon corps esclave, et ma volonté 
libre. » Ce qui, d’ailleurs, ne l'empêche pas de déclarer que « l'humilité, 
c'est la fleur du paradis. Soyez bon, conseille-t-elle, soyez miséricordieux ; 
Dieu n'aime pas les ambitieux, voyez comme il a puni Napoléon. » Ces 
conseils, alternant avec des diatribes violentes contre ses persécuteurs, elle 
ne se lasse pas de les donner oralement ou par écrit à qui veut l'entendre. 
Et elle a effectivement une assez grande facilité de parole, maïs qu’elle 
exagère encore. Elle se déclare fière et surprise de son éloquence qu'elle 
n'avait pas jadis ; plus d’une fois « elle a lu l’étonnement et l'admiration 
dans les regards de ses auditeurs »; plus d’une fois par ses paroles persua- 
sives, « elle a ramené une brebis égarée ». Et cela encore est un don de 
Dieu; « comment, en effet, sans cette intervention divine, une pauvre 
fille comme elle, sans instruction, aurait-elle pu obtenir de semblables 
résultats? » 

A cette inspiration céleste elle doit encore les nombreuses poésies 
qu’elle a composées, « qui lui ont valu les éloges des bons et l'ont fait 
redouter des méchants ». Elle avait ainsi tout un cahier où elle chan- 
tait les louanges de la Providence, et où elle stigmatisait ses ennemis. 
Voici, en en conservant l'orthographe, la plus récente de ses poésies, écrite 
une nuit d'inspiration, le 27 mars 1906. 


LA VOIX DU CANON 


J'entends gronder sur le flanc des colines 
La voix terrible du sinistre canon. 

Pitié, Seigneur, pitié pour les victimes, 
À ceux qui meurt donne-leur ton pardon, 


120 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Dis-nous mon Dieu pourquoi ce bruit de guerre 
Pourquoi la haine ne veut pas de l’amour ? 

Le mépris de ta loi attire ta colère 

Et du châtiment voici venir le jour. 

Les cris de douleur de l’opprimé qui pleure 
Implorant ton secours est monté jusqu’à toi, 
De ta justice, confiant, il attend l’heure, 

Car dans son cœur il l’a gardé sa foi. 

Comme au temps de Judas on achète les âmes, 
L'homme vend son Dieu, le frère vend sa sœur, 
Aussi la terre trembie et vomi des flammes. 
Prions, prions en ce Jour de malheur. 

Hurlé canon! voici la guerre sainte 

Contre l’enfer il faut vaincre toujours 

De la souffrance on n’entend plus la plainte 
Faites silence dans la paix d’un beau jour. 


Nous en aurons fini avec cette observation, déjà bien longue, quand 
nous aurons relaté deux autres particularités qui ne manquent pas de 
présenter un certain intérêt. 

Méprisant souverainement le genre humain, Mme C... a reporté toute 
son affection sur les oiseaux. Etant à Château-Picon, elle avait apprivoisé 
un moineau « dont l'intelligence était si extraordinaire », qu'elle n’est pas 
éloignée de le considérer comme un messager divin : « Cet oiseau chéri 
becquetait avec amour la bouche de Jésus crucifié, essayait d’arracher 
les clous de la croix; il allait piquer le nez des méchants, tandis qu'il 
caressait les bons. » Tous les oiseaux, de leur côté, aimaient beaucoup 
notre malade, sa fenêtre était quelquefois noire d'hirondelles, « venues 
pour la remercier d’avoir sauvé une des leurs ». A l'asile, on l'appelait « Ja 
mère aux oiseaux ». 

Enfin, elle semble avoir eu, tout au moins à l'état d’ébauche, une crise 
impulsive assez nette, Pendant son séjour ici, elle aperçut dans une église, 
aux pieds d’une statue de sainte Solange, une petite croix de bois doré : 
« Si tu la prenais », se dit-elle; « mais non, c'est mal », elle résiste et 
s’en va. Quelques Jours après, elle revient, la croix était toujours a la 
même place, et toujours elle se sentait poussée à s'en emparer. Si bien 
qu'un jour, elle finit par le faire. C’est un vol insignifiant, estime-t-elle ; 
et d’ailleurs, n'est-ce pas Dieu qui lui en a donné la pensée. Elle avoue 
volontiers que sous l'influence de cette conviction, que ses désirs sont des 
ordres divins, il lui est arrivé de céder ainsi à des impulsions que tout 
d'abord elle reconnaissait mauvaises. 


En résumé Mme C... apparaît tout d’abord avec un fond de 
déséquilibration mentale particulier. Les étrangetés de sa conduite 
en diverses occasions sont bien, en effet, en dehors de tout épisode 
délirant, les réactions d’un cerveau insuffisamment pondéré, facile- 
ment exalté, jugeant sans règle et sans mesure, au gré de la passion 
du moment, obéissant aveuglément à des impulsions sentimentales 
parfois contradictoires, incapable de tenir compte des événements, 


SUR UNE DÉGÉNÉRÉE MYSTIQUE 121 


de se plier aux circonstances et de s’adapter aux nécessités de 
l'existence. Elle-même reconnaît, pour s’en faire gloire d’ailleurs, 
que partout et toujours, on lui a reproché son « caractère inso- 
ciable ». Et toute sa vie nous la voyons excessive et mobile dans ses 
déterminations, se liant rapidement avec des étrangers qu’elle 
abandonne ensuite, s’enthousiasmant pour ses bienfaiteurs qu’elle 
charge bientôt des pires calomnies, incapable de se fixer jamais 
dans aucune situation et d'y mener une vie régulière. 

Si l’on joint à cetre déséquilibration une confiance excessive en 
sa propre infaillibilité, une croyance nullement fondée en la supé- 
riorité de sa valeur intellectuelle et morale, on n’est point surpris 
que, sur ce fond mental, très vite soient apparues des interpré- 
tations fausses aboutissant à des idées de persécution nettement 
arrêtées. 

A la façon des persécutés raisonnants, et aussi des persécutés à 
base d’interprétations délirantes, Mme C... ne tarde pas à attribuer 
à la malveillance, à l’hostilité de telle ou telle personne de son entou- 
rage, les événements malheureux de son existence. Et une fois fixée 
dans son esprit, cette opinion n’en sort plus, elle est aujourd’hui 
aussi profondément convaincue de la réalité de ses accusations 
qu’elle l’était il y a vingt-six ans. 

Toutefois ce délire ne s'est jamais systématisé en une donnée 
uniforme. Il ne se limite point à un individu ou à un groupe déter- 
miné : successivement, bien que toujours d'une manière irrévocable, 
elle a fait entrer parmi ses persécuteurs, son frère, les parents de 
son premier amant, son cousin, son second amant, son confesseur, 
Mme R..., le président M..., Mme Ch..., sans parler des différents 
médecins qui l’ontexaminée ou soignée. Elle n’établit aucun lien entre 
ses ennemis; il n’y a point de connivence dans leurs agissements, ils 
ne poursuivent pas un but nettement défini. Du moins elle ne 
semble pas voir entre eux d’autre complicité que celle d’une huma- 
nité exécrable, acharnée contre un sujet d'élite. Tout au plus pour- 
rait-on trouver l’ébauche d’une explication logique dans cette opi- 
nion émise par elle que, si partout elle a tant eu à souffrir, c’est 
parce que « Dieu l’a faite plus intelligente, douée d’un cœur plus 
noble et plus sensible que les démons à face humaine d'ici-bas. » 
Elle ne va pas au delà de ces généralités imprécises. Ainsi, elle se 
différencie des deux catégories de malades que nous citions tout à 


122 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


l'heure, et dont pourtant la rapprochent son état mental originaire, 
la facilité de ses interprétations et aussi sa vanité démesurée. 

Mais surtout elle s’en éloigne par la coexistence avec ces troubles 
morbides du délire religieux que nous avons amplement relatée, et 
qui la fait définitivement ranger dans le sous-groupe des dégénérés 
mystiques. | 

Si l’on voulait chercher l’origine de cette orientation spéciale de 
son délire, peut-être la trouverait-on dans l’éducation très religieuse 
qu'elle a reçue pendant son enfance, et qui semble bien s’être forte- 
ment imprimée dans son jeune esprit. Mais nous ne possédons pas 
sur les antécédents de notre malade des renseignements suffisam- 
ment contrôlés pour nous aventurer dans des considérations étiolo- 
giques qui, au point de vue ou nous nous placons, n’offrent au sur- 
plus pas d’intérét. 

En thése générale, ce délire mystique se présente avec les carac- 
tères fondamentaux et sous la forme que les auteurs s’accordent a 
lui reconnaitre. Nous y retrouvons des interprétations nombreuses, 
qui malgré la fréquence des troubles sensoriels, jouent ici encore le 
rôle directeur. A part celles du début, sujettes à controverse, les 
hallucinations en effet ne se montrent pas au premier plan; elles ne 
surviennent qu'entre des intervalles plus ou moins longs, presque 
toujours à l'occasion d’événements particulièrement importants. 
Mme C... le reconnaît elle-même très explicitement. 

Notamment les hallucinations verbales n'apparaissent guère 
qu'après une période préparatoire de méditation : elles ne sont alors 
que l'expression formulée d’une série de conjectures plus ou moins 
longtemps ruminées et déjà établies. Ces troubles sensoriels sont par 
conséquent intermittents, épisodiques, secondaires. Ils revêtent de 
même la plupart des particularités signalées par M. Régis chez les 
dégénérés mystiques!. 

Ce sont des hallucinations « oniriques», elles surviennent le plus 
souvent pendant le sommeil. Celles beaucoup plus rares qui se mon- 
trent dans la journée, ont aussi le caractère de « rêves éveillés »; 
enfin, comme dans les cas cités par cet auteur, c'est chez notre ma- 
lade au cours d'une longue prière, d'une phase de méditation, ou 
dans une période de dépression physique qu’elles sont apparues. 


1. RÉGis. Des hallucinations oniriques des degénérés mystiques. Congrès de 
Clermont 1894. 


SUR UNE DÉGÉNÉRÉE MYSTIQUE 123 


Tous les sens contribuent à leur formation : hallucinations de la vue 
(vision généralement éblouissante du Christ ou de la Vierge sous 
des aspects divers), de l’ouie (phrases évangéliques ou sybillines), de 
l'odorat (odeur de soufre ou parfums suaves), hallucinations psycho- 
motrices verbales (la voix de âme), hallucinations tactiles et cœnes- 
thétiques (sensation de déplacement, de vol dans les airs, de froid, 
de pénétration d’une main dans la poitrine). Seules les hallucinations 
génitales semblent faire défaut. Ainsi qu’il est de règle, ces différents 
troubles se fusionnent et se combinent entre eux : c’est, comme on 
l’a dit, un véritable petit drame qui se joue. 

Peut-être précisément parce qu’elles sont la résultante et la con- 
firmation d’un travail cérébral préparatoire, qu’elles naissent à 
l’occasion des événements qui ont le plus frappé son attention, ces 
apparitions surnaturelles, ces révélations divines si fréquentes et si 
variées chez notre malade, exercent sur ses déterminations du mo- 
ment une influence manifeste; nous en avons cité à l’occasion 
des exemples (notamment suppression de la correspondance avec 
son frère dans les derniers temps de son séjour ici). 

Et cependant, malgré cette richesse des interprétations et des 
troubles sensoriels, malgré cette foi absolue dans l’origine divine des 
« apparitions » etdes « avertissements » il n’y a pas euchez M.C...une 
progression sensible dans la marche du délire mystique. A propre- 
ment parler celui-ci n’a pas évolué; il s’est compliqué sans se systé- 
matiser; son organisation, dès le début, a été rapide : en quelques 
mois, en quelques semaines peut-être, d'emblée, pour ainsi dire, il 
s'est trouvé constitué et fixé en un certain nombre de formules 
invariables, mais qui seulement sc sont enracinées de plus en plus 
par l’appoint continuel de nouvelles interprétations et de nouveaux 
rêves. | 

Aussi bien, n’est-on pas autorisé à dire que ce délire mystique ait 
englobé le délire de persécution apparu le premier en date; on ne 
peut affirmer davantage que les idées mégalomaniaques soient la 
conséquence logique ou démentielle de l’un ou de l’autre. Depuis 
plus de vingt-cinq ans, MmeC... a trouvé une analogie remarquable 
entre elle-même et Jeanne d'Arc ; elle a pensé, sans jamais l’affir- 
mer nettement, qu'elle pouvait être chargée de quelque mission 
divine, mais elle en est toujours restée là, et aujourd’hui encore, 
elle ne précise pas davantage ses hypothèses. 


124 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Ainsi toutes ces manifestations délirantes évoluent parallèlement; 
elles empiètent bien les unes sur les autres, elles se pénètrent et se 
mélangent, de façon que les idées de persécution revêtent volontiers 
une teinte mystique, mais elles ne se combinent pas; et, à notre 
avis, l’on ne serait pas en droit d’inférer que l’une est la conséquence 
directe de l’autre. De là, un polymorphisme qui s’accentue encore 
si l’on songe aux épisodes mélancoliques que nous avons relevés à 
différentes reprises, aux préoccupations hypocondriaques et enfin à 
la période de zoophilie et aux impulsions signalées àla fin de l’obser- 
vation. Ainsi, l’on en arrive à chercher plus haut, dans l’état mental 
originaire de la malade, le lien qui relie tous ces troubles, et l’on ne 
peut mieux conclure que par ce résumé : « Dominé par le passé du 
malade, par l’ensemble des irrégularités psycho-morales qui s’y 
étalent, le délire mystique apparaît comme la mise en action incohé- 
rente de réminiscences évangéliques ou bibliques : diffus, bizarre, 
dépourvu de systématisation, tantôt purement intellectuel, tantôt 
suivi d’un riche cortège de troubles sensoriels, il peut coudoyer ces 
autres phénomènes morbides (obsessions, impulsions), ces autres 
états délirants (idées mélancoliques, de persécution, de grandeur) 
que la dégénérescence est seule capable de réunir en un ensemble 
irrégulier et changeant ! ». 

En présence d’une telle floraison d'idées délirantes et de troubles 
sensoriels aussi nets, on s'explique mal la campagne de presse sus- 
citée par l’internement de cette malade. Toutefois on peut en trou- 
ver, sinon la justification, du moins l'excuse dans ce fait que 
Mme C... avec beaucoup d’à-propos, sait cacher ce que son délire 
présente de trop manifestement morbide. Ce n'est qu'après des 
examens prolongés que nous-mêmes avons eu connaissance de ses 
hallucinations, et alors que nous étions orientés vers cette recherche 
par certaines phrases de ses nombreux écrits. Par contre, les idées 
de persécution à base d’interprétations percent bien vite dans toutes 
ses paroles et dans toutes ses lettres; mais comme, selon la règle 
dans ces cas, elles sont basées sur des faits réels, on conçoit que 
des personnalités incompétentes et à l’esprit prévenu aient pu se 
laisser égarer par la lucidité avec laquelle Mme C..., nullement 


1. Macnan. Leçons sur les délires systématisés dans les diverses psy choses, 
page 111. 


ee a — 


SUR UNE DÉGÉNÉRÉE MYSTIQUE 125 


affaiblie, comme nous le disions précédemment, développe ses 
accusations. 

Outre la question de savoir si notre malade est ou non aliénée, 
— après l'observation précédente, le problème ne se pose pas, — 
il en est une autre également soulevée par la presse : l’ensemble 
morbide que nous venons de décrire implique-t-il nécessairement 
des réactions violentes, a-t-on affaire à une aliénée dangereuse? Pour 
répondre d’une façon catégorique, 1l nous faudrait posséder sur les 
antécédents de Mme C... plus de renseignements détaillés et sin- 
céres qu'il ne nous a été donné d’en recueillir. D'après ce que nous 
savons, on ne trouve, à vrai dire, dans son passé, aucun attentat 
caractérisé. Sans doute elle a eu avec diverses personnes, — en par- 
ticulier lors des deux premiers internements, avec son amant 
comme avec Mme R... et le prêtre — elle a eu, disons-nous, des 
discussions très vives ; même elle reconnaît avoir fait des menaces; 
mais nous ignorons jusqu'où elle est allée. Quant aux idées de sui- 
cide relevées dans chacun des certificats d’entrée, elles semblent ne 
jamais avoir été suivies d'aucune tentative d'exécution. Nous devons 
ajouter que pendant les deux ans et demi de son séjour à Ja colonie, 
nous n’avons jamais eu à ce sujet la moindre crainte. Ici même, 
dans ses périodes d’exaltation intellectuelle, elle n’a réagi que par 
des gestes exubérants, des écrits ou des discours tour à tour onctueux 
et acerbes, des déclamations convaincues mais souvent vides de sens 
sous l’emphase des mots, des invectives virulentes mais qui s’adres- 
saient indifféremment à tous ses anciens persécuteurs, à la franc- 
maçonnerie « impie » et au clergé catholique « qui détruit le chris- 
tianisme dans les âmes ». Tandis que la plupart des mystiques 
visionnaires puisent dans leurs rêves un élan qui les pousse à accom- 
plir de grandes actions et qui les rend parfois meurtriers, chez 
Mme C... le délire mystique ne dirige pas son activité vers un but 
déterminé et toujours visé; sa mission ne paraît pas être la préoccu- 
pation constanteet unique deson esprit; son mysticisme pathologique 
ne lui fournit pas cet incitant continuel que donnent aux persécutés= 
persécuteurs leurs idées obsédantes. Toutefois, il ne faut pas oublier 
que c’est une persécutée, et si maintenant clle affirme qu’elle a 
renoncé à toute vengeance, remettant celle-ci entre les mains de 
Dieu, il n’en reste pas moins qu’elle n'a rien oublié ni pardonné, 
que les misères anciennement subies lui sont aussi présentes que par 


126 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


le passé, et que leur souvenir ravive en elle des émotions intenses. 
Il ne faut pas perdre de vue qu’elle a jadis proféré des menaces de 
mort contre l’un de ses persécuteurs et que, récemment encore, peu 
de temps après son internement à Sainte-Anne, elle adjurait Dieu de 
prouver sa puissance en « faisant périr Mme Ch... avant un an et 
un jour ». Bien que ses rêves l’avertissent toujours de la réalisation 
de semblables souhaits, elle ne manque pas cependant, quand elle en 
a le moyen, de s’assurer par elle-même si Dieu l’a exaucée. Il ya 
trois ans, elle s’est informée de la situation, de son premier persécu- 
teur, et, elle n’a été satisfaite qu’en apprenant qu’il demeurerait 
infirme et malheureux. Ainsi, en fait, sa confiance en la providence 
n’est pas entière. 

Ne peut-on pas, dans ces conditions, envisager l’hypothèse où 
lasse d'attendre un châtiment divin qui tarde trop, elle se substitue- 
rait un jour à la main de Dieu et frapperait directement tel ou tel 
de ses ennemis? Ne peut-elle pas aussi avoir telle révélation, tel 
ordre céleste qui lui commande d’agir et auquel fatalement elle fini- 
rait par obéir, comme elle a obéi à l'impulsion qui lui commandait 
de dérober la croix dans l’église ? 

Même en dehors de cette éventualité, très hypothétique, nous 
l’accordons, on trouve dans l’état actuel de la malade une raison 
suffisante de son internement : la persistance de son activité mentale, 
l'intensité de ses réactions émotives quand elle raconte ses persécu- 
tions, le ton de haine avec lequel à certains moments elle parle de ses 
ennemis, ses nombreux écrits, pleins du souvenir toujours vivant de 
ses « misères », ne laissent pas par eux-mêmes d’être inquiétants, en 
dépit des retours qu’elle fait parfois vers une humilité chrétienne 
mais passagère et toute de surface. Abandonnée dans la vie libre, il 
est incontestable qu’elle portera le trouble dans la société par ses 
discours agressifs, par ses dénonciations calomnieuses, par ses 
plaintes continuelles et sans fondement; il est non moins certain 
qu’elle quittera tour à tour les différentes places où on l’aura mise, 
que chacune des personnes nouvelles avec qui elle entrera en con- 
tact et par suite en froissement deviendra un nouveau persécuteur 
qu’elle poursuivra de son mépris, de ses accusations et de sa haine. 
Son passé démontre qu’il en a toujours été ainsi; et pendant les 
dix-huit mois qui suivirent sa mise en liberté par autorité de justice, 
plus que jamais peut-être elle a continué d’agir selon ses principes. 


SUR UNE DÉGÉNÉRÉE MYSTIQUE 127 


Il serait donc très imprudent de laisser cette malade en liberté com- 
plète, sans une surveillance avertie etconstante. 

Mais dira-t-on, et c'est là le dernier argument de la presse, — 
argument partagé d’ailleurs par un certain nombre d’autres personnes 
qui devraient être mieux renseignées, — mais cominent échapper à 
ce dilemme : ou bien la malade est dangereuse, et alors il ne fallait 
pas lui accorder une vie libre en colonie familiale, ou bien elle ne 
l’est pas en vérité puisqu’elle a pu rester dans cette vie libre; et, dès 
lors, n'est-il pas préférable de la confier à son frère qui la réclame 
que de la placer chez des paysans quelconques, chez des étrangers 
qui s’en désintéressent. 

C’est bien mal comprendre les conditions de vie de nos malades 
ici. Oui, les pensionnaires sont libres, en ce sens que la porte de leur 
chambre est ouverte, qu’elles peuvent aller sur les routes et par les 
rues sans contrainte, quand il leur plaît, comme il leur plaît; qu’elles 
peuvent, à leur guise, travailler ou ne rien faire, se promener ou res- 
ter à la maison. Mais est-ce vraiment là une liberté comparable à 
celle conférée par une sortie définitive? Nullement; il existe à cette 
liberté en colonie des entraves nombreuses. Les malades mont pas 
la possibilité matérielle de s'éloigner indéfiniment; elles n’ont pas de 
ressources, pas d’argent pour le faire, elles le comprennent parfaite- 
ment — nous parlons des conscientes du genre de Mme C... ; et la 
preuve, c'est qu’elles réclament fréquemment à nous-mêmes et aux 
autorités leur sortie, « leur liberté ». Elles sont astreintes à une sur- 
veillance constante, elles savent que toute dérogation aux règlements, 
d’ailleurs très larges, comporte une sanction (retour à l’infirmerie ou 
réintégration dans un asile) ; elles voient le surveillant passer régu- 
lièrement chez leur nourricière et s’enquérir de leurs faits et gestes; 
elles voient le médecin disposer et ordonner selon les événements. 
Elles n'ignorent pas qu’elles sont sous la dépendance d’une admi- 
nistration sans laquelle elles ne peuvent rien. Ainsi, en colonie fami- 
liale, en dehors des nourriciers, il existe une surveillance réelle des 
malades, et c’est une condition essentielle, indispensable du fonc- 
tionnement de ce genre d'établissement. Chose étrange, ce fut même 
une des critiques adressées jadis aux colonies, et, de nos jours, 
quelques-uns encore pensent leur découvrir un défaut dans ce que 
nous estimons au contraire une qualité. C’est ainsi que, dès 1862, 
Falret reprochait à Gheel de ne donner aux malades qu’une liberté 


128 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


illusoire : « Le malade, écrivait-il, est entouréà son insu comme d’un 
vaste réseau de surveillance qui l’enveloppe de toutes parts. Tout 
en nese manifestant pas sous la forme de murs, de portes, de grilles 
et de gardiens, cette surveillance n’est pas moins réelle; elle impose 
à chaque instant des limites à sa liberté et le fait vivre constamment 
dans une atmosphère de restrictions morales, en même temps que 
matérielles ‘. » Et c’est précisément cette « atmosphère de restrictions 
morales en même temps que matérielles » qui nous permet de garder 
ici tant de malades délirantes ethallucinées, et qui nous a permis en 
particulier de maintenir pendant deux ans et demi Mme C... en place- 
ment familial. 

Aussi bien, voyons comment, dans ce milieu, notre malade s’est 
comportée. Au cours de son observation nous avons relevé presque 
dès le début de son séjour ici des réclamations nombreuses, viru- 
lentes mais vagues, sans preuves à l’appui, contre ses nourriciers et 
contre sa compagne. Dans le premier village où nous l'avions placée, 
elle avait lié connaissance avec différentes personnes, notamment 
avec des religieuses qui tenaient une école. Ce fut pour elle locca- 
sion de s'intéresser aux faits et gestes des habitants; elle ne put se 
tenir de donnerdes avis qui ne furent passuivis, de là des discussions 
qui peu à peu l’exaltèrent. Ses récriminations devinrent incessantes; 
elle se rendit insupportable à ses nourriciers qui demandèrent à nous 
la rendre. Mme C... fut alors envoyée dans un hameau plus petit et 
plus rapproché, où nous pensions que les excitants seraient moins 
nombreux; et en effet, peu de temps encore avant son départ elle s’y 
déclarait « enfin tranquille dans son existence ». Sa compagne était 
une affaiblie silencieuse et absolument passive; la nourricière, dont 
elle méprisait profondément l'ignorance, était une femme simple 
mais sensée, n’entrant jamais en discussion avec elle, écoutant passi- 
vement les déclamations mystico-mégalomoniaques de sa pension- 
nairc; celle-ci, tout en l’accusant d’être « une paysanne rapace et 
égoiste », convenait qu’au demeurant c'était « une bonne femme». 
Ce hameau n’estguère peuplé que de paysans peu lettrés et Mme C... 
se trouvait heureuse de voir qu'on y acceptait sans protestation ce 
qu’elle appelle sa supériorité; elle y faisait étalage de son petit talent 


1. J. FALRET. La Colonie d'aliénésde Gheel. Rapport àla Société médico-psy- 
ebologique. 1862.1n J. FALRET, les Aliénés et les asiles d'aliénés, p. 21. 


SUR UNE DÉGÉNÉRÉE MYSTIQUE 129 


de couturière, daignait enseigner la broderie à quelques jeunes filles 
qu’elle considérait de haut; elle ne trouvait personne qui fût digne 
de l'entendre et de la comprendre et avec qui elle pût entrer en rela- 
tion intime; elle n’était pas exposée par suite, à se créer des relations 
qui auraient bientot dégénéré en inimitiés. Elle vivait en somme une 
vie artificielle et aussi peu émotionnante que possible; elle n’avait à 
s'occuper de rien; les travaux ni les dépenses de la maison ne l’inté- 
ressant pas, elle n’était pas tentée de donner des conseils; les inci- 
dents qui pouvaient survenir ne la touchaient que très indirectement. 
Ses petites occupations comme son inaction ne subissaient pas 
d’entraves, ne provoquaient pas d’observations. Par suite ses idées de 
persécution n'étaient plus que rétrospectives, et son délire n'ayant pas 
d'aliments nouveaux dans son entourage immédiat ne se manifestait 
que par des écrits fantaisistes remis au médecin, par quelques lettres 
adressées à des tiers, et par des déclamations plus ou moins évan- 
géliques dont personne ne se souciait. 

Mais, sortie de ces conditions d’existence, retombant dans la vie 
commune, même confiée à un frère qui l'aurait matériellement entre- 
tenue, les choses auraient été tout autres. Ici Mme C... acceptait 
notre tutelle parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement; sachant 
vaine, en l’absence d’une somme d’argent suffisante, toute tentative 
d'évasion, elle ne cherchait point à fuir ; et puis surtout, comme elle 
le disait, « elle était tranquille » pour les raisons exposées plus haut. 
Mais elle n’aurait jamais consenti, pour un temps durable, à se sou- 
mettre à une apparence quelconque de direction qui ne lui fût pas 
matériellement imposée, même venant de son plus proche parent : 
« Je préfère ma volonté libre et mon corps esclave », disait-elle encore 
récemment, à ce propos. Des discussions seraientbien vite survenues, 
et elle n’aurait pas tardé à quiiter la maison qui l’hospitalisait en la 
chargeant des pires anathèmes. Elle-même d’ailleurs, a pris le soin 
de nous donner par avance une démonstration de ces hypothèses. 

Aux premières lettres de son frère, elle répondit avec des senti- 
ments d'affection débordante : elle était heureuse de partir, d’aller au 
moins « mourir auprès des siens »; puis, en quelques semaines, son 
attitude se transforma : en somme, elle n’avait pas vu ce parent 
depuis trente-trois ans, ils s'étaient quittés jadis assez brutalement. 
Pourquoi tout à coup s’occupait-il ainsi d’elle. Croyant sans doute 
lui être agréable, son frère lui communique les articles de presse 


9 


130 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


publiés sur elle à ce moment-là même. Le ton de ces journaux 
déplaît à notre malade; elle trouve fort déplacée la reproduction 
dans Le Matin de sa photographie. Enfin, il lui transmet les termes 
d'un certificat médical parvenu jusqu’à lui, nous ignorons par 
quelle imprudence. Tout cela, elle interprète mal. Alors, elle lui 
reproche les événements passés : s’il ne l’avait pas ainsi brutale- 
ment mise à la porte, il y atrente-trois ans, elle n’aurait pas enduré 
tous les malheurs qu’elle a subis; sur quoi « on a l’audace de lui 
reprocher d'être un peu arrogante, d’avoir trop de rancune » et 
« dans l'espoir de la mater on cesse les envois d’argent » commencés 
récemment. Alors c’est la brouille complète, toutes les fautes vraies 
ou imaginaires de ce frère lui reviennent en mémoire : « Il a fait périr 
de chagrin leurs parents, il n’agit que par vanité et par ambition »; 
c'est un « Caïn » dont elle ne veut pas être l’esclave ni servir les 
louches dessins, et un matin, après qu’un de ses rêves habituels lui 
en a donné le conseil, elle cesse définitivement de correspondre avec 
lui, brûle ses lettres comme aussi son portrait et celui de son neveu 
qu'il lui avait envoyé dès le début. 

C’est dans ces dispositions d’esprit que la malade a été transférée 
à l’asile de Toulouse‘ le 9 avril 1906. 


CHRONIQUE JUDICIAIRE 





La responsabilité du médecin, en cas de mort du malade sous le 
chloroforme, n’est engagée que s’il y a eu de sa part faute, légé- 
reté ou imprudence. Le médecin n'est pas formellement tenu 
d'avertir le malade des dangers que peut présenter la chlorofor- 
misation '. 

La Cour d'Amiens vient d’infirmer le jugement du tribunal de Châ- 
teau-Thierry qui condamnait le docteur B... à payer aux consorts P..., 
une somme de 8 000 francs, a titre de dommages-intérêts, à la suite du 
décès d'un de leurs parents au cours de l'anesthésie chloroformique ; cette 
décision des premiers juges était basée sur l'imprudence qu'aurait com- 
mise le docteur B... en ayant recours à l'emploi du chloroforme : 1° Alors 
que P... était teinté d’alcoolisme et sujet à des syncopes qui rendaient la 
chloroformisation particulièrement dangereuse ; 2° alors qu’il était atteint 
d’une infirmité qui ne mettait pas sa vie en danger; ils ajoutaient que, 
tout au moins le docteur B... aurait dû, ce qui n’a pas été fait, prévenir 
P... des dangers médiats ou immédiats auxquels l’exposait l’anesthésie. 

Considérant qu'il y avait lieu d'examiner successivement la valeur des 
trois arguments invoqués par les premiers juges, la Cour d’appel y a 
objecté les raisons suivantes : 

1° Les médecins sont unanimes pour affirmer que l'alcoolisme n’est 
pas une contre-indication à l’emploi du chloroforme; 

2° Il n'est pas sérieux de prétendre que l’on ne doit recourir à l'emploi 
des anesthésiques que quand la vie du patient est en péril ; le chloroforme 
diminue plus qu’il ne les augmente les dangers résultant des opérations; 

30 Le danger de mort subite paraît résider surtout dans l'impression- 
nabilité personnelle du patient ; que cette impressionnabilité et son véri- 
table danger lui-même seraient augmentés si on le prévenait de tous les 
dangers médiats ou immédiats auxquels peut l’exposer, hypothétique- 
ment d’ailleurs, l'emploi de l’anesthésie. Le devoir du médecin est, au 
contraire, de rassurer le malade, de lui inspirer confiance et de chercher à 
bannir de son esprit des appréhensions qui ne pourraient que lui être 
funestes. 

Considérant, en résumé, qu'à aucun point de vue le docteur B... ne 
saurait être rendu responsable de la mort du malheureux P..., la Cour 
d'Amiens a rejeté la demande des consorts P.. et les a condamnés aux 
dépens de première instance et d'appel. C. V, 


1. Voir Journal de Médecine légale psychiatrique n° 1, p. 44 à la rubrique : 
Société de Médecine légale de France. 





ANALYSES 


BIBLIOGRAPHIE 


Les Empoisonneuses. Étude psychologique et médico-légale, 
par RENÉ CHARPENTIER (Steinheil 1906.) 


Le beau livre que M. René Charpentier vient de consacrer aux empoi- 
sonneuses est un travail remarquable où les documents les plus complets 
s'unissent à une étude psychologique des plus minutieuses. Dans une 
première partie, l’auteur passe en revue les principales empoisonneuses : 
Circé, Hécate, Médée, dans la mythologie grecque ; Sémiramis à Ninive ; 
Livie, Locuste, Agrippine sous l’empire romain; les Borgias et Cathe- 
rine de Médicis au seizième siècle. Le dix-septième siècle, si propice aux 
empoisonnements, nous vaut un intéressant chapitre avec la marquise de 
Brinvilliers, la Voisin, les marchands de poison « qui avaient de grands 
hôtels, laquais, suisses et carrosses à force de faire disparaître les maris 
incommodes et les rivaux gênants ». 

M. Charpentier fait revivre tout ce passé sous nos yeux avec de nom- 
breuses pièces justificatives. Enfin, il nous montre les principales empoi- 
sonneuses modernes, dont quelques-unes sont classiques (Mme Lafarge). 

La deuxième partie du livre est consacrée à l'étude de ces criminelles 
et à leur psychologie morbide. De l'examen des observations il résulte 
que les empoisonneuses sont dans l'immense majorité des cas des dé- 
générées hystériques. « Chez ces sujets, dit M. Charpentier, la sphère 
intellectuelle est la moins touchée. Une seule des empoisonneuses dont 
nous rapportons l'observation est une débile. Les autres appartiennent à 
cette grande classe des dégénérés dits supérieurs, dont le niveau mental 
n'est pas à proprement parler abaissé, mais qui se distinguent par un 
manque d'harmonie, un déséquilibre entre leurs diverses facultés. Ces 
déséquilibrés, peu atteints dans la sphère intellectueile et qui présentent 
par contre des troubles marqués du caractère et de l'émotivité, présentent 
dans la sphère intellectuelle elle-même des inégalités et des contradictions. 
Leur intelligence par moment très active, conservée dans ses moyens mais 
déviée dans son but, mise au service d’une imagination toujours en tra- 
vail, leur fait, à côté d'actes accomplis avec une {inesse et une adresse 
remarquables, commettre des maladresses inattendues. Toutes étaient 
aussi adroites à simuler la bonté, la sincérité, la loyauté, la candeur, la 


ANALYSES > 133 


piété et cet état d’esprit aussi capable d’inspirer la confiance qu’a dissi- 
muler leurs intentions et leurs tentatives ». Les caractères communs à 
l’état mental de ces criminelles sont la mobilité et la contradiction dans 
les sentiments et dans les idées, un égoïsme pathologique poussé à 
l'extrême et qui paraît être la raison de leur ambition et de leur orgueil, 
une anesthésie affective et morale complète. | 

La note hystérique n'est pas moins nette. Les empoisonneuses présen- 
tent souvent une attitude théátrale spéciale. L'acte en lui-même, l’em- 
poisonnement, est ordinairement précédé ou accompagné de prédictions 
faites sous forme de pressentiments, de craintes ou d’exposé de songes qui 
constituent un moyen d'habituer l'entourage au fait qui va se produire, 
en même temps qu'ils satisfont le goût de ces déséquilibrés pour les évé- 
nements romanesques et les interventions mystérieuses. 

L'auteur nous donne intégralement les observations et les examens 
médico-légaux de Margarathe Zwanziger dite Nanette Schoenleben, de 
Mrs Élisabeth Haggie, de Marie Jeanneret, de Rachel Dupard femme Gal- 
tier. C’est dire combien son travail est une mine féconde‘de documents. 

Les hystériques ne sont pas les seuls malades qui empoisonnent. On 
a vu des empoisonnements commis sur l'influence du syndrome mélanco- 
lique, soit que les aliénés, essayant d'attirer sur eux-mêmes la condamna- 
tion capitale, cherchent dans l'homicide un moyen de suicide indirect, 
soit qu'ils tuent leurs enfants ou leurs familles pour leur épargner les 
malheurs de la vie. 

Notons un chapitre sur les empoisonneuses et la simulation de la 
folie et un autre sur les fausses empoisonneuses. Il faut entendre par là les 
accusations d'empoisonnement se produisant sans preuve suffisante, accu- 
sations souvent mises en avant en présence de morts subites et inexpli- 
quées. Tels sont les cas de Catherine de Médicis, accusée de la mort de 
Jeanne d’Albret, reine de Navarre, décédée probablement de tuberculose; 
de Monsieur accusé de la mort de Madame, décédée de péritonite, etc. 
Plusieurs pièces justificatives permettent de nous faire une opinion sur 
ces points historiques. 

Enfin, M. Charpentier traite la médecine légale des empoisonneuses. 
Pour les empoisonneuses mélancoliques, Valiénation et l’irresponsabilité 
sont évidentes, l’internement s'impose, mais que faire en présence des 
dégénérées hystériques. Marie Jeanneret fut déclarée irresponsable par 
M. Châtelain. La responsabilité de Rachel Galtier fut déclarée atténuée 
par les experts, et M. Rémond, cité par la défense, vint déclarer l’accusée 
irresponsable. L'auteur prouve que pour ces dégénérées que les uns décla- 
rent irresponsables, les autres partiellement responsables, la seule solu- 
tion logique et juste est l’internement dans un asile spécial pour psycho- 


134 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


pathes dangereux. « Pour ces infirmes de la mentalité qui sont sur les 
frontières du crime et de la folie, il faut des établissements intermédiaires 
à la prison et à l'asile. La condamnation à mort, la condamnation à la 
prison perpétuelle, mesures efficaces de protection pour la société, seraient 
des décisions contraires à l'esprit de justice, ensuite aux sentiments d’hu- 
manité que l’on doit aux infirmes... La pensée des condamnations à 
temps est une pratique souvent illusoire et dangereuse puisqu'elle rend 
sans contrôle à l'expiration de leurs peines les dégénérés malfaisants et 
dangereux pour l’ordre public et la sécurité des personnes. » 

Le travail de M. Charpentier est conçu dans le meilleur esprit scienti- 
fique. Chaque citation, chaque document ont été contrôlés ; une impor- 
tante bibliographie nous donne toute la littérature consacrée à ce sujet. 
Il est certain qu'on ne pourra rien écrire sur les empoisonneuses sans 
consulter ce travail qui contient toute la question et qui a nécessité de 
longues recherches. Tous ceux qui s'intéressent à la médecine légale et à 


la criminalité liront ce livre avec intérêt et avec fruit. 
R. Leroy. 


De la liquidation des honoraires d'experts chargés des rapports 
médico-légaux psychiatriques, par VOCKE (Congrès annuel des psy- 
chiatres de Bavière. Session de Munich, 44 juin 1905. Allg. Zeitschr. f. Psy- 
chiatrie, XLII, c. 5 et 6, 1905). 


Les tribunaux bavarois, quand les frais incombent à l’État, n’accordent 
pas plus de 10 marks (12 fr. 50) pour un rapport; ils se conforment à la 
taxe minima de l’ordonnance du 17 novembre 1902 relative aux hono- 
raires. L’orateur propose a la société la résolution suivante : 

1° La société des psychiatres bavarois estime que ce chiffre de 10 marks 
pour un rapport médico-légal psychiatrique motivé, qui est généralement 
appliqué dans la pratique conformément au paragraphe 8 de l’ordonnance 
sur les honoraires en vertu de la taxe minima du 17 novembre 1902, est, 
étant données l'étendue et les difficultés des rapports de cette sorte, une 
indemnité au-dessous de la peine prise par les experts qu'avait en réalité 
en vue l'ordonnance en question. 

2° L'assemblée charge le bureau, en ce qui concerne le paragraphe 12 
de l'ordonnance, d'obtenir du ministre de la justice le relèvement du 
tarif pour les cas de ce genreet, au besoin, de requérir auprès deschambres 
médicales le complément de l'ordonnance des honoraires pour les rap- 
ports qui exigent un certain temps. 

Sur la proposition de M. Kraepelin, cette notion est acceptée sans dé- 
bats et à l’unanimité. 

P. KERAvAL. 


SOCIÉTÉS SAVANTES 





COMPTE RENDU 


VI CONGRÈS D'ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE 


TURIN, 28 AVRIL-3 MAI 1906 


I. La première question inscriteau programme : Traitement des jeunes 
criminels dans le droit pénal et dans la discipline pénitentiaire, suivant 
les principes de l'anthropologie criminelle fait l’objet d’un rapport de 
M. Van Hamel d'Amsterdam. 11 expose les réformes récentes mises en 
pratique dans son pays et ses conclusions tendent à fonder sur des bases 
réalistes un traitement rationel des jeunes criminels; on ne se préoccu. 
pera plus de savoir si l'enfant a agi avec ou sans discernement, mais 
d’après une étude psychologique, on déterminera ce qui convient le mieux 
à chacun ; dans des établissements spéciaux on mettra l'anthropologie « en 
action ». | 

M. le juge d'instruction Albanel, qui a vu défiler dans son cabinet plus 
de trois mille enfants délinquants, a voulu connaître les causes et chercher 
les remèdes et il a fait de l’anthropologie sans le savoir. Avec quelques 
avocats de bonne volonté, il a créé le « patronage familial », dont il fait 
l'histoire. 

M" Paul Kahn expose le fonctionnement actuel de cette société et donne 
de curieuses observations d'enfants : les uns sont de familles pauvres, 
d'autres sortent de milieux plus élevés, quelquefois même aristocratiques; 
souvent l’hérédité n'est pas une explication suffisante, car dans la même 
famille on rencontre des enfants bien portants et honnêtes, et d’autres 
malades et criminels. On ne peut donc encore formuler de règles géné- 
rales si l’on veut s’en tenir à des observations précises. En attendant qu’on 
puisse formuler des règles absolues on peut mettre en pratique des 
remèdes individuels, dont l'efficacité est reconnue. 

M°° Ida Faggiani et M. Brück Faher indiquent ce qui a été fait en 
Italic et dans le grand-duché de Luxembourg. 


136 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Une commission est créée et, pour sanctionner ses travaux, le congrès 
émet un vœu adoptant les conclusions de M. Van Hamel et préconisant 
l’organisation de sociétés semblables au « Patronage familial » dans tous 
les pays. 


I]. Ferri dans son rapport sur la Prophylaxie et la thérapie du crime 
indique « les mesures les plus efficaces et les plus pratiques pour avoir une 
diminution croissante de la criminalité ». Il faut procéder pour les 
adultes comme pour les mineurs : Ja méthode est la même et le traitement 
sera probablementanalogue ; appliquant les méthodes scientifique et médi- 
cale, quand on connaîtra les causes, on pourra déterminer le remède qui 
les atténuera s’il ne peut les éliminer. La prophylixie apparaît comme 
plus importante que la thérapie ; elle dicte les réformes de détail, mais 
elle doit aussi lutter contre les causes organiques du crime : l'alcoolisme, 
le vagabondage et le chômage forcés, et l’enfancc moralement abandonnée. 
Déjà, on ne considère plus le crime de l'enfant comme un acte de méchan- 
ceté, et de grands efforts sont mis en œuvre de ce côté; pour les autres 
causes, des réformes juridiques et administratives doivent faciliter l'effort 
de chacun. 

Il y aura toujours des criminels, même dans l’ordre social le mieux 
organisé et la thérapie restera nécessaire : elle doit être basée sur la dis- 
tinction entre les anormaux involutifs et les anormaux évolutifs, contre 
lesquels la société n’a pas le droit de prendre les mêmes mesures. Mais 
pour faire une semblable distinction et appliquer des mesures différentes, 
il faudrait que le juge voit le criminel au lieu de considérer le crime ou le 
délit et surtout l’article du code qui y correspond. 

Pour les premiers, la regrégation perpétuelle paraît nécessaire comme 
l'internement pour les aliénés irrémédiables. 

Pour les seconds, de nombreuses réformes sont indispensables parmi 
lesquelles Ferri indique contrairement aux tendances actuelles, la suppres- 
sion : 1° de l'unité de la peine (prison) et 2° de l’emprisonnement à date 
fixe. Ces deux mesures sont en effet contraires aux données scientifiques : 
la prison aggrave beaucoup l'état dangereux d’un criminel dans beau- 
coup de cas; condamner à des peines à date fixe est aussi absurde que 
de condamner un médecin à fixer d'avance combien de temps un aliéné 
restera à l'asile, ce qui est tout à fait contraire aux données de la psychia- 
trie. La sentence indéterminée comporterait les mesures nécessaires 
pour la garantie de l'individu et de la société. Il faut abandonner aussi: 
3° le principe de l’autorité de la chose jugée; dire qu'après la cour de cas- 
sation il n'y a rien à faire est inadmissible; il n’y a rien d’absolu dans le 
monde et on ne peut appliquer au droit pénal un principe formulé pour 


SOCIÉTÉS SAVANTES 137 


le droit civil par Ulpien, ami de Caracalla, criminel couronné; 4° le 
régime cellulaire, car l'isolement diurne et nocturne est une aggrava- 
tion contradictoire aux besoins de l'homme; il faut l'appliquer ou le réfor- 
mer dans les conditions où la spécialité de chaque individu l'exige; la vie 
en commun a souvent des effets utiles, et l'isolement à vie est une peine 
plus sévère que la peine de mort, surtout pour le peuple italien. Le travail 
libre et surtout A la campagne sont les meilleurs modes de traitement. 

Ces réformes et beaucoup d’autres doivent être étudiées et précisées dans 
des congrès semblables à celui-ci, on verra ainsi tout ce que les théories 
nouvelles doivent à l'anthropologie et on déterminera de grands progrès en 
travaillant guidé par cette devise : « Par la science pour la vie meilleure de 
l'humanité ». 

Je dois signaler ici que le professeur Prinz en félicitant l’orateur indique 
quel’ Union internationale de droit pénal est tout à fait d'accord avec Ferri. 

A ce rapport se rattachent de nombreuses communications parmi les- 
quelles nous entendons celle de Mount Bleyer (de New-York) : Étude sur 
le traitement des criminels au point de vue scientifique, et celles de Nire- 
foro et de Slingenberg sur : L'anthropologie des classes pauvres et ses 
rapports avec l'anthropologie criminelle, et sur La criminalité et la lutte 
des classes aux Pays-Bas. 

Ensuite le Président Magnaud explique comment il comprend le rôle 
du juge qui ne serait plus l’esclave de la loi, mais jugerait selon sa con- 
science; il a indiqué comment en France la loi de pardon fut proposée par 
lui aux Chambres. 

M. Maxwell, docteur en médecine, procureur général à Bordeaux, fait 
remarquer les dangers de l'appréciation arbitraire des juges et montre 
comment la loi est nécessaire pour éviter des appréciations individuelles 
très variables. La justice ne peut donner une sécurité certaine à la société 
et aux individus si elle se fonde sur une appréciation personnelle. De plus 
M. Maxwell, fait remarquer que la sentence indéterminée est inappli- 
cable pratiquement, car on ne peut distinguer l'évolutif de l’involutif et 
apprécier rigoureusement le moment de l’amendement. 

Ferri répond à cette objection qu'il n'est pas certain que la sentence 
indéterminée soit si difficilement applicable ; on a fait des objections sem- 
blables à des réformes analogues et cependantelles ont pu être appliquées ; 
notamment les adversaires de la suppression de la torture ont prétendu que 
sans elle on ne pourrait plus connaître la vérité! Or actuellement on se 
passe bien de la torture. 


III. On pourrait soutenir que la Police scientifique, organisée d’aprés 
les principes de l’anthropologie criminelle, en révélant Pidentité du délin- 


138 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


quant, a remplacé dans une certaine mesure la torture qui servait à pro- 
voquer les aveux; c'est du moins ce qu'on peut déduire des rapports ei 
communications du professeur Ottolenghi, de Reiss, de Locard, etc. 

Ouolenghi veut qu’on remplace la connaissance intuitive et empirique 
qu’ont les fonctionnaires des administrations de la police et les auxiliaires 
de la justice par une connaissance scientifique de tous les moyens capables 
de leur permettre de lutter d'une façon ininterrompue et efficace contre les 
classes dangereuses de la société. Le bureau de police doit être un « bureau 
stratégique » dont le fonctionnement doit avoir pour base la cartella bio- 
grafica du criminel. Ottolenghi désigne ainsi un document qui doit non 
seulement résumer tout le dossier relatif à l'homme dangereux, mais por- 
ter encore les empreintes physiques, psychiques et sociales, comme les 
fiches signalétiques portent à présent les empreintes des doigts. On con- 
naîtrait ainsi non seulement les traits de la physionomie, les caractères 
somatiques, les cicatrices, maïs aussi les antécédents personnels, maladies, 
délits, etc., etsurtout la conduite, le caractère bon ou dangereux, violent, 
des délinquants de toute espèce. Ces informations de police, scientifique- 
ment rédigées, serviraient de base aux enquêtes judiciaires et seraient le 
fondement des instructions des récidivistes. C’est l'organisation complète 
du système contrairement aux principes actuels. 

Ces projets soulèvent des critiques. Kahn rappelle le danger des notes 
policières sur lesquelles les condamnations sont basées, conséquence des 
appréciations d'un agent subalterne ou d'un gendarme. Il ne faut laisser aux 
policiers que la besogne matérielle et laisser aux juges, médecins et spécia- 
listes, le soin d'apprécier le caractère d'un individu. C’est aussi l’avis de 
MM. Albanel et Maxwell. 

Ottolenghi répond que si le médecin est nécessaire pour donner des 
renseignements, ces renseignements peuvent être notés sur la cartella et 
utilisés par la police et la justice. 

Cesystème très compliqué peut, nous a-t-on dit, fonctionner en Italie 
où les fonctionnaires policiers sont remarquablement instruits; peut-il en 
être ainsi partout? 

M. Reiss (un admirateur de la police française et des méthodes de 
M Bertillon) expose son invention du Portrait parlé, et le D" Locard, 
après avoir développé sa méthode de classement et de reconnaissance des 
délinquants par les empreintes digitales, propose la création de fiches 
internationales destinées à lutter plus efficacementcontre les bandes inter- 
nationales. Cette proposition, transformée en vœu, est adoptée. 

Le procureur Pola de Turin fait accepter un vœu tendant à ce que 
les objets confisqués sur les criminels et intéressant la science soient 
réunis en un musée. 


SOCIÉTÉS SAVANTES 139 


IV. La Valeur psychologique du témoignage, sur un rapport très 
documenté du professeur Brusa, entraîne une discussion intéressante. 
M. Claparéde, de Genève, rapporte des expériences curieuses et démontre la 
difficulté que présente la recherche de l’exactitude dans le témoignage. A 
ce propos, M. Albanel propose de punir les faux témoignages de mauvaise 
foi devant le juge d'instruction, au même titre que le faux témoignage à 
l'audience. J'ai indiqué combien il est difficile de discerner la bonne foi 
de la mauvaise foi et cité une observation où l’amnésie causée par l’émo- 
tion à la vue d’un suicide a empêché de se souvenir momentanément de 
la situation d’un agent accompagnant la victime. Le souvenir est réapparu 
et a été confirmé. Critiquer le témoignage, c'est rechercher la valeur de 
la connaissance, et comme l’a dit Kahn, faire la critique des sensations. 


V. De nombreuses communications sur les Anomalies anatomiques 
chez les criminels et les fous, nous ramènent à l'anthropologie proprement 
dite. Tenchini, qui a étudié la morphologie de la glande thyroïde, consi- 
dérée dans ses rapports avec les agents ethniques, avec l’âge, le sexe, les 
maladies, etc., reproduit quelques notes regardant exclusivement les fous 
morts au manicome de Colorno. Chez les aliénés, la glande pèse souvent 
la moitié, le tiers, même le septième du poids moyen de celle de trois 
cents individus normaux du même pays. 

M. Lattes, élève et neveu de Lombroso, apporte une contribution 
importante à la morphologie du cerveau de la femme criminelle. Le pro- 
fesseur Tovo communique des documents curieux sur la suture palatine 
chez les criminels; il est suivi par Audedino, Maragnagni, Marro, etc., qui 
nous font connaître de nombreuses anomalies. 

VI. Le professeur Garofalo ne peut venir lire son rapport sur les Eta- 
blissements de détention perpétuelle pour les criminels déclarés irrespon- 
sables par infirmité d'esprit. En voici les conclusions : 

1° Lorsqu'il y a accusation pour viol, meurtre ou assassinat, et que 
l'accusé est déclaré irresponsable à cause de folie, mais que pourtant il ne 
souffre pas d'une forme pathologique exigeant un traitement hygiénique 
ou médical, il sera interné dans un établissement où il n’y aura d'autres 
rigueurs que celles rendues nécessaires pour la surveillance et la disci- 
pline. 

2° L’internemement sera perpétuel, à moins que, après une période 
assez longue, et qui ne devrait pas être inférieure à cinq ans, le tempéra- 
ment ou les instincts du délinquam soient tellement transformés qu’on ne 
puisse plus douter de sa réforme morale. Quand le docteur de l'établisse- 
ment exprimera un avis de ce genre, le président du tribunal examinera 
les actes du procès clos par la déclaration d’irresponsabilité ; il nommera 


140 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


une commission d’aliénistes qui sera présidée par lui et pourra fixer un 
terme pour l'observation du délinquant. Quand la commission jugera tout 
péril cessé de la part de ce dernier, le tribunal décidera à huis clos et 
avec l’assistance du ministère public. Quand la proposition du directeur 
ne sera pas adoptée, elle ne pourra être renouvelée que dans le délai de 
cinq ans. 

Les communications de del Greco sur le Traitement moral des crimi- 
nels fous,de Marco, etc., mènent à la discussion de la question générale de 
la responsabilité. Qu'est-ce qu'un fou moral, qu'est-ce qu'un irrespon- 
sable? Devant les difficultés de diagnostic entre les responsables, irres- 
ponsables et demi-responsables, j’indique que la solution serait d'aban- 
donner enfin le critérium métaphysique de la responsabilité et de le rem- 
placer par celui, beaucoup plus pratique, de la nocivité sociale. 


VII. Avantde passer au rapport de Lombroso, j'indiquerai plutôt que je 

n’analyserai plusieurs communications particulièrement intéressantes. 

1° Celle du professeur Somma qui a exposé comment, par la mesure 
graphique du tremblement déterminé par certaines doses d'alcool, ilcroit 
pouvoir diagnostiquer certains états épileptoides. 

2° Une conférence remarquable du professeur Bianchi sur la Zone du 
langage et les lobes frontaux comme organes de la pensée et de la per- 
sonnalité. 

3° Une étude du colonel Ferrendo Canallerleone sur la Criminalité 
et le suicide dans l'armée ; c'est un essai de psychiatrie et d'anthropologie, 
qui peut être imité et développé. 

J'insiste peu car ces sujets sont un peu à côté de la médecine légale, et 
surtout ils demandent à être étudiés dans un compte rendu plus complet. 


VIII. Avec le rapport de Lombroso sur l'Équivalence des diverses 
formes de psychopathie sexuelle et de criminalité, nous revenons à une 
question qui intéresse à la fois les aliénistes et criminologues. 

Le Maître explique comment, dans l'enfance, on constate chez des sujets 
quiseront normaux, d’une part une sorte de criminalité transitoire et d'autre 
part, une sorte d'homosexualité transitoire (amitié de collège, flammes, etc.). 
Chez d’autres individus l'homosexualité et la criminalité au lieu d’être occa- 
sionnelles, seront inhérentes à l'individu dès leur naissance : de même qu'il 
y a des criminels nés, il y a des invertis-nés, des homosexuels fous, paraly- 
tiques, paranoïdes. Certains ont même des caractères spécifiques particu- 
liers à l’autre sexe : physionomie efféminée, défaut de barbe, de poils, 
largeur de bassin; d'autres invertis n’ont point de caractères physiques 
extérieurs. Tous les homosexuels ont la même psychologie : frivolité, 


SOCIÉTÉS SAVANTES 141 


égoisme, jalousie, fausseté, mensonge, bavardage, crainte, vague senti- 
ment esthétique etc.; beaucoup de criminels ont un penchant pour l’orgie 
la vengeance, l'amour pour les animaux, etc. Les criminels et les invertis 
ont donc beaucoup de points de ressemblance et, de plus, ils ont la même 
hérédité, descendant d'épileptiques, de névropathes, d'enfants excentriques 
ou pieux, etc. [ls ont tous deux l’impulsivité excessive, de la précocité, une 
tendance à la simulation de la folie, etc. Tous deux, conclut Lombroso, 
ont un noyau d'hystérisme ou d’épilepsie, et si l'on admet généralement 
l'innéité des caractères de l’homosexuel, à plus forte raison, faudra-t-il 
admettre l’innéité du caractère du criminel-né, tel qu'il le conçoit. 

Toutefois, les mesures à prendre seront moins sévères contre les pre- 
miers que contre les seconds, puisque, chez l’homosexuel-né les méfaits 
cesseront avec la perte de l’activité sexuelle, tandis que chez les criminels 
nés ils seront à redouter jusqu’au dernier jour de la vie. 

Sans chercher à vérifier ou à appliquer les conclusions du maître de 
l'anthropologie criminelle, jai cité des cas de simulation de la folie, et 
notamment ceux d’un homosexuel et d'une sorte de prostitué. 

J'ai indiqué comment ces simulateurs auraient été dépistés peut-être dès 
le début de l'instruction, si les magistrats avaient reçu une éducation 
médico-psychiatrique qui leur permit de soupconner une supercherie et 
de faire le nécessaire pour la découvrir. Le colonel Ferrendo Canallerleone 
fait observer que les magistrats ainsi éduqués croiraient en savoir beau- 
coup plus que les médecins. Je réponds que, sans doute, le danger est grand 
mais qu’il vaut mieux, de toute façon, instruire le magistrat. Celui-ci ne 
se substituera pas a l’expert, mais sera plus 4 même de provoquer l’exper- 
tise et il en comprendra mieux le sens et la portée. C'est dans ce but que 
MM. Garçon et Le Poittevin ont organisé cet enseignement à la Faculté 
de Paris. Enfin, un vœu tendant à ce que les magistrats et auxilliaires de 
la justice reçoivent une éducation médico-psychiatrique qui leur permit 
de recourir plus rationnellement aux expertises, est adopté. 

C'est par ce vote que se termine le congrès dont j'ai donné ici un 
compte rendu très succint : je signalerai, en terminant, un très intéres- 
sant discours de Mme Ferrero Carrera Lombroso qui a exposé comment 
elle comprenait le rôle de la pitié dans la justice. a 

Le prochain congrés d’anthropologie criminelle se réunira en Alle- 
magne en 1910. 

Clément CHARPENTIER. 


VARIÉTÉS 


LOI modifiant les articles 66, 67 du Codé pénal, 340 du Code d'instruc- 
tion criminelle et fixant la majorité pénale à l'âge de dix-huit ans. 


ARTICLE PREMIER. — Les articles 66 et 67 du Code pénal sont ainsi 
modifiés : 

« Art. 66. — Lorsque le prévenu ou l'accusé aura moins de dix-huit 
ans, s’il est décidé qu’il a agi sans discernement, il sera acquitté; mais il 
sera, selon les circonstances, remis à ses parents ou conduit dans une 
colonie pénitentiaire pour y être élevé et détenu pendant le nombre 
d'années que le jugement déterminera et qui, toutefois, ne pourra excéder 
l’époque où il aura atteint sa majorité. 

« ART. 67. — Sil est décidé qu’un mineur de seize ans a agi avec 
discernement, les peines seront prononcées ainsi qu'il suit : 

« S'il a encouru la peine de mort, des travaux forcés et à perpétuité, 
de la déportation, il sera condamné à la peine de dix à vingt ans d’empri- 
sonnement dans une colonie correctionnelle. 

« S'il a encouru la peine des travaux forcés à temps, de la détention ou 
de la réclusion, il sera condamné à être enfermé dans une colonie correc- 
tionnelle ou une colonie pénitentiaire pour un temps égal au tiers au 
moins, et à la moitié au plus de celui pour lequel il aurait pu être 
condamné à l'une de ces peines. 

« Dans tous les autres cas, il pourra lui être fait défense de paraitre, 
pendant cing ans au moins et dix ans au plus, dans les lieux dont l'inter- 
diction lui sera signifiée par le gouvernement. 

« S'il a encouru la peine de la dégradation civique ou du bannisse- 
ment, il sera condamné à être enfermé, d’un an à cinq ans, dans une 
colonie pénitentiaire ou une colonie correctionnelle. » 

ART. 2.— L'article 340 du Code d'instruction criminelle est modifié 
ainsi qu’il suit : 

«a ART. 340. — Si l'accusé à moins de dix-huitans, le président posera, 
à peine de nullité, cette question : « L’accusé a-t-il agi avec discerne- 
ment ? » 

Art. 3. — La garde d’un enfant mineur de seize à dix-huit ans ne 
pourra pas être confiée à l'assistance publique par application des articles 
4 et 5 de la loi du 19 avril 1898. 


VARIÉTÉS 143 


Confé rences de psychiatrie médico-légale 
aux avocats stagiaires 


La nécessité pour les magistrats et les avocats de s'initier sérieusement 
aux questions de psychiatrie médico-légale, qu'ils ont chaque jour la 
difficile mission d'examiner et de résoudre, apparaît de plus en plus a 
l’heure actuelle. 

De là est né l'enseignement de psychopathologie légale déjà réguliè- 
rement organisé pour les étudiants en droit dans la plupart des univer- 
sités étrangères. De là est né également le certificat d'études de sciences 
pénales, avec leçons et examen sur la médecine légale et la médecine men- 
tale, inauguré cette année même à la Faculté de droit de Paris et dont 
nous avons parlé dans ‘notre dernier numéro. 

Dans cet ordre d'idées, nous avons encore une innovation des plus 
heureuses à signaler. 

Sur la demande du bâtonnier de l’ordre des avocats de Bordeaux, 
M’ Edouard Bertin, notre collaborateur, le professeur Régis a accepté de 
faire aux avocats stagiaires des conférences de psychiatrie médico-légale. 

Ces conférences ont cela de nouveau et de particulièremént intéressant, 
qu'elles s'adressent non pas à des étudiants en cours d’études, mais à de 
jeunes membres du barreau, plaidant déjà devant le Conseil de guerre, 
la Cour d'assises, le tribunal correctionnel, etc., pouvant, par suite, 
appliquer immédiatement de façon pratique, et pour ainsi dire clinique, 
les notions de médecine spéciale qui leur sont exposées. 

Ajoutons cette particularité encore intéressante que ces conférences ont 
lieu au Palais de justice même, dans la salle d'audience de la deuxième 
Chambre de la cour. 

Les conférences du professeur Régis, qui ont commencé le 29 mai 
dernier et qui se continuent régulièrement toutes les semaines, obtien- 
nent le plus grand succès et sont suivies ‘non seulement par les jeunes 
avocats et le bâtonnier, mais encore par des avocats plus anciens, des 
membres du conseil de l'ordre et par certains magistrats. Nous n’insistons 
pas sur l'importance de cette innovation, qui peut devenir si fructueuse 
et nous souhaitons qu'elle trouve bientôt des imitateurs. 


Hommage au Professeur Brouardel 


Au moment où M. le Professeur Brouardel prend la détermination de 
se reposer et de jouir de la tranquillité et du calme après une longue 
période de labeur ininterrompu, l'Association des médecins légistes de 
l'Université de Paris a, dans sa réunion mensuelle du 18 mai 1906, 
voté à l’unanimité le vœu de témoigner à son vénéré Maître l'expression 


144 JOURNAL DE MEDECINE LEGALE 


de sa profonde reconnaissance pour l’enseignement de tous les jours qu'il 
lui a donné, et pour la sollicitude qu’il n’a cessé de lui témoigner. 

L'Association des médecins légistes de l’Université de Paris a décidé 
d'ouvrir une souscription dont le montant servira à offrir une plaquette 
rappelant les traits sympathiques du professeur Brouardel et un album où 
figureront les noms des souscripteurs. 

Le montant de la cotisation est laissé à l'initiative de chaque souscrip- 
teur, il devra être adressé à M.le docteur Logez-Duc,trésorier du Comité, 
81, rue de Maubeuge, Paris, X°. 

Tout souscripteur de 25 francs et au-dessus recevra une reproduction 
en bronze de la plaquette. 


CORRESPONDANCE 


Le Dr Dubourdieu, médecin-directeur de l'Asile d'aliénés d'Angers, 
nous adresse la lettre suivante : 

Je vous serais bien obligé de vouloir insérer à la Correspondance du 
Journal de Médecine légale les questions suivantes sur lesquelles il serait 
bon d’avoir une fois pour toutes une opinion ferme, ce qui est loin d’être 
la règle, un médecin de l'asile de X... faisant tout le contraire de ce que 
fait son collègue de l'asile de Z... 

1° Un aliéné interné dans un asile et non interdit peut-il valablement 
donner son consentement au mariage de ses enfants, à condition toute- 
fois qu’il se rende suffisamment compte de la portée de l’union projetée, 
ou bien faut-il, dans tous les cas, parce que interné, déclarer qu'il est 
incapable de donner son consentement ? 

2° S'il peut le donner, peut-il le faire par-devant notaire ou bien peut- 
on procéder autrement, et en tout cas, d’une façon moins onéreuse pour 
la famille ? 

Nora. — Nous répondrons dans le prochain numéro à ces questions et 
à la Correspondance insérée dans le numéro précédent du Journal. 


Le Gérant : G. DeLARUE. 


Imp. J. Dumoulin, à Paris. 


4" Année. 25 Août 1906. Numéro 4. 





JOURNAL 


MÉDECINE LÉGALE PSYCHIATRIQUE 





LA MÉDECINE LÉGALE 


en Chine, en Annam et au Cambodge 
PAR 
M. E. JEANSELME 
Professeur agrégé, Médecin des Hôpitaux 


La médecine légale, comme bien on pense, est peu avancée en 
Chine et en Annam. Pourtant un article et un décret du Code anna- 
mite donnent des détails précis sur la manière de conduire une 
enquête et de reconnaître, sur le cadavre, les traces d'un crime. 

L’article 377 intitulé : De la constatation inexacte des blessures 
du cadavre, prévoit, dans son premier paragraphe, cinq cas diffé- 
rents : | 

1° Invoquer un prétexte pour ne pas faire immédiatement les 
constatations ; 

2° Ne pas procéder personnellement à l'enquête et transmettre la 
mission ; 

3° En ce qui concerne les ronctionnaires et employés chargés de 
la contre-visite, ne pas s'appliquer à la recherche minutieuse de la 
vérité, et faire un rapport conforme à celui qui a été établi ; 

4° Ne pas apporter toute l'attention voulue dans les constata- 
tions; 

5° Ne pas établir et déterminer clairement les causes qui ont 
amené la mort. 

Toutes les fois qu’il n’a pas été satisfait aux prescriptions de la 
loi, le principal magistrat chargé du mandat est puni de soixante 
coups de truong, le fonctionnaire chargé du contrôle des détails du 


10 


146 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


service quia asssisté aux constatations est puni de soixante-dix coups 
de truong et l'employé ou greffier est puni de quatre-vingts coups de 
truong... 

Si, au temps des constatations, les fonctionnaires, employés ou 
ensevelisseurs ont accepté quelque valeur de la part des meurtriers 
ou de la famille de la victime (pour atténuer ou aggraver la réalité), 
ils sont punis d’après les dispositions relatives au fait d’innocenter 
ou d’aggraver volontairement. 

Le décret placé à la suite de l’article 377 est très explicite : 

« I. S'il y a des preuves qui établissent que le décès a été 
causé par un meurtre ou par des blessures, bien que les parents en 
fassent la demande, on ne consentira pas à supprimer les constata- 
tions légales '. 

« II. Aussitôt que la déclaration relative à un homicide sera 
parvenue au tribunal, le fonctionnaire chargé du sceau (c'est le fonc- 
tionnaire chef de service, le premier magistrat) se transportera per- 
sonnellement et immédiatement pour procéder à l'examen du corps. 
Il ne lui sera permis d'emmener avec lui qu’un ensevelisseur, un 
greffier de justice et deux agents subalternes ou gardes. Les porteurs, 
les chevaux, les provisions de bouche nécessaires, devront être four- 
nis complètement par ce fonctionnaire, et il est sévèrement interdit 
aux employés ou agents d'exiger ou de recueillir quoi que ce soit... 
Si le magistrat chargé du sceau du district ne pourvoit pas aux 
besoins de son voyage en porteurs, chevaux et provisions, il sera 
l’objet d’une délibération et d’une décision relatives aux contribu- 
tions imposées au sujet du service public... Si des retards sont 
apportés volontairement à l'expédition de l'affaire, pour tenir 
quelqu’un dans l’embarras, on prononcera selon le décret relatif au 
cas où « la décision est facile à prendre et n'est pas prise ». 

Le mot ensevelisseur mérite une explication qu’on trouve 
dans le Code chinois auquel le texte annamite est emprunté. En réa- 
lité, l’ensevelisseur est un expert en constatations médico-légales. 

« À chaque chau ou huyen (sous-préfecture), il doit être attaché 
des ensevelisseurs..… En outre de ceux qui figurent sur les contrôles 
et ont rang dans la hiérarchie, on doit recruter trois personnes pour 


1. En Extrême-Orient, l’autopsie est considérée comme un véritable sacri- 
lège. Plutôt que de s’y résoudre, la famille de la victime peut préférer laisser 
le crime impuni, faute de preuves. 


LA MÉDECINE LÉGALE EN EXTREME-ORIENT 147 


suivre les opérations de ces praticiens et apprendre leur état. A 
chacune d'elles, il est délivré un exemplaire du traité intitulé : 
Mémoire sur la dissipation des fausses accusations, et un employé 
éclairé est chargé de leur faire un cours explicatif. Tous les ans, 
les magistrats des chau et huyen adresseront la liste des ensevelis- 
seurs et des stagiaires au magistrat du phu (préfecture); tous les 
ans aussi, il sera procédé à des examens qui seront subis par ces 
employés et ces stagiaires. La règle de ces examens est que chaque 
employé ou stagiaire doit lire et expliquer un paragraphe de 
l'ouvrage cité plus haut. » 

En Cochinchine, dit Philastre, auquel j'emprunte la traduction 
des textes du Code annamite!, ces ensevelisseurs ou experts 
n'existent pas. Dans la pratique, c’est le magistrat lui-même qui, 
assisté le plus souvent de médecins, fait les constatations. Il suit les 
règles de l'ouvrage chinois cité plus haut. Cet ouvrage, bien qu’il 
ait été plusieurs fois revu, remonte à la dynastie de Tôngs (dixième- 
douzième siècle), ce qui montre le peu de progrès faits, depuis cette 
époque, par les Chinois. La connaissance de cet ouvrage est indispen- 
sable pour reconnaître, au point de vue légal, la gravité des blessures, 
les coups réputés susceptibles de donner la mort. Il en existe de très 
nombreuses éditions. Celle de la vingt-quatrième année de Dao 
Quong (1845), imprimée à Canton, avec notes explicatives, est très 
complète. 

Il résulte de ce qui précède que, sous la domination anna- 
mite, les constatations directes sur le cadavre étaient faites, en 
général, non par un médecin, mais par un expert-ensevelisseur qui 
devait prendre pour guide un livre écrit il y a un millier d’années. 
Bien entendu, l’ensevelisseur se bornait à relever les traces de coups 
et de blessures, le respect dû aux morts lui interdisant d'ouvrir le 
cadavre. 

Étant donnée l’absence de toute notion de chimie, il n’était pas 
question de soumettre à l'enquête médico-légale le corps des victimes 
qui paraissent avoir succombé à un empoisonnement *. 


1. Philastre, le Code annamite. Nouvelle traduction complète ; 2 vol. in-8. 
Paris, Leroux édit., 1876. 

2. Cf. Martin, la Médecine légale en Chine. Exposé des principaux passages 
contenus dans le Si Yuen Luh. (Journ. des connaissances médicales, 1882.) 


148 JOURNAL DE MÉBECINE LÉGALE 


Le Code cambodgien de procédure, titre VI, consacre quatre 
articles à la vérification des coups et blessuresf. 

ART. 22. — Si deux parties viennent porter plainte et faire véri- 
fier leurs blessures et qu’il soit constaté que l’un a des blessures 
visibles et que l’autre ne montre que des blessures anciennes, ou 
des endroits qui n’en portent pas, l’achnha et le smién devront 
dresser procès-verbal et le remettre au juge. Alors, la partie qui ne 
porte pas de blessures sera condamnée à une amende d’après 
l'importance des blessures que porte l’autre partie. 

Arr. 54. — Quiconque s’est disputé et battu avec quelqu'un, s’il 
a des blessures, mais n’a pas porté plainte dans le délai de trois 
jours, sept jours, puis porte plainte ensuite, on ne doit pas recevoir 
sa plainte, parce qu'on dit qu’on ne peut pas examiner et apprécier 
des blessures faites depuis plusieurs jours. 

ART. 19. — Dès que la justice recoit une accusation contre des 
malfaiteurs, des assassins qui en sont venus à des voies de fait 
contre des personnes, qui ont lancé des flèches, tiré des coups de 
fusil, de manière à faire des meurtrissures, des contusions, à cau- 
ser des fractures des membres, la cécité et à rendre les blessés inca- 
pables de gagner leur vie, le tribunal déléguera des agents qui 
devront examiner toutes les blessures, les meurtrissures, les contu- 
sions, les plaies, leur nombre, leur siège, leur gravité. Ces agents 
doivent aussi s'assurer, dans leur enquête, si les blessures ont été 
faites avec la main, avec un instrument, soit en fer, soit en bois, et 
avec quelle sorte d’instrument. 

Si ces officiers trompent la justice, soit sur l'instrument qui a été 
employé, soit en augmentant ou en diminuant le nombre des bles- 
sures, soit en donnant comme graves des blessures légères, ou 
comme légères des blessures graves, ou en donnant comme mor- 
telles des blessures qui ne le sont point, ou comme non mortelles des 
blessures mortelles, ils seront condamnés à l’une des cinq peines. 

L'article 21 reproduit les dispositions générales contenues dans 
l’article 19. Je crois donc inutile d'en donner le texte. 

En somme, la médecine légale au Cambodge est encore plus 
arriérée qu’en Chine et en Annam, car les fonctions d’expert ne sont 
pas. dévolues à des agents spécialisés et tenus à se conformer à 
certaines règles dans leurs investigations. 


1. Leclere Adhémar, Trad. des Codes cambodgiens,2 vol. in-8. Leroux,édit., 1898. 


LES ÉTABLISSEMENTS SPÉCIAUX 


POUR 


ALIENES CRIMINELS 


EN ALLEMAGNE: 


PAR 


Paul SÉRIEUX 
Médecin des Asiles de la Seine 


(Suite et fin) 


Quartier spécial pour les détenus aliénés de Cologne. 


Le quartier de détenus aliénés annexé à la maison centrale de Co- 
logne a été ouvert le 1° octobre 1900. Il possède 33 lits. Il comporte 
3 salles de réunion, 2 dortoirs, 3 chambres d’isolement et2 cellules. 
Ces locaux sont ainsi répartis : 

Rez-de-chaussée. — 3 pièces pour l'infirmerie destinée au traite- 
ment des maladies incidentes, la pharmacie, le cabinet du médecin; 
2 cellules. 

Premier étage. — 1 dortoir pour 6 malades, 1 dortoir pour 
14 malades, 1 chambre d'isolement. 

Deuxième étage. — 1 dortoir pour 10 malades, 2 salles de jour 
pour 14 et pour 10 malades, 2 chambres d'isolement. 

Le quartier spécial possède en outre offices, salles de bains, 
chambres pour les infirmiers et les aides. A proximité du bâtiment 
se trouve une cour cimentée pour les agités et une autre cour plus 
vaste, plantée d'arbres, pour les malades tranquilles. 

La surveillance et le traitement sont assurés par un surveillant 
en chef et sept infirmiers ayant fait leur éducation professionnelle 
dans un asile d’aliénés. Il leur adjoint, en outre, six auxiliaires 
(calfactoren) choisis parmi les détenus non aliénés. Ces auxiliaires 


1. Voir Journal de Médecine légale, n° 1, 25 février 1906. 


150 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


sont recrutés de préférence parmi les sujets de la campagne, habitués 
aux travaux domestiques, condamnés, pour la première fois, pour 
coups et blessures accomplis en état d'ivresse. 

Le quartier spécial n’est pas, en principe, destiné à recevoir les 
inculpés dont le juge d'instruction a ordonné la mise en observation : 
ceux-ci ne peuvent être admis qu’exceptionnellement. I] a en première 
ligne pour but de permettre de surveiller les détenus chez lesquels, 
en cours de peine, surviennent des maladies mentales. Un simple 
doute sur l’état mental d’un détenu suffit pour provoquer son trans- 
fert au quartier spécial. Les formalités d'admission ont été très sim- 
plifiées. Lorsque le malade est considéré comme incurable ou lorsque 
la peine est purgée avant la guérison, les aliénés sont transférés 
dans un asile public. 

Le fonctionnement de ce quartier spécial ne semble pas avoir 
donné entière satisfaction au médecin, M. Longard, qui considère le 
nombre des chambres d'isolement comme insuffisant (3 chambres 
plus 2 cellules, soit 5 chambres d’isolement pour 33 malades). Il y a 
des inconvénients à avoir des dortoirs et des salles de réunion ren- 
fermant 14 malades. Ce qui domine chez les détenus aliénés, ce sont 
les tendances malfaisantes, les récriminations, les complots. 


Quartier spécial des détenus aliénés de Graudenz 


(Irren-Abtheilung an der Strafanstalt Graudenz.) 


Un décret du Ministre de l'Intérieur définit ainsi qu’il suit le rôle 
du quartier d’aliénés annexé à létablissement pénitentiaire de 
Graudenz : 

« Ce quartier est destiné à recevoir les détenus du sexe masculin 
subissant leur peine dans les établissements pénitentiaires des pro- 
vinces de la Prusse orientale, de la Prusse occidentale, de la Pomé- 
ranie et de Posen —lorsque ces détenus, en raison de leur étatmental, 
devront être soumis à une observation et à un traitement spéciaux. 
En outre, ce quartier recevra les inculpés du sexe masculin provenant 
des maisons d’arrêt de ces provinces, lorsque ces inculpés, par suite 
de leur état mental, devront être l’objet d’une observation et d’un 
traitement spéciaux. Ces sujets y seront maintenus jusqu’à ce que 
la nature de leurs troubles psychiques ait été éclaircie d’une façon 
définitive. » 


LES ÉTABLISSEMENTS SPÉCIAUX POUR ALIÉNÉS CRIMINELS 151 


Le quartier spécial de Graudenz a été inauguré le 1°" avril 1902. 
C'est le plus récent des cinq établissements analogues créés en 
Prusse dans ces dernières années. Le quartier d’aliénés se compose 
d'un bâtiment à deux étages séparé de l'établissement pénitentiaire 
par un mur d'enceinte spécial. Au rez-de-chaussée est placée la 
section des malades agités ; au premier étage, la section d'admission 
et de surveillance; au deuxième étage, deux sections pour les sujets 
tranquilles, les travailleurset les convalescents. Le nombre des lits 
est de 50; celui des chambres d’isolement de 9 (dont 4 aménagées en 
cellules). L’installation des salles de surveillance et des chambres 
d’isolement est confornie aux données de la psychiatrie moderne; 
les portes et les fenêtres sont munies des aménagements de sûreté 
spéciaux en usage dans les services pénitentiaires et destinés à em- 
pêcher les évasions. Les malades portent un uniforme spécial qui les 
différencie des autres prisonniers. Les agents du personnel de sur- 
veillance ont fait leur éducation professionnelle dans les asiles 
d’aliénés. Les malades sont occupés au jardinage ou à la fabrication 
de chaises et de nattes. Le quartier spécial est en communication par 
un fil téléphonique avec l’établissement central et avec l'appartement 
du médecin; de plus, de chaque section, on peut appeler à l’aide 
grâce à des sonneries électriques aboutissant à une chambre du rez- 
de-chaussée où fonctionne un service de garde permanent, jour et 
nuit. La proportion des infirmiers est de r pour 5 aliénés. Le médecin 
du quartier spécial est également médecin de la prison. 

En principe, la durée du séjour des malades dans le quartier 
spécial ne doit pas dépasser six mois. On admet que ce laps de 
temps suffit pour arriver à une constatation définitive de l’état men- 
tal. Les aliénés ne sont conservés plus de six mois que dans le cas 
où l’on peut affirmer, sans crainte d'erreur, que dans le cours d’une 
nouvelle période de six mois le traitement aboutira à la guérison 
avec l'expiration de la peine. 

Le quartier spécial de Graudenz — comme les autres quartiers 
de ce genre — a donc pour heureux résultat, dit le docteur Sander, 
médecin du service, de débarrasser les asiles des sujets les plus 
dangereux et les plus désagréables. Mais d’autre part, par suite de 
la facilité du transfert des détenus dans le quartier spécial, on voit 
augmenter le nombre des criminels aliénés incurables qui, comme 
par le passé, doivent trouver place dans les asiles. Dans les établis- 


152 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


sements où il n'existe pas de sections spécialement réservées aux 
malades de cette catégorie, leur admission est rendue difficile, de 
sorte que certains quartiers spéciaux sont encombrés. Deux solu- 
tions peuvent être proposées pour remédier à cet inconvénient : ou 
bien obliger les plus importantes des administrations provinciales 
de créer des sections spéciales pour l’internement des criminels 
aliénés incurables, ainsi qu’on l’a fait dans certaines provinces, ou 
bien fonder des asiles spéciaux pour les aliénés de cette catégorie 
comme en Angleterre, en Amérique, en Italie. Cette dernière solu- 
tion nécessiterait une loi spéciale. 

Dans les pages qui suivent, nous donnerons quelques rensei- 
gnements sur des établissements mixtes recevant à la fois des 
condamnés devenus aliénés et des aliénés criminels. L’un, l’établis- 
sement de Waldheim (Saxe), est annexé à un établissement péni- 
tentiaire ; l’autre, le pavillon de sûreté de Duren, est une dépen- 
dance d’un asile provincial d’aliénés (Province rhénane). 


Quartier spécial de condamnés aliénés et d'aliénés criminels 
de Waldheim (royaume de Saxe). 


Cet établissement national (Landes-A nstalt) est destiné à admettre 
les détenus (du sexe masculin) devenus aliénés, et aussi les aliénés 
ayant commis des actes qualifiés crimes. Il constitue une annexe de 
l'établissement pénitentiaire de Waldheim ; il est placé sous l'auto- 
rité du directeur de ce dernier établissement. Le médecin en chef, 
M. Brackmann, enest le directeur au point de vue du service médical. 

Le quartier spécial, fondé en 1876, a été agrandi en 1898. Il pos- 
sède 200 lits. C’est donc le plus considérable des quartiers d'aliénés 
annexés à des établissements pénitentiaires, en Allemagne. 

Voici le mouvement de la population pour l’année 1897 : 


Malades présents (1° janvier 1897) : g3 hommes. 
Nombre des admissions : 72 hommes. 

Nombre des malades traités : 165 hommes 
Nombre des sorties : 11 hommes. 

Nombre des décès : 2 hommes. 

Présents (1° janvier 1898) : 152 hommes. 


Nous empruntons au Rapport annuel pour l'année 1899 (cité 
par M. Nacke) les renseignements suivants : le nombre des malades 








LES ÉTABLISSEMENTS SPÉCIAUX POUR ALIÉNÉS CRIMINELS 153 


traités a été de 226; celui des admissions de 56 (dont 25 malades 
provenant de l'établissement pénitentiaire de Waldheim, 12 de la 
prison de Zwickau, etc., et 6 non condamnés). Parmi les malades 
admis au cours de l’année, 3 ont été reconnus non aliénés, parmi 
les autres se trouvaient 2 paralytiques et 4 épileptiques. Le nombre 
des sorties a été de 41, dont 28,21 p. 100 par guérison, et 
20,51 p. 100 par amélioration. La mortalité a été faible. Pas de sui- 
cides, pas d’accidents. La proportion moyenne des travailieurs a été 
de 83,4 p. 100. 

Le quartier spécial fonctionne d’une façon satisfaisante. Il est 
actuellement encombré et il deviendra nécessaire de l'agrandir à 
moins qu’on organise un second quartier spécial auprès d’une autre 
prison. Si on se décide à transférer à Waldheim les femmes aliénées 
criminelles actuellement à l’asile de Colditz, le quartier spécial 
devra posséder au moins 3uo lits. 

Les observations faites sur les malades admis dans le quartier 
spécial de Waldheim tendraient à prouver la prédominance des 
psychoses hallucinatoires : on attribue ce fait à l’isolement cellulaire. 
Chez 37 aliénés, la maladie mentale a éclaté pendant le séjour du 
détenu en cellule. L’isolement favoriserait donc l’éclosion d’hallu- 
cinations, surtout chez les sujets jeunes et non endurcis. 


Nous avons examiné, dans les pages qui précèdent, l’organisa- 
tion des quartiers de condamnés devenus aliénés, annexés à des 
établissements pénitentiaires, en Prusse. (Le quartier spécial du 
royaume de Saxe annexé à l’établissement pénitentiaire de Waldheim 
renferme, en outre des condamnés aliénés, des aliénés ayantcommis 
des actes criminels.) Il nous faut maintenant parler d’un autre type 
de quartiers spéciaux, à savoir ceux qui sont annexés, non pas à 
une prison, mais à un asile d’aliénés ordinaire. I] existe des quar- 
tiers de ce genre à Dalldorf (Berlin), Colditz (Saxe), Herzberge 
(Berlin), Neu-Ruppin, Düren, à l'établissement de travail de 
Tapiau. Un quartier spécial d’aliénés criminels sera annexé à l'asile 
en construction près de Giessen (Hesse). Il en sera de même dans le 
grand-duché de Bade. 


Le pavillon d’aliénés criminels de Düren (Bewahrungshuus). 


La Province Rhénane, sans se laisser arrêter par les divergences 


154 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


d'opinion ayant trait aux mesures spéciales que nécessitent les alié- 
nés criminels,a pris,dans ces dernières années, la détermination de 
mettre à exécution le projet qui lui semblait le plus pratique. 

L'internement dans les services d’aliénés ordinaires des détenus 
devenus aliénés et des aliénés ayant commis des actes réputés 
crimes, a donné lieu à des plaintes très vives de la part des mala- 
des, des familles et des médecins. Dans ces derniers temps, ces 
réclamations sont devenues très pressantes. Plus on cherchait à 
donner aux asiles une organisation en rapport avec les conceptions 
nouvelles, en accordant aux aliénés le maximum de liberté possible, 
plus l'opinion publique déplorait la promiscuité de malades avec des 
meurtriers, des voleurs : on considérait comme incompatibles le 
rôle qu'avait à remplir un hôpital de traitement et les exigences 
d’un établissement pénitentiaire. 

Éliminer des asiles rhénans les aliénés criminels qui sont des 
éléments de trouble et de désordre ; les rassembler dans un quartier 
annexé à l'asile provincial de Düren, telles furent les bases du pro- 
jet adopté par le Conseil. Les propositions suivantes furent votées 
dans le but de délimiter la tâche qu’on poursuivait : 

1° Il ne pouvait être question de s'occuper des aliénés criminels 
(détenus en cours de peine), dont l’État a le devoir d’assurer le trai- 
tement. L'établissement provincial n’était tenu d’hospitaliser les 
aliénés criminels qu’en tant que ceux-ci ne pouvaient plus être 
considérés comme en cours de peine. Pendant la durée de la peine, 
c'est en effet à l’État qu’incombe le soin de traiter et de surveiller 
les détenus devenus aliénés; le service provincial de assistance des 
aliénés n’a pas à s'en occuper. Sous le rapport strictement légal, il 
en est de même des inculpés en observation au point de vue de l’état 
mental, bien qu’en pratique il soit passé outre parfois à ces consi- 
dérations. 

2° Restent à considérer les catégories suivantes, pour lesquelles 
un quartier spécial est nécessaire : 

a) Les criminels aliénés qui sont mis en liberté ou qui ont purgé 
leur peine ; 

b) Les aliénés ayant commis des actes criminels, auxquels il 
faut joindre les aliénés qui ont manifesté des tendances homi- 
cides. 

Pour les deux dernières catégories, le placement dans l'asile 


LES ÉTABLISSEMRNTS SPÉCIAUX POUR ALIÉNÉS CRIMINELS 155 


de sûreté peut n'être ordonné que si cette mesure devient néces- 
saire en raison des particularités de chaque cas. 

3° D’après une enquête faite dans les asiles rhénans, il résulte 
(ce que des statistiques antérieures avaient déjà montré) que le 
nombre des femmes rentrant dans les catégories ci-dessus énoncées 
est très peu élevé. Au contraire, pour les hommes, il fallait prévoir 
le chiffre de 48 places. 

4° Par dérogation au règlement des asiles rhénans, qui laisse 
au directeur-médecin de l'asile le droit de se prononcer sur l’admis- 
sion des entrants, il fut décidé que l'admission des malades dans le 
pavillon de sûreté serait exclusivement attribuée au gouverneur, afin 
d'assurer, pour chaque cas individuel, une enquête complète. 

5° Le prix de journée des malades traités dans le pavillon de 
sûreté devait être plus élevé que celui des aliénés ordinaires, par 
suite des frais spéciaux d'entretien et d'installation : 2 marks 50 au 
lieu de 1 mark 35. 

Le nom de Bewahrungshaus (pavillon de surveillance ou de sûreté) 
fut choisi en raison des termes de la loi prussiennedu rr juillet 1891, 
suivant laquelle les provinces ont l'obligation d'assurer l'assistance, 
le traitement et la surveillance (Bewahrung) des aliénés. 

Le pavillon de sûreté est,comme ila étéditplus haut, annexé à un 
asile d’aliénés provincial et non à un établissement pénitentiaire. Il 
ne comporte que des malades du sexe masculin. Il est placé sous 
l'autorité du médecin-directeur de l’asile, comme tous les autres 
quartiers de l’établissement. C’est le médecin en chef de la division 
des hommes de l'asile qui est chargé du service médical du pavillon 
de sûreté, sous le contrôle du directeur-médecin en chef. Un assis- 
tant et un surveillant en chef sont affectés au service du pavillon 
spécial. La thérapeutique a malheureusement peu d’action sur des 
malades de ce genre : les détenus qui deviennent aliénés sont, en 
effet, en Prusse, conservés dans des quartiers spéciaux annexés aux 
prisons tant que leur peine n’est pas purgée ou que leur maladie 
n’est pas considérée comme chronique, cas dans lesquels ils sont 
transférés dans les asiles provinciaux (Düren et autres.) Dans des 
conditions aussi défavorables au point de vue de l'intervention 
médicale, on s'explique que le poste de chef de service de ce pavil- 
lon soit peu recherché par les médecins. 

Le pavillon spécial, ouvert en 1900, ne comptait, au début de 


156 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


l’année 1901, que quinze malades seulement venus des autres asiles 
provinciaux. On a d’abord voulu tenter un essai avec un nombre 
restreint de sujets et aussi faire l'éducation du personnel de sur- 
veillance. Pour stimuler le zèle de ses agents, le directeur a obtenu 
un crédit lui permettant de leur allouer des indemnités spéciales. 

Le pavillon de sûreté est complètement séparé de lasile de 
Düren; il est situé à roo mètres environ du quartier des agités 
(hommes) de l'asile; élevé au milieu des terrains de culture de l’éta- 
blissement, il est isolé de ce dernier par des plantations, des jardins 
potagers. 

Le pavillon de sûreté est une construction en briques d’apparence 
monumentale, avec de larges fenêtres grillées. Bien que précédé 
d’un parterre fleuri, l'aspect général est assez rébarbatif. L'ensemble 
des constructions comprend un bâtiment central de 48 m. 68 de 
facade et deux ailes de 21 mètres de longueur; entre ces trois corps 
de bâtiment se trouvent les deux cours qui servent de préaux. Tous 
les corps de bâtiment sont élevés d’un étage sur rez-de-chaussée; 
seule, la partie médiane du bâtiment central possède un deuxième 
étage (appartement d’un assistant, chambres d’infirmiers). 

Le plan du pavillon a été élaboré à l’aide des données fournies 
par les personnalités les plus compétentes d'Allemagne. Le but qu’on 
s’est avant tout proposé a été de répartir les aliénés de façon à per- 
mettre de les classer judicieusement et d’en isoler un grand nombre. 

Le pavillon, dont la population est de 48 malades, comprend deux 
sections de 24 malades chacune, complètement indépendantes l’une 
de l’autre, et situées, l’une au rez-de-chaussée, l’autre au premier 
étage. Chaque section possède 4 à 5 infirmiers (soit la proportion 
de r infirmier pour 4 ou 5 malades), et, pour la nuit, 2 veilleurs. 

L'entrée du pavillon est placée entre une chambre d’infirmiers 
et l'office. Ce dernier local sert à réchauffer les aliments et à laver la 
vaisselle. On entre dans le pavillon par un vestibule très bien éclairé 
aux murs ornés de feuillages assez décoratifs; on franchit une grille 
historiée d’un dessin assez heureux masquant sa destination, puis il 
faut traverser la chambre d’infirmiers servant de loge de concierge. 
Celle-ci donne accès à une vaste salle de réunion qui sert aussi de 
réfectoire; ses dimensions sont de 9 mètres sur 8 mètres. A droite 
et à gauche de cette salle s'ouvrent les portes de deux dortotirs de 
six lits et de deux ateliers. Ces quatre pièces, groupées autour de la 


LES ÉTABLISSEMENTS SPÉCIAUX POUR ALIÉNÉS CRIMINELS 157 


salle de réunion, ont la même superficie : 6 m. 30 sur 7 mètres. 
Grâce à la dispositions adoptée, on a pu éviter d’avoir recours à un 
corridor central, qui eût rendu la surveillance plus difficile. 
Pendant la nuit, les portes qui font communiquer les ateliers avec 
la salle de réunion centrale restent ouvertes, ce qui permet aux 
veilleurs de chaque étage de faire facilement leur ronde; dans 
l'intervalle des rondes, les veilleurs se tiennent dans la salle de 
réunion. 

Aux deux extrémités du bâtiment principal se trouvent deux dor- 
toirs de six lits, dont les dimensions sont de 6 m. 50 sur 7 mètres. 
A côté de ces dortoirs sont placés les cabinets d’aisances et, du côté 
droit, une salle de bain avec deux baignoires ; du côté gauche un 
magasin. | 

Chaque étage du bâtiment principal possède donc quatre dor- 
toirs de six lits, donnant sur la facade et situés symétriquement, 
et trois salles de jour (une salle de réunion et deux salles d’atelier 
donnant sur la cour intérieure. 

Les ailes latérales forment des sections d'isolement séparées des 
locaux du bâtiment principal par une grille de fer renforcée, placée 
dans le corridor sur lequel ouvrent les locaux d'isolement. Dans le 
dessin de cette grille, on remarque le souci de décoration déjà 
signalé. Chaque aile comprend, de chaque côté, et à chaque étage, 
deux chambres d'isolement et deux cellules, ce qui donne, en tout, 
4X2X2—= 16 chambres d'isolement ou cellules pour une popula- 
tion totale de 48 malades. 

Les cellules ont une longueur de 4 m. 5o et une largeur de 
2 m. 50. Les chambres d'isolement ont une largeur plus grande : 
3 m. 50. Leur capacité dépasse 40 mètres cubes. Le corridor a2 m. 50 
de large. 

Une des cellules est munie d’une grille à barreaux très solides 
qui isole complètement le malade du visiteur. Une autre cellule, en 
outre de cette grille, en possède une seconde destinée à empêcher le 
malade d'approcher de la fenêtre, de sorte que celui-ci se trouve 
ainsi enfermé dans une sorte de cage. Ces aménagements, exécutés 
par ordre de l’administration provinciale, ne paraissent pas approuvés 
par le médecin directeur. 

Bien que les portes et les fenêtres (celles-ci munies de barreaux) 
aient été construites d’une facon particulièrement solide, elles ont dû 


158 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


être soigneusement renforcées. Les malades, en effet, éminemment 
destructeurs et inventifs, arrachent les châssis, les volets, les sup- 
ports des portes. 

Les cabinets d'aisances sont bien éclairés; les murs ont un revê- 
tement de céramique de couleur claire. Pas de siège de cabinet dans 
les cellules. Les malades ont à leur disposition un vase de « papier 
mâché ». 

Le linoléum est très employé. On est frappé par la clarté qui 
inonde les différents locaux. Les murs des salles sont ornés de 
tableaux sans cadres,(pour ne pas fournir d’instruments aux malades). 
Des allume-pipes sont à leur disposition. 

Chacune des deux sections posséde un jardin affectant la forme 
d'un carré d’environ 26 mètres de côté, jardin qui lui est spéciale- 
ment affecté, avec entrée particulière. Le mur qui entoure le jardin 

4 mètres de hauteur; on a pris soin d’éviter, aux points où il se 

raccorde avec le pavillon, tout ce qui pourrait faciliter les évasions. 

Il n’y a ni grenier, ni caves. Le toit est fait de bois et ciment. 

Chauffage central, avec installation des appareils dans un sous- 
sol ayant unc entrée particulière. 

Les aliments sont fournis par la cuisine de l'asile. 

Les plafonds et les escaliers sont de construction massive, dans le 
double but d’éviter les dangers d’un incendie et d’empécher les 
évasions. 

En raison de la solidité qu’il a fallu donner à l’ensemble des con- 
structions et aux améliorations qui ont été ultérieurement nécessaires, 
les frais de construction du pavillon se sont élevés à 237000 trancs. 

Ce pavillon spécial est, pour la direction de l'asile, une source 
de préoccupations sérieuses. Dès les premiers mois, nombre de dif- 
ficultés se produisirent; plusieurs évasions eurent lieu par suite de 
certaines défectuosités dans l'installation des cellules, des grilles, 
des fenêtres, etc., de la possibilité des aliénés de se concerter entre 
eux; certains malades essayèrent de terroriser le personnel par 
leurs menaces et leurs violences. Comme il fallait s’y attendre dans 
un essai de ce genre, il y a encore beaucoup à apprendre et maintes 
améliorations à introduire. 

Le pavillon, ouvert en mai 1900, dut être complètement évacué 
pendant quelques mois, pour permettre de réparer les fenêtres, les 
portes, etc. Les cellules durent être reconstruites d’une façon beau- 


LES ÉTABLISSEMENTS SPÉCIAUX POUR ALIÉNÉS CRIMINELS 159 


coup plus solide, et non comme des chambres d'isolement destinées 
à des aliénés ordinaires. L'état mental spécial des malades du pavillon 
de sûreté nécessite, en effet, des aménagements tout à fait exception- 
nels ; les sujets observent quels sont les points défectueux de l’instal- 
lation et savent en profiter. En quelques mois on a pu recueillir 
toute une collection d'instruments divers destinés à rendre une évasion 
possible (clefs, tournevis), d'armes, le tout fabriqué avec des os, des 
clous, des débris métalliques, des fils de fer provenant des sommiers, 
des vis. Ce petit musée témoigne de l’ingéniosité et de la ténacité que 
déploient ces aliénés criminels pour reconquérir la liberté. Aussi 
la vaisselle donnée aux malades est-elle « en papier mâché », les 
gobelets en aluminium ; les couverts, en étain, sont très malléables. 

Même pour les sujets dangereux du pavillon de sûreté, on n’a 
point recours aux moyens de contention mécanique ; on se contente 
de l'isolement, du traitement par le repos au lit; les bains prolongés 
sont également employés. Le travail n’est pas encore organisé; on 
a fait l’essai des travaux de couture et de cartonnage. Le travail est 
rémunéré (environ ofr. 27 par jour). 

Actuellement la grande majorité des malades, dont le nombre ne 
s'élève qu’à vingt-deux (un seul étage est occupé), comprend des dé- 
tenus devenus aliénés’; les autres sont des aliénés ayant commis des 
actesįdits criminels et des aliénés dangereux; mais le directeur méde- 
cin estime qu’une proportion assez notable des sujets classés dans la 
première catégorie étaient en réalité déjà aliénés avantleur condamna- 
tion. On avait d’abord tenté de réduire. dans une certaine mesure, 
l'isolement, mais on a dû y renoncer en présence des complots que ne 
cessent de faire les malades. Le directeur insiste sur la nécessité de 
répartir ceux-ci en groupes encore plus restreints; le nombre des 
chambres d'isolement est insuffisant; il en faudrait une proportion de 
50 p. 100. On construit d’ailleurs à Berlin un pavillon de sûreté 
pour aliénés criminels qui possédera des chambres d’isolement dans 
la proportion de 5o p. 100 malades. 

Conformément aux vœux de la Commission, les inculpés en 
observation au point de vue mental sont placés, non pas au pavillon 
de sûreté, mais dans les quartiers de l'asile. 

Admissions et sorties. — L'autorité judiciairen’intervientpas dans 
le placement des malades au pavillon de sûreté. 

Le placement des aliénés criminels dans la section spéciale, est 


160 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


ordonné par le chef de l'Administration provinciale après rapport du 
directeur d’un des asiles publics de la province rhénane. Les cri- 
minels aliénés restent à l’asile jusqu’à leur guérison, mais en fait, la 
plupart sont incurables. 

Le tribunal et l'administration des prisons demandent de temps 
à autre de leurs nouvelles, mais ne s'inquiètent d'eux qu'autant que 
leur temps de condamnation n’est pas encore expiré. Passé ce délai, 
les autorités judiciaires ne s'occupent plus des criminels aliénés. 

Si un criminel aliéné guérit avant que sa peine soit purgée, il est 
transféré de nouveau à la prison. 

Lorsque la peine du criminel aliéné est expirée au moment de la 
guérison, le directeur le fait sortir sans intervention de la justice et 
sans aucune restriction de liberté, après avoir, comme unique for- 
malité administrative, averti la famille du malade et le maire de sa 
ville. 

Les malades incurables sont conservés indéfiniment dans le pa- 
villon de sûreté. 

Il n’est fait aucune distinction entre les criminels devenus aliénés 
et les aliénés devenus criminels. Parfois, des malades particulière- 
ment vicieux et dangereux sont admis, après autorisation du chef de 
l'administration provinciale. 

Un contrôle spécial est exercé sur le pavillon de sûreté par un 
médecin aliéniste inspecteur. 


Résumons les caractéristiques du pavillon de sûreté de Düren : 

1° Pavillon spécial annexé à un asile d’aliénés et destiné à rece- 
voir : 1° les détenus aliénés provenant des quartiers spéciaux d’alié- 
nés annexés aux établissements pénitentiaires, lorsque ces malades 
ont purué leur peine ou sont considérés comme incurables; 2° les 
aliénés ayant commis un acte dit criminel sous l'influence de leur 
maladie mentale (non-lieu, acquittement) ; 5° les aliénés dangereux; 

2° la population du pavillon, bien que peu élevée (48 malades), 
est répartie en deux sections (une par étage), divisées chacune en 
petits groupes. L'état des locaux est le suivant pour l’ensemble du 
pavillon. 

8 dortoirs de 6 lits ; 

4 salles d’atelier ; 

2 salles de réunion : 


LES ÉTABLISSEMENTS SPÉCIAUX POUR ALLÉNÉS CRIMINELS 161 


4 quartiers d'isolement avec chacun deux chambres d’isolement 
et deux cellules. 

Il faut noter que les chambres d'isolement peuvent être utilisées 
comme salle de travail pour un aliéné. Chaque section possède son 
jardin, sa salle de bains et se trouve complètement indépendante de 
l’autre section. 

Le prix de journée des aliénés du pavillon de sûreté est presque 
double de celui des malades de l’asile, soit un prix de revient annuel 
de 912 mk. 50 (1140 francs), au lieu de 492 marks. 


Rappelons en terminant ces notes, dont la plupart ont été prises 
sur place, que le nombre des asiles spéciaux consacrés en Allemagne 
au traitement des diverses catégories d’aliénés criminels est actuelle- 
ment de onze. En Prusse, on projette même d’annexer à chaque 
grand établissement pénitentiaire un quartier spécial pour le traite- 
ment des détenus devenus aliénés. On commencerait, en première 
ligne, par les établissements des villes universitaires. La, en effet, il 
serait possible de confier les fonctions de médecin du quartier spé- 
cial à un professeur de médecine légale et de psychiatrie. Autrement, 
l’organisation projetée entrainerait des dépenses qui pourraient 
constituer un obstacle. Le service médical des quartiers spéciaux 
serait ainsi assuré par des médecins compétents, au grand profit des 
malades et des progrès de la science. 


11 


ARCHIVES MÉDICO-LÉGALES 


AMNESIE ET DELIRE DE PERSECUTION SIMULES 


EXPERTISE MEDICO-LEGALE 
PAR 
PITRES, REGIS, ANGLADE 


Les faits de simulation d’amnésie et de folie ne sont pas rares 
assurément. Ils sont parfois compliqués et délicats à expertiser. 
Celui-ci en est une preuve, c’est pourquoi nous avons pensé qu'il 
y avait un intérêt à le publier. 


Nous soussignés, docteurs A. Pitres, doyen de la Faculté de médecine 
de l’Université; E. Régis, professeur adjoint; D. Anglade, médecin en 
chef de l’asile des aliénés de Bordeaux, 

Commis par jugement du tribunal correctionnel de Bordeaux, en date 
du 9 novembre 1905, à l’effet d'examiner l’état mental de G..., inculpé 
de vol; 

Serment préalablement prêté entre les mains de M. le président du 
tribunal correctionnel, avons pris connaissance du dossier, réclamé des 
pièces complémentaires, dont une, le rapport des médecins aliénistes de 
Berne, ne nous est pas encore parvenue, interrogé et examiné l'inculpé, 
rédigé un rapport; 

Ce rapport se divise en quatre parties. On y trouvera successivement : 


[. — L'analyse du dossier de l'instruction; 
If. — Le relevé de l'examen mental et physique; 
[IT. — L'interprétation médicale de nos observations; 
IV. — Le résumé et les conclusions de notre expertise. 


I 


G... est inculpé de vol. Venu à Bordeaux, on ne sait exactement à 
quelle date, il fait, dans un grand restaurant, le 4 mai 1905, la connais- 
sance d’une demi-mondaine. Sous le faux titre de capitaine Gordon, il 


AMNESIE ET DELIRE DE PERSECUTION SIMULES 163 


demeure avec elle trois jours et trois nuits, tente, a plusieurs reprises, 
réussit une fois, des escroqueries aux faux chéques, au préjudice de sociétés 
de crédit ou de commerçants de la ville, puis disparaît subitement, le diman- 
che 7 mai, emportant les bijoux de sa maîtresse. Arrété au moment où il 
se disposait à prendre le train dans une gare autre que la gare principale, 
il propose à un agent de le relâcher moyennant l'abandon d’une partie 
des objets volés { pièce 22 du dossier de l'instruction). 

Le prévenu comparaît le 8 mai devant M. le juge d'instruction, dit 
se nommer Georges G..., mais refuse de donnet les noms de son père 
et de sa mère. « Je ne sais pas, répond-il, si j'ai été condamné. J'ai lieu 
de croire, puisque les bijoux ont été trouvés en ma possession, que je les 
ai pris, mais je n’ai aucun souvenir de ce qui s'est passé: On m’a raconté 
que j’ai été interné dans une maison d’aliénés. » Le magistrat lui présente 
des lettres présumées écrites de sa main. « Je reconnais mon écriture, dé- 
clare G..., mais je ne me rappelle pas avoir écrit ces lettres, et j'ignore ce 
qu’elles contiennent. » ( Piéce 4.) 

Interrogé à. nouveau le ro mai, G... répète qu'il ne peut donner de 
renseignements sur son état civil. « J’ai perdu la tête, ajoute-i-il. Je ne me 
rappelle rien (sic). » (Pièce 7.) 

Le 15 mai, le magistrat instructeur est muni des premiers renseigne- 
ments. Ceux de la préfecture de police à Paris, établissent que G... est né 
à Varsovie (Pologne russe) le 21 octobre 1872, qu’il a été condamné : 
1° le g mai 1892 à cinq ans de prison et dix ans d'interdiction de séjour, 
pour vol et escroquerie, par la Cour de Paris; 2° le 3 février t902, a un 
an de prison, pour vol et escroquerie, par la même Cour. « On m'a déjà 
raconté tout ça, réplique G..., je n'eh ai jamais cru un mot, et je ne le 
crois pas. » (Pièce 14.) | 

Cette attitude à l'instruction a déjà motivé une visite médicale. G... y 
fait spontanément allusion : « Vous m’avez envoyé un docteur, je vous 
prie de lui dire de ne pas revenir. Je ne suis pas fou, j’ai toute ma raison. 
Je ne veux pas être examiné par un médecin. » | Pièce 14.) | 

` Cependant, interrogé encore le 20 juin, G... invoque toujours l'inf- 

délité de sa mémoire : « Je me suis, dit-il, creusé la tête pour arriver à 
me rappeler les circonstances qui m'avaient amené ä Bordeaux; je n'y suis 
pas parvenu. Je crois me rappeler seulement que la comtesse G... et moi 
nous nous étions proposés d’aller soit 4 Vichy, soit en Belgique, soit enfin 
à Bordeaux, puisque c'est dans cette ville que je suis venu, en effet. » 
(Pièce 23.) 

Néanmoins, le 11 septembre, G... accepte de discuter les faits d’escro- 
querie. « Je ne crois pas, explique-t-il, avoir commis d'escroquerie, car 
je supposais avoir encore de l'argent à la banque Barklay de Londres... 


164 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Quelques jours auparavant, cette banque n'avait pas hésité à m'adresser 
de l'argent à l'hôtel Continental sur simple lettre de moi. » (Pièce 44.) 

Entre temps, de diverses sources, sont parvenus à l'instruction des 
renseignements complémentaires sur le passé de G... Son existence peut, 
dès lors, être reconstituée assez exactement sur une période de treize années. 

Le dossier est encore muet sur les vingt premières années du prévenu. 
On sait qu’il est né en 1872, mais on ne trouve sa trace qu’en 1892, devant 
la Cour de Paris. Il est déjà qualifié « d'audacieux malfaiteur », tout spé- 
cialement habile à pratiquer, sous des noms d'emprunt, ce que le réquisi- 
toire du ministère public appelle « l’escroquerie à la conversion. » { Pièce 
go du dossier de 1892.) Ce genre d'escroquerie consistant à surprendre la 
confiance du clergé protestant ou catholique par des conversions plusieurs 
fois renouvelées, dans le seul but d’obtenir, en méme temps que des con- 
sécrations nouvelles, de nouveaux subsides en argent. C'est ainsi, qu'étant 
israélite d'origine, G... a successivement embrassé la religion protestante, 
reçu le baptême catholique et la confirmation de la main même de far- 
chevêque de Paris. Condamné à cinq ans de prison, il purge sa peine à la 
maison centrale de Poissy, s'y fait remarquer par un caractère difficile, 
autoritaire, querelleur. (Renseignements fournispar le directeur.) Expulsé 
du territoire français le 14 mars 1897, on le retrouve, le 5 octobre 1897, 
devant la Cour de Londres sous le faux nom de « baron de Gourelle ». 
Condamné à cinq ans de travaux publics, il est, à l’expiration de sa peine, 
réclamé par le gouvernement français, extradé le 13 septembre 1901, con- 
damné, le 13 décembre 1901, par le tribunal de la Seine pour escroquerie 
et abus de confiance commis en 1897. 

Nous le retrouvons, le 23 juin 1902, entre les mains de la police de 
Fribourg (Suisse). Il est inculpé de vol au préjudice de l’Armée du salut, 
qui l'avait recueilli et employé, à Berne, sous le nom de « Kocidowski ». 
A l'instruction, pour la première fois, G... prétexte une perte de mémoire, 
mais il est identifié par le service anthropométrique de Paris. Néanmoins, 
son attitude détermine une mise en observation à l'asile d’aliénés de la 
Valdau. Il y est observé, au point de vue mental, depuis le 2 juillet 1902 
jusqu'au 4 février 1903. Nous sommes insuffisamment renseignés, et c'est 
une lacune de notre expertise, sur la marche de cette longue observation. 
Du rapport de nos éminents confrères suisses, nous n'avons pu lire que 
les conclusions ainsi rapportées : 

1° Maurice G... est, en même temps, un malade d'esprit, et il fait de 
la simulation (le traducteur a, par erreur, écrit dissimulation). 

2° A-t-il été le 22 iuin 1902, au moment de lacte du vol, dans un état 
où il n'était pas conscient? c’est ce qu’il est impossible de dire. En tout 
cas, cela nous paraît fort douteux. 


AMNÉSIE ET DÉLIRE DE PERSÉCUTION SIMULÉS 165 


3° Sommes sûrs, par contre, que son libre arbitre ou sa volonté, s'ils 
n'ont pas été tout à fait annihilés, ont du moins été très diminués. 

4° Nous ajoutons qu'aujourd’hui G... est, sans aucun doute, un irres- 
_ ponsable. | 

L'action judiciaire se trouve arrêtée par ces conclusions, et G... est 
expulsé du territoire suisse en février 1903. 

En mars 1903, il passe à Romans (Drôme), commet des escroqueries 
« aux faux chèques », échappe à la justice et vient échouer, en avril 1903 
(et non, sans doute, 1902, comme il est écrit pièce 38), dans le Est End 
de Londres, où il est recueilli, « dans un état de profonde misère », par 
un membre de l'Armée du salut. On ladmet à Victoria House, un asile 
pour acooliques, situé à Hadleig, dans le comté d’Essex. Sa conduite y est 
irréprochable. Il y « méne une vie saine et honnéte, se montre trés labo- 
rieux, infatigable dans ses efforts pour faire le bien, s’abstenant de bois- 
sons et de tabac, ne fréquentant aucun lieu d’amusement ». Mais on le dit 
« sujet à des ébranlements nerveux, paraît être d’un tempérament étrange, 
exalté; prêt à agir toujours sous l'impulsion du moment. Il entreprenait 
beaucoup plus de travail qu’il n’en pouvait raisonnablement accomplir ». 
(Déclaration solennelle de William Henry Iliffe, secrétaire résident à 
Victoria House). 

De Victoria House, G... passe, en avril 1904, à la Technical schools Sou- 
thend on Sea, avec le titre de professeur d'allemand et des appointements de 
150 livres sterling. Il est considéré, dans sa nouvelle situation, comme un 
« homme fort respectable », comme un professeur de très grand talent, mais 
aussi comme un homme névrosé, exalté (lettre Brownn, 16 juin 1905), très 
actif et travaillant à l'excès, faisant des efforts pour se vouer à l’œuvre de 
relèvement entreprise par l'Armée du salut, mais excessivement hystérique 
et névrosé ». (J. Baker, g octobre 1905.) (Lettres communiquées aux 
experts par la défense. ) 

Toujours est-il que G... garde sa qualité de professeur à Southend on 
Sea jusqu’au 27 avril 1905. Il disparaît subitement, après avoir réalisé 
quelques chèques périmés, laissant, dit-on, une maîtresse enceinte de ses 
œuvres, vient à Paris, commet une série de vols et d’escroqueries pour 
lesquels il est réclamé par le parquet de la Seine, et paraît à Bordeaux le 
4 mai 1905. Ici se place le vol accompli dans les circonstances qui nous 
sont connues et que nous avons à apprécier. 

Pendant que le dossier se complétait, une expertise mentale était or- 
donnée le 16 septembre 1905. Elle se justifiait par l'existence d'un rap- 
port concluant, à propos d’un vol antérieur, à l’irresponsabilité complète, 
par l’attitude même de G... à l'instruction. 

Cette expertise confiée au docteur Lande fut, au dire de l'expert, parti- 


166 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


culièrement laborjeuse. Le prévenu refusait de recevoir l'expert; demandait 
au juge de lui épargner ses visites pour se plaindre ensuite de n'être pas 
visité. Les motifs de cette répugnance à accepter l'expertise sont donnés 
par G... dans une lettre (pièce 46/2). « Je crois que le docteur a eu le 
tort de vouloir m'hypnotiser dès le début de notre entrevue... Croyez que 
j'ai toute ma raison; croyez que si j'ai été interné en Suisse, c'était par 
pure canaïllerie parce qu'il y avait des gens qui avaient intérêt à parvenir 
de faire de moi ce qu'ils ont fait. Et c'est la crainte que j'éprouve de ces 
gens qui me fait hésiter à me soumettre à un examen médical. » 

Le docteur Lande déposa un rapport qui se termine par ces conclu- 
sions ; 

« Le sieur G... n’est pas un dégénéré ; c’est un homme bien doué phy- 
siquement, trés intelligent, trés instruit, appartenant, selon toute proba- 
bilité, à un miljeu social élevé; en somme, un déclassé. 

a L’amneésie dont il se fait une arme de défense est simulée; l’inculpé 
ne l’invoque que pour cacher san passé et atténuer la gravité des actes 
qui lui sont reprochés. 

« Je considére le sieur G... comme jouissant de la plénitude de ses 
facultés intellectuelles et, par suite, comme entièrement responsable de ses 
actes. » | 

G... comparait le g novembre 1905 devant le Tribynal correctionnel 
qui ordonna, conformément aux conclusions de la défense, la contre- 
expertise dont noys sommes chargés. 


II 


Nous vimes G... pour la première fois le 17 novembre. Il ne fit aucune 
difficulté pour entrer en communication avec nous et se déclara tout prêt 
à nous répondre avec sincérité. 

« Je sais, nous dit-il, spontanément et sans préambule, que j'ai beau- 
coup d'ennemis et qu’ils sant très puissants. Ils cherchent à me jouer 
toute sorte de tours. Pendant la nuit, on cherche à m'électriser. Qui vous 
êtes ? Je m'en doute bjen; c’est tout à fait inutile. Il n’y a qu’une chose 
que je crains. M. Lande n'a pas été franc. La première fois, il a essayé de 

m'hypnotiser. Je sentais qu'il me forçait à dire des choses que je ne voulais 
pas dire. Le docteur Lande est venu la nuit à mes pieds m'observer; je 
l'ai vu, je faisais semblant de dormir, je ne dormais pas. [I m'observait, 
c'était comme si on m'électrisait aux mains et aux pieds. On me l'a fait 
déjà plusieurs fois, à la Waldau. On m'en a fait bien d'autres. On s'étonne 
que j'aie peur. On a fait tout son possible pour se défaire de moi. On cher- 
chait à m'empoisonner. Dès que je mangeais, je ne pouvais pas dormir. 


AMNESIE ET DELIRE DE PERSECUTION SIMULES 167 


On me disait que c’était des idées. J’avais des ¢ruptions par tout le corps, 
des boutons qui enflaient. Je me nourrissais des pommes du jardin et je 
ne souffrais pas. (Tremble en s'exprimant ainsi, regarde autour de lui 
avec inquiétude.) Je n'aurai pas peur si vous me promettez que vous 
n'aurez recours à aucun mauvais procédé, que vous ne chercherez pas à 
me faire du tort. Voilà six mois que je suis ici et je n’ai jamais fait la 
moindre chose qui ne soit raisonnable. Empoisonné, c'est certain. Je n'avais 
pas plutôt fini de manger que je rendais tout. Je ne voyais pas ce qu'on 
mettait dans les plats. Quoi? Je ne puis rien dire. On avait intérêt à me 
supprimer. Le poison ne faisait pas de mal aux autres malades parce 
qu'ils étaient malades. Même chez moi, il a fallu toujours me méfier. A la 
Waldau, des infirmiers avaient ordre de m'injurier; ici, en prison, c'était 
la même chose avec les gardiens. Je ne peux pas dire que je reconnaissais 
les voix. C'était comme marmotté. Le soir, les premiers temps, c'était 
affreux. Quelqu'un derrière la cloison m’excitait à répondre. Ce qu'on me 
disait? Des grossièretés absurdes; c'était si trivial ! 

« S'il fallait énumérer tout! On me parlait comme si on me connaissait 
à fond. On me suggérait de répondre. Je résistais pendant quelque temps; 
puis, par colère, je répondais. On me parlait en français, des fois aussi en 
allemand : des cochonneries, ayant trait aux mœurs... avec des femmes... 
Ja sodomie... On ne me reprochait pas mes actes, on ne lisait pas dans ma 
pensée. Ce n'est que dans les commencements de mon séjour à la Waldau. 
Depuis lors, une seule fais, en chemin de fer, des gens, dans yn comparti- 
ment voisin, me disaient d'aller faire. c’est trop dégoûtant…. allez donc. 
avec des femmes. Je me suis fâché. Ici, à Bordeaux, ça avait commencé. 
La nuit,en bas, des gens avaient organisé un orchesire.'Je m'étais endormi, 
puis des voix me parlaient. En cellule, j'ai eu ces sentiments d’électrisa- 
tion. Comme si on vous piquait avec mille aiguilles. Des mauvaises 
odeurs? Je n’en ai pas senti. Je n'ai rien éprouvé dans les organes génitaux. 

« Dans quel but tout cela? Ma situation est torturante. J'ai une expli- 
cation, je ne veux pas la donner. J'ai des présomptions. Quand j'aurai la 
certitude, je la donnerai. Pour moi c'est la certitude ; on a intérêt à ne sup. 
primer comme on a intérêt à me faire perdre la mémoire. Des gens gar- 
daient le moindre de mes mouvements pour m’'empécher de faire des 
recherches. Il doit y avoir une question de famille. On doit avoir intérêt 
à ce que je ne sache pas quel est mon passé. Je suis professeur choyé; j'en- 
seigne avec éclat. Comment peut-on concilier tout cela avec mes condam- 
nations. Ils prétendent qu'ils connaissent mon passé. Îl y aurait pour moi, 
à le connaître, le calme de la certitude. Je suis dans l'incertitude, je ne 
sais pas qui je suis, je nie par induction. Vaguement je me souviens de 
Genève — un voyage entouré de soldats. Je suis certain que la perte de 


168 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


mémoire aété provoquée. On m'a montréune photographie qu'on préten- 
dait être de ma mère. Effectivement cette personne est venue, pendant la 
nuit, me parler et me consoler. J’ai mes idées à ce sujet. On ne veut pas 
supprimer le premier vagabond venu. J'ai dû recevoir une éducation 
supérieure. Je dois appartenir à une famille supérieure. Rien ne me serait 
assez élevé. Pas royale si vous voulez, maïs princière. On a eu des intérêts 
politiques à m'écarter. J'aurais été expulsé de Varsovie comme révolu- 
tionnaire. » 

Et dans les entrevues successives que nous avons eues avec lui, G... a 
renouvelé ces propos avec une tendance manifeste å revenir sur les mêmes 
idées pour les exprimer à peu près dans les mêmes termes. 

Ses souvenirs ne remontent pas au delà de juin 1902. 

« Le premier point d'appui que je puisse trouver pour mes souvenirs, 
écrit-il dans un mémoire remis aux experts, est Genève. Sans pouvoir dire 
exactement quand, comment et pourquoi, j'ai l'impression assez distincte 
d’y avoir été victime d’une attaque nocturne; viennent ensuite quelques 
scènes confuses, un long voyage en chemin de fer, des soldats, un lit 
d'hôpital entouré de médecins et enfin une longue promenade en voiture 
à la campagne. Scènes dont le souvenir me cause toujours une inexpri- 
mable et inexplicable sensation d'angoisse. Le premier fait absolument 
conscient de mon existence et dont je ne saurais douter, c’est ma présence 
à la Waldau. » 

Sur son séjour à la Waldau, G... ne tarit pas. Il dit qu'il y a « souf- 
fert » et qu'il y a été « choyé ».Sa mémoire le quitte dès qu’il en sort en 
février 1903. « Je n'ai pas gardé, dit G..., un souvenir distinct de ce qui 
s'est passé entre ma sortie de la Waldau et mon entrée à Victoria House », 
mais le dossier nous apprend qu'il est venu en mars 1903 à Romans où 
son passage a été. marqué par une escroquerie; en avril 1903, dans les 
« bas-fonds de Londres ». Il se souvient de tout ce qu’il a fait à Victoria 
House et a Southend on Sea, d'avril r903 à avril 1905, mais ignore plus 
ou moins ce qui lui est arrivé depuis. Nous disons plus ou moins parce 
que G... n'oublie pas toujours les mêmes faits de la même manière. « Je 
me suis creusé Ja tête pour arriver à me rappeler les circonstances qui 
m'avaient amené à Bordeaux; je n'y suis pas parvenu. » Ainsi s'est-il 
exprimé d’abord devant nous comme devant le juge d’instruction, mais le 
19 novembre, il nous écrit : « L'on m'a souvent demandé ce qui m'avait 
amené à Bordeaux et, par délicatesse, je fus forcé de répondre que je ne le 
savais pas. Mais à vous, je crois pouvoir le dire » et comme explication un 
long récit de rencontre, aux Folies-Bergères, d'une jeune fille séduite et 
prostituée, rencontre aussitôt suivie: de la résolution de poursuivre le 
séducteur jusqu'à Bordeaux, etc. 


AMNESIE ET DELIRE DE PERSECUTION SIMULES 169 


Et en ce qui concerne son séjour à Bordeaux, le prévenu, après avoir 
déclaré « qu'il n’a aucun souvenir de ce qui s'est passé (p. 4), qu’il a perdu 
la tête et ne se rappelle rien » (pièce 7), soutient devant nous qu'il était 
tombé dans un guet-apens. Il était suivi par sa « prétendue victime qui 
l'a hypnotisé et tenu entièrement sous son empire ». Des gens avaient vu 
un profit à le supprimer. C'est une explication par la persécution. G... 
parle volontiers d'électricité et d'hypnotisme. Il reproche amèrement aux 
médecins de l'avoir hypnotisé. « A la Waldau, le docteur Fankauser 
venait m’électriser la nuit, samusait à me suggérer les pensées et les actes 
les plus révoltants, les plus dégoûtants. » (19 novembre 1905.) De février 
1903 à mai 1905, il mest plus question d'hypnotisme et de février 1903 à 
avril 1904, c’est le calme parfait. « Au mois d’avril 1904, écrit G..., je vins 
habiter Southend et je m’en suis toujours repenti; car avec mon séjour à 
Southend mes ennuis ont recommencé. Avec le mois d’avril 1905, arri- 
vérent les vacances de Pâques que je fus passer à Paris. Là, les tracas et 
les persécutions recommencèrent de plus belle. J'étais continuellement et 
je me sentais en véritable danger de mort. Je rentrai à Southend le 
28 avril, mais me voyant poursuivi par des individus à mine louche qui 
firent même irruption dans ma chambre pendant la nuit, je fus pris de 
peur et quittai précipitamment Southend, le 30 avril, retournant à Paris. » 
(19 novembre 1905.) 

Toutes ces persécutions, au dire de G..., visent à l'éloigner d’une situa- 
tion élevée à laquelle lui donnent droit ses origines « peut-être pas royales, 
mais princières ». De ce que nous a dit G.... nous n'avons retenu que les 
propos saillants, les interprétations principales, celles que nous aurons à 
discuter. 

Auparavant, nous consignons ici les résultats de l'examen physique. 

G... est un homme d’allure distinguée, svelte, de taille au-dessus 
de la moyenne, apparemment robuste et bien constitué. La face est nette- 
ment asymétrique et le côté gauche est aplati ; l'oreille est imparfaitement 
ourlée. Par contre, la denture est bonne, la voûte palatine n'est pas 
ogivale. Les fonctions s’accomplissent bien, sauf le sommeil qui, au dire 
du prévenu, serait rare. Les organes sont en bon état. La respiration 
est normale. Le rythme cardiaque est régulier, mais la circulation péri- 
phérique est peu active. On note la coloration violacée des extrémités, une 
mauvaise nutrition des ongles. L'appareil digestif paraît en bon état. 

La force motrice est intacte partout. La réflectivité oculo-pupillaire 
est conservée. Les réflexes rotuliens sont vifs. La sensibilité existe dans 
ses différents modes et partout sans exagération ni diminution appré- 
ciables. 

Nous avons dû abréger cet examen physique, le prévenu ne s'y étant 


170 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


pas soumis de très bonne grâce. Un moment même, ila fallu l'interrompre 
parce que le mot d'hypnotisme avait été prononcé. « Je ne veux pas être 
hypnotisé, s’écria G..., en s’gloignant, vous me feriez dire des choses 
que je ne veux pas dire. » | 


III 


De notre examen, il résulte tout d'abord que G... n'est atteint 
d'aucune maladie organique, qu'il n’est porteur d’aucyn stigmate phy- 
sique suffisant pour caractériser une névrose fonctionnelle ou la dégéné- 
rescence. 

Dans la sphère mentale, la culture intellectuelle est plus que moyen- 
nement développée. Les connaissances sont variées et étendues, mais 
G... accuse, dans sa mémoire, des lacunes profondes et formule des 
interprétations délirantes de persécution. [l s'est présenté lui-même et 
dès sa première comparution comme un amnésique et un persécuté. Arré- 
tons-nous sur cette amnésie et ce délire; nous sommes au point culmi- 
nant de cefte expertise. 

a) L'amnésie. — Le prévenu a parlé pour la première fois, en juin 1902, 
à Fribourg, de l'infidélité de sa mémoire qui ne lui permettait pas de 
donner son état civil. I] est vrai qu'auparavant, à Berne, il avait déclaré 
« devoir taire son nom par considération pour son pèrg et sa mère et ne 
pas vouloir révéler sa vie antérieure pour la même raison » (pièce 42). 

A Bordeaux, le lendemain de son arrestation, il s’est déclaré « inca- 
pable de dire son âge, les noms de son père et de sa mère », s'expliquant 
sur le vol, il a dit: « J'ai lieu de croire, puisque les bijoux sont trouvés 
en ma possession, que je les ai pris, mais je n'ai aucun souvenir de cg qui 
s'est passé. On m'a raconté que j'ai été interné dans ake maison d’alié- 
nés (pièce 4). » Deux jours plus tard, il ajoutait : « J’ai perdu la mémoire, 
je ne me rappelle rien. » 

L'absence de mémoire paraît alors complète, mais, par Ja suite, le pré- 
venu a contesté l'escroquerie comme s'il s’en souvenait (pièce 44) et 
expliqué le vol par une interprétation délirante. Même constatation en ce 
qui concerne son séjour dans un asile d’aliénés. « On m'a raconté que 
jai été interné dans un asile d’aliénés » dit-il, le 8 mai, comme s'il était 
mal renseigné sur le fait, 1andis que le 19 novembre nous le trouvons 
très affirmatif : « Le premier fait absolument conscient de mon existence 
et dont je ne saurais douter est mon séjour à la Waldau. » 

De tout ce qui s'est passé avant juillet r902, G... dit ignorer tout, sauf 
ses acquisitions intellectuelles. Il a des souvenirs très vagues sur ce qu'il 
a fait de février à avril 1903, se souvient parfaitement de la période 
d'avril 1993 à avril r905 et se contredit encore pour ce qui se rapporte aux 


AMNÉSIE ET DÉLIRE DE PERSÉCUTION SIMULÉS 171 


premiers jours de mai 1905. Il déclare tout d'abord qu'il ne se « souvient 
de rien », qu'il s’est vainement « creusé la tête pour se rappeler les circon- 
stances de sa venue à Bordeaux », puis il nous donne spontanément le 
motif de son voyage et reconnaît qu'il a voulu le cacher aux juges. 

Telle est cette amnésie qui porte 1° sur trente années de l'existence du 
prévenu ; 2° sur des parcelles seulement de cette existence depuis trois ans. 
Ce serait une amnésig rétrograde considérable, intermittente, singulière, 
et, i] faut bien le dire aussi, complaisante. Car elle couvre exactement 
toutes les périodes inavouables, nous laissant voir les deux seules années 
de bonne tenue en Angleterre et huit mois de séjour dans un asile 
d’aliénés. 

Telle qu’elle se présente, cette amnésie n'est superposable à aucune 
des formes, pourtant nombreuses, que la pathologie mentale a reconnues 
jusqu'à ce jour et pẹ s'explique par aucune de ses causes habituelles. En 
effet, G... nest pas un intoxiqué. S'il a commis des excès alcooliques, ils 
ont été assurément peu prolongés, puisque, depuis 1892, il a séjourné pen- 
dant plus de dix ans en prison, huit mois dans un asile d’aliénés et les 
témoignages s'accordent à reconnaître sa sobriété pendant les deux années 
de son séjour en Angleterre. Au surplus, nous n'avons relevé aycun des 
signes physiques de l'intoxication alcoolique. 

G... a bien parlé d'un traumatisme don il aurait été victime à Genève. 
Les souvenirs sont peu précis et suspects à cet égard, nous n'en pouvons 
faire état. 

L'examen physique n’a relevé aucun stigmate d’hystérie ou d’épilepsie. 
On ne peut mettre en cause l'épilepsie larvée. 

Ainsi, nous ne retrouvons ni une des physionomies habituelles de 
l'amnésie, ni une des causes qui passent pour susceptibles de la proya- 
quer. 

Et on ne peut vraiment s'arrêter à l'hypothèse d’un fait pathologique 
nouveau dès qu'on a envisagé celle de la simulation. 

G... a intérêt à simuler l'amnésie pour couvrir son passé. I] se con- 
tredit sans cesse dans ses manières de ne pas se souvenir. Il se souvient 
des périodes les plus troublées de son existence et notamment de son 
séjour à la Waldau et ne sait rien de ses dix ans de calme dans les prj- 
sons. [l sait tout de ses deux années de séjour en Angleterre et ne peut 
dire ce qu'il a fait la veille de son arrestation. 

Jl est de toute évidence que G... se souvient de ce qu'il veut quand il 
veut. Son amnésie est simulée. 

b) Le délire de persécution. — G..., nous l'avons dit, s'est plaint à 
nous, dès le premier jour, d'être en butte à toute sorte de persécutions. 
Non seulemenl il a été électrisé, magnétisé, empoisonné, mais encore les 


172 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


infirmiers, à la Waldau, les gardiens à la prison, lui ont « marmotté » 
des injures grossières ou tenu des propos « dégoûtants ». Il avu, la nuit, 
ses persécuteurs et parfaitement reconnu le docteur Lande au pied de son 
lit. Il n’a jamais senti de mauvaises odeurs ni rien éprouvé de pénible du 
côté des organes génitaux, sauf qu'il est poussé à se masturber. Et ces per- 
sécutions sont intermittentes. Actives les premiers temps de son séjour à 
la Waldau, elles cessèrent à peu près complètement dans les derniers mois, 
pour ne reparaître qu’en avril 1904 sous une forme discrète. C'est pour 
fuir ses persécuteurs que G... dit avoir quitté Southend on Sea, être venu 
à Paris sous un nom d'emprunt, puis à Bordeaux dans les mêmes condi- 
tions. C’est une autre version. 

Ses persécuteurs ont un but et ils marchent d’accord pour surveiller 
ses moindres mouvements, travailler a détruire sa mémoire, annihiler sa 
volonté. Ils espèrent ainsi le mettre dans l'impossibilité de faire valoir ses 
droits de famille qui sont « princiers ». 

Ainsi, ce délire serait intermittent et systématisé. Il s’associerait à 
l'amnésie, se caractériserait par des hallucinations de la sensibilité géné- 
rale et spéciale, même de la vue; des idées d'empoisonnement, de persécu- 
tion, de grandeur. Avec ces caractères, il ne saurait trouver place dans le 
cadre du délire de persécution systématisé progressif. En effet, ce dernier 
est essentiellement et par définition une maladie mentale progressive. Elle 
n'admet pas des hallucinations de la vue et l’amnésie ne s’y observe 
jamais. Bien au contraire, les persécutés de ce genre se font remarquer 
par la précision de leurs souvenirs. [ls n’oublient ni un fait ni une date et 
leur délire de persécution se double d’un délire de revendication. Persé- 
cutés, ils sont à leur tour des persécuteurs, rédigent mémoire sur mémoire, 
adressent lettre sur lettre aux pouvoirs publics, ne s’accordant aucun 
répit dans leurs réclamations; au lieu que G..., se disant écarté de ses 
droits princiers n’a jamais fait une démarche pour les reconquérir. 

Ces seules comparaisons suffisent pour établir que nous ne sommes en 
présence ni de la physionomie délirante, ni des réactions de la folie systé- 
matisée progressive. 

A côté du délire de persécution type, il y a bien des formes à contours 
moins nets. Les idées de persécution apparaissent dans la manie et surtout 
la mélancolie ; elles prédominent dans une forme particulière de démence 
précoce, s’observent aussi dans la confusion mentale et la dégénérescence. 
Dans tous ces cas on la voit éclater par bouffées ; elles constituent un symp- 
tôme passager qui, s'il persiste, prend rapidement les allures du délire de 
persécution systématisé progressif. 

Ainsi, les idées délirantes de persécution exprimées par G... ne 
cadrent pas avec ce que nous savons des persécutés. Le récit qui nous en 


AMNESIE ET DELIRE DE PERSECUTION SIMULES 173 


est fait manque d’un cachet d'authenticité pathologique ; il apparaît comme 
une leçon apprise, incontestablement mal apprise. 

G... simule la folie comme il simule l'amnésie, celle-ci pour voiler 
le passé, celle-là pour excuser le présent et éviter la prison par l'asile 
d’aliénés. | 

G... est donc un simulateur. Il était déjà, avant 1892, enclin au 
mensonge, s’abritait sous de faux noms pour commettre des escroqueriés, 
était particulièrement habile à jouer la comédie de la conversion. De 
mensonge en mensonge, il est arrivé peu å peu à la simulation de l'am- 
nésie et de la folie. 

Cette genèse n’enlève pas pourtant à la simulation son caractère étrange. 
L'idée de simuler la folie ne peut germer sur tous les cerveaux; il faut nous 
demander si celui de G...,qui n'est pas d’un aliéné, est d’un homme 
normal. 

On ne peut douter de son intelligence ; elle est vive et la culture intel- 
lectuelle est très développée. A ce point, qu’à trente ans, après avoir fait 
dix ans de prison et huit mois d’asile d’aliénés, il enseigne, avec éclat, 
dans une grande école d'Angleterre. 

[l passe pour un travailleur infatigable mais aussi pour un hystérique, 
un exalté, un névrosé, un impulsif. Ce qui est certain, c'est qu’il a quitté 
une situation brillante et largement rémunérée pour courir les aventures, 
retomber dans l'escroquerie et la prison et finalementse retrancher derriére 
amnésie et la folie. 

[l a cédé à son instinctivité mal tempérée par un sens moral insuffisant, 
est passé, sans autre motif, d’une vie laborieuse et « respectable » à celle 
des escrocs et des voleurs. Nous y voyons la preuve d’une déséquilibration 
mentale manifeste. 

G... est un désiquilibré qui ne peut s'accommoder d'une vie régulière, 
succombe à la nostalgie des aventures par où il arrive à la prison. 


IV 


RÉSUMÉ 


G... se retranche derrière une amnésie des persécutions pour couvrir 
ou excuser ses actes. 

L'amnésie et le délire de pérsécution sont simulés. 

La simulation est une des nombreuses manifestations dela déséquili- 
bration mentale du prévenu. 


CONCLUSIONS 


10 G... n'était pas, au moment du vol dont il est est inculpé, en état de 
démence au sens de l'article 64 du Code pénal. 


174 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


2° G... est toujours sous l'influence d'une déséquilibration mentale qui 
comporte une certaine atténuation de sa responsabilité. 

Ce rapport était signé le 5 février. Nous nous mîmes d'accord 
avec M. le procureur de la République pour surseoir à le déposer. 
Et, le 15 février, nous avons reçu communication du rapport in 
extenso, en allemand, de l'expertise mentale effectuée à Berne, à 
propos du vol de juin 1902. 

Nos confrères suisses ont longuement et minutieusement observé 
G... Leur rapport est très documenté. 

Il nous apprend que le prévenu, à Berne, en juin 1902, comme à 
Bordeaux en mai 1905, a prétexté une perte de mémoire et exprimé 
des idées délirantes dont les experts n’ont pu retrouver la trace anté- 
rieurement à l’arrestation. Il nous apprend aussi, qu’à l’instruction, 
G... se disant Kocidowski, s’est prêté de fort mauvaise grâce aux 
vérifications anthropométriques qui devaient révéler son identité. 

L'amnésie s’est caractérisée alors par la perte du souvenir de 
l'existence écoulée et, aussi, par l’oubli des notions acquises sur la 
Jangue allemande. Pendant les huit mois de son séjour à la Waldau, 
G... a gardé l’attitude d’un homme qui ne lit pas, ne parle pas, ne 
comprend pas l'allemand. Une fois pourtant, le 6 juillet, ila répondu 
à une réflexion pénible le concernant et formulée en langue allemande 
par le médecin. 

Cette amnésie parut suspecte et intéressée dès le début de l'in- 
struction; les experts la déclarent simulée de toutes pièces. 

Sans jamais cesser de simuler l’amnésie, G..., à l'asile de la 
Waldau, a exprimé des idées délirantes mélancoliques, terrifiantes, 
mystiques, de persécution, d’empoisonnement, etc., fait deux ten- 
tatives de suicide, etc. Nous serions tentés de dire qu’un tel 
délire est incompatible avec une simulation prolongée. Un mélan- 
colique en proie à des hallucinations terrifiantes, enclin au suicide, 
ne peut prendre les précautions d’un simulateur. Mais il ne saurait 
entrer dans notre rôle de faire un diagnostic rétrospectif. 

Nos éminents confrères ont conclu à la réalité du délire associé 
à la simulation de l’amnésie. Leur opinion s'appuie sur les caractères 
des idées d’empoisonnement, sur l’agitation nocturne, sur les ten- 
atives de suicide, la durée de la simulation, etc. 

Il faut bien reconnaître que la tâche des premiers experts fut plus 
délicate encore que la nôtre. Ils ne pouvaient prévoir que les mani- 


AMNESIE ET DELIRE DE PERSECUTION SIMUJ.ES 179 


festations délirantes cesseraientavec l’action judiciaire, qu’elles repa- 
raîtraient trois ans après,avec des caractères nouveaux, le lendemain 
d’une nouvelle arrestation pour vol, etc. Quoi qu’il en soit, pour les 
experts de Berne, G..., en 1902,a simulé l’amnésie et présenté un 
vrai délire développé sur une constitution hystérique. 

La lecture attentive de ce rapport ne nous a révélé aucun fait 
nouveau de nature à modifier nos conclusions que nous maintenons 
intégralement. i 

G... fut reconnu coupable successivement par les tribunaux cor- 
rectionnels de Bordeaux et de Paris et condamné deux fois à deux 
ans de prison, les deux peines devant se confondre. 


CHRONIQUE JUDICIAIRE 


TRIBUNAL DE COMMERCE DE SAINT-ÉTIENNE 


Audience du 13 mars 1906 


VENTE. — CONSENTEMENT VICIÉ PAR L'IVRESSE. —— PREUVE OFFERTE. — 
ADMISSIBILITÉ 


Il est de principe qu'il ne saurait y avoir de consentement, au vœu de 
l'article 1108 du Code civil, quand celui qui consent en apparence est 
dans l'impossibilité matérielle de consentir. L'ivresse, ayant pour effet 
direct de jeter celui quien est atteint dans un état de déraison exclusif 
de la réflexionet de la liberté morale, l'empèche par là même de donner 
un consentement libre et raisonné sur les choses qui lui sont proposées 
pendant qu'il se trouve en cet état. Dès lors, les conventions qu'il est 
appelé à conclure sous l'empire de l'ivresse, doivent être considérées 
comme nulles pour défaut de consentement. 

En conséquence, lorsqu'un plaideur soutient que le consentement qu'il 
a donné au contrat qui lui était proposé était vicié par l'ivresse dans 
laquelle il était alors plongé, et qu'il offre d'administrer la preuve du fait 
par lui allégué, cette preuve est pertinente et admissible et doit être 
ordonnée. 


Les faits de la cause sont exposés dans le jugement suivant, rendu sur 
les plaidoiries de M* Brunon, avocat, pour M. Thévenel, et Bourlier, 
avoué, pour M. Meyer : 


« Le Tribunal : 


« Attendu qu'aux termes d'un exploit du 11 décembre 1905, Alexandre 
Thévenel est opposant a un jugement de ce siége, du 14 novembre 1905, 
prononçant à ses torts et griefs la résolution de la vente à lui consentie, le 
29 août 1905, par André Meyer, du fonds de commerce de papiers peints 
que ce dernier exploitait rue de la République, no 3, et le condamnant au 
payement d'une somme de 1 000 francs de dommages-intérêts à titre d'in- 
demnité de résiliation ; 

a Attendu que cette opposition s'étant produite dans les délais et avec 


CHRONIQUE JUDICIAIRE 177 


les formes de la loi, est régulière et recevable ; qu’elle impose, dès lors, 
au Tribunal, le devoir d'examiner les moyens invoqués pour la faire 
valoir ; gf 

« Attendu que le contrat de vente dont, à défaut d’exécution, Meyer 
poursuit la résolution contre Alexandre Thévenet, aurait, au dire de ce 
dernier, été consenti par lui alors qu'il était sous l'influence de l'ivresse, 
provoquée par Meyer lui-même, et que le consentement donné au contrat 
sus énoncé serait, dès lors, suivant la prétention dudit sieur Thévenet, 
vicié dans son essence même, et ne saurait l’engager, puisqu'il l'aurait 
fourni à un moment où, troublé par l'ivresse, il ne pouvait adhérer au 
contrat proposé par un consentement sérieux et valable ; 

« Attendu qu'il est de principe qu'il ne saurait y avoir consentement, 
au vœu de l'article 1108 du Code civil, quand celui qui consent en appa- 
rence est dans l'impossibilité matérielle de consentir ; que l'ivresse, ayant 
pour effet de priver de toute volontéréfléchie la personne qui enest atteinte, 
empêche par là même cette personne de donner un consentement libre et 
raisonné sur les choses qui lui sont proposées pendant qu'elle se trouve en 
cet état, et que, dès lors, les conventions que celle-ci peut être appelée à 
conclure sous l’empire de l’ivresse doivent être considérées comme nulles 
pour défaut de consentement ; 

« Attendu que, s’il est vrai, comme l’articule Thévenet, qu'il se trou- 
vait réellement en état complet d'ivresse au moment où il a été appelé à 
donner son consentement pour Ja conclusion du marché ayant pour objet 
la vente du fonds decommerce de Meyer, le consentement étant vicié dans 
son essence même, doit être considéré comme n'existant pas, et, par suite, 
la convention alléguée par Meyer doit suivre le même sort, cemme dépour- 
vue d’une des quatre conditions essentielles prévues pour sa validité par 
l'article 1108 du Code civil; 

«a Attendu que la preuve offerte par Thévenet qu'il était en état 
d'ivresse quand il a été appelé à donner son consentement au contrat de 
vente du fonds de commerce de Meyer est donc pertinente et admissible 
et qu'avant tout plus ample débat sur la validité du contrat litigieux, il y 
a lieu de l'ordonner; 


« Par ces motifs ; 


« Reçoit comme régulière en la forme l'opposition formée par 
Alexandre Thévenet au jugement par défaut prononcé contre lui, le 14 no- 
vembre 1905; et, avant de statuer définitivement au fond sur cette 
opposition, tous droits et moyens des parties demeurant expressément 
réservés, autorise ledit sieur Alexandre Thévenet à prouver, tant par 
titres que par témoins, que la vente verbale dont excipe Meyer, «a été 


178 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


« passée le 29 août 1905, au café du Phénix, rue de la République, à Saint- 
« Etienne, vers dix heures du soir, après libations prolongées et station- 
« nements dans divers cafés, et alors que Thévenet se trouvait en état 
« d'ivresse » ; circonstances et dépendances, etc. » 

OBSERVATIONS. — On peut consulter : Dalloz (Jur.ing., vo Obligations, 
no 346 et suiv.) ; C. de Toulouse, 25 juillet 1863 (Dal., 1863.2.139), et 
spécialement, la note (4°) mise par l’arrêtiste à la suite de cet arrêt; Demo- 
lombe (vo Obligations, 1° vol., no 81, avec arrêts et opinions citées); 
Laurent (t. XV, no 464, p. 534). 

(Gazette des Tribunaux, 27 avril 1906). 


ANALYSES 


L'Utilisation dans les rapports médico-légaux des dépositions ver- 
balisées sous la forme d’interrogatoires, par UNGAR (75° congrès de 
la Société psychiatrique de la province du Rhin, 17 juin 1905. Allg. Zettschr. f. 
Psychiatrie, XLII, c. 5 et 6, 1903). 


La coutume veut que l'interrogatoire des prévenus ou témoins pro- 
voqué par les juges ou la police ne soit nullement transcrit textuellement 
sur les procès-verbaux. Il n’en est généralement fait qu’un extrait sousune 
forme aussi concise et sommaire que possible. Et cependant on leur con- 
serve le dispositif d'interrogatoire. Bien souvent on y emploie certaines 
tournures telles que « j'avoue pleinement l'acte qui m'est reproché »; ou : 
« J'accepte comme mien le témoignage du témoin N... qui vient dem'être 
lu et j'y souscris de tous points. » 

Il est exceptionnel que le procés-verbal donne exactement la réponse 
à une question posée, qu’il indique ce qui a été dit spontanément par le 
comparant, ce qui n’a été exprimé qu’à la suite d’une assez longue exhor- 
tation. On ne rencontre guère la transcription des questions et réponsés 
réelles que dans les procès-verbaux de la procédure en interdiction. 

Cette manière d'établir un procès-verbal est fort nuisible pour tout 
expert en général, mais surtout pour l'expert aliéniste qui a besoin de se 
rendre compte d’après l'expression même et la conduite de l’interrogatoire 
de l'état mental à cette époque, de l’inculpé. Il peut être totale- 
ment induit en erreur. C'est ce qui a lieu, quand ce n'est pas l'examen 
direct du sujet par l’aliéniste qui peut éclairer la situation, quand il s'agit 
de juger de l'état mental à une certaine époque plutét que d’apprécier Ja 
manière d’être intellectuelle ultérieure, quandon est conduit à se demander 
s’il n’y a paseu une ivresse pathologique, un accès d’obnubilation crépus- 
culaire épileptique ou tout autre trouble de la connaissance transitoire. 

I] serait donc préférable de résumer la teneur de ce qui a été dit dans 
les entrevues quelconques et de réserver la transcription textuelle de l'in 
rogatoire pour les points les plus importants. Quand on adopte la forme 
d’interrogatoire, il faut que ce qui a été dit soit consigné aussi exactement 


180 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


que possible; le procès-verbal doit alors montrer à quel degré ce qui a été 
dit constitue la réponse à une question posée. 


Discussion. 


M. Petman. — M. Ungar a mis le doigt sur la plaie. Quiconque est 
obligé à une appréciation d’après des pièces de procédure a ressenti vive- 
ment l’inexactitude des procès-verbaux. Peu de gens savent objectiver et 
fournir la reproduction objective. Notre Société doit agir. Que M. Ungar 
résume son avis en un certain nombre de résolutions que la Société fera 
siennes! 

M. ASCHAFFENBURG. — A uncadolescente extrêmement débile le procès- 
verbal attribuait ces paroles : « J'avoue avoir commis l'acte incriminé. » 
D’après le Code de procédure criminelle, la teneur des opérations judiciaires 
antérieures aux débats ne sauraitavoir d'importance. Théoriquement, donc, 
la façon dont est fait le procès-verbal n'aurait pas grand danger. Mais pra- 
tiquement, il n’en va pas de même. Si le président ne donne pas lecture 
des procès-verbaux, il en reproche le texte à l’accusé. Il est certainement 
arrivé à tout expert de voir battre en brèche l'exactitude de ses observa- 
tions et la justesse de ses conclusions par de prétendues déclarations anté- 
rieures de l'inculpé. Et nous pataugeons dans les ténèbres quand il s'agit 
de documents de gens décédés, ou de la relation d'états qui depuis long- 
temps se sont évanouis. 

Une complète réforme est urgente. En automne, le congrès des mé- 
decins fonctionnaires allemands prendra des résolutions sur les vœux à 
formuler au sujet dela réforme du droit criminel. Il serait, par conséquent, 
opportun que notre Sociéfé précise ses desiderata et les joigne à ceux des 
médecins fonctionnaires de l'Allemagne. 

M. Pererri. — Il faut que les juges mentionnent dans les pièces du 
procès l'impression que leur a faite l’accusé au point de vue psychique. 
Écrire mot à mot questions et réponses entraînerait trop loin. 

M. Fasricius prouve par des exemples personnels que la transcription 
des questions et réponses est très inexacte. 

M. ÜxGar. — [Il faut quand il s'agit d'une chose importante qu'on 
transcrive textuellement ce que l’aliéné a dit sous la forme d’interrogatoire, 
Rarement, le juge est frappé de l'état mental d’un individu. Rédigeons 
des conclusions fermes qui pourront servir à la réunion des médecins 
fonctionnaires de base pour traiter plus longuement la question. 

M. Putman. — Nous sommes tous d’accord en principe. Des améliora- 
tions sont indispensables. Nommons une commission. 

Le congrés nomme une commission composée de MM. Aschaffenburg, 
Pelman, Ungar. P. KERAVAL. 


ANALYSES 181 


Considérations sur quelques degrés de responsabilité 
par L. LAGRIFFE (Annales médico-psychologiques, avril 1906, p. 229). 


Une récente circulaire du garde des sceaux consacre d’une maniére en 
quelque sorte officielle, l'entrée dans le domaine du droit pénal de l’atté- 
nuation de la responsabilité. L'auteur fait la critique d'une pareille doc- 
trine qui lui paraît très mauvaise au point de vue théorique et méconnaît 
une des plus précieuses acquisitions de la psychiatrie. Voici les principaux 
arguments de l’auteur. L’atténuation de la responsabilité, en permettant 
à l'expert l’examen de circonstances atténuantes, l'élève à tort presque au 
rang du juge. A côté des individus qui sont irresponsables parce qu’ils 
sont malades, il y a des individus qui sont irresponsables ou peu respon- 
sables parce qu'ils n’ont pas évolué, parce qu'ils n’ont que peu progressé, 
parce qu'ils sont des retardataires, des arriérés intellectuels. C’est à ceux- 
ci, et à ceux-ci seulement, que paraissent devoir s'appliquer la notion de 
responsabilité atténuée. Or, généralement, on ne recherche qu'un état 
mental alors qu’on devrait aussi, très souvent, rechercher un état intellec- 
tuel, et cela à cause de cette formule lamentable et risible : nul n'est 
censé ignorer la loi. Dans tous les cas, des individus chez qui la capacité 
d'imputation peut être considérée comme diminuée à cause d’une fai- 
blesse intellectuelle, n'étant pas des malades, maïs bien plutôt des arriérés, 
ne sauraient être des sujets d’asile : et c'est dans ce sens, qu'ils ne relèvent 
que de très loin de la médecine légale, et pas du tout de la psychiatrie, 
c'est-à-dire de la médecine. L. TREPSAT. 


SOCIÉTÉS SAVANTES 





I 
Société de médecine légale de France 
(Séance du 9 avril 1906) 
Des actions téméraires en dommages-intéréts intentées 
contre les médecins-experts 


(Discussion du rapport Decori) 


M. Legras estime qu’il y a contradiction dans ce fait que le médecin 
expert est le délégué d’un juge et ne participe pas a la protection dont la 
loi couvre ce dernier. D'ailleurs, d'après la nouvelle circulaire de M. le 
garde des sceaux, la responsabilité encouru par les médecins-experis 
semblerait très diminuée. 

M. Vallon ne croit pas que cette nouvelle circulaire change en rien 
les dispositions antérieures. D'ailleurs les revendications élevées par les 
médecins-experts sont moins absolues que ne l’a admis M’ Decori. Ceux- 
ci ne demandent pas à être assimilés aux magistrats; ils ne réclament 
qu'une protection limitée. Ceux qui les attaquent devant les tribunaux et 
en particulier les aliénés sont surtout dirigés par le désir de leur faire 
dépenser de l'argent. N'y aurait-il pas un moyen de leur éviter de cons- 
tituer avoué. Le ministère public pourrait-il ne pas prendre la parole etles 
défendre quand il n’y a de leurpart ni faute lourde, ni même faute légère. 

Le médecin-expert n'ayant pas à constituer avoué et n'ayant pas 
d'argent à débourser, on verrait le plus grand nombre des plaintes contre 
les experts cesser de ce fait. 

M. Albanel pense que la meilleure procédure serait de laisser aller 
l'affaire de façon qu’elle arrive jusqu’à la cour de cassation qui aurait à 
juger le cas, et établirait alors une jurisprudence sur ci-joint. 

Dans certains pays, en Angleterre par exemple le juge d'instruction ne 
jouit pas d’une immunité particulière comme en France, et il est soumis 
ainsi que tous les autres citoyens aux règles du droit commun, il est res- 
ponsable des fautes qu'il peut commettre et peut être attaqué en dom- 
mages-intérêts à l'instar des autres citoyens. 

M. Vallon croit qu’il y aurait lieu pour l'expert de ne pas répondre, 
de ne pas constituer avoué et de laisser aller l'affaire pour voir ce qu'il 
adviendrait. Il rappelle que dans l'affaire O... sept médecins-experts tous 


SOCIÉTÉS SAVANTES 183 


du même avis se trouvaient en cause, ils s'abstinrent de constituer avoué 
voulant voir ce qu’il en adviendrait; mais la demanderesse ayant renoncé 
à ses poursuites, l'on n'eut pas la solution cherchée. 

M. Balthazard rappelle que Tardieu ayant été traduit devant les tri- 
bunaux, à l’occasion d’une expertise fut mis hors de cause par le 
Tribunal. 

Pour M. Constant la question se pose ainsi : Serait-il possible d’em- 
pêcher un commencement d’action contre le médecin comme on le fait 
par exemple pour le juge d'instruction ? 

I] pense que non. 

M. Brouardel fait remarquer que de tous les médecins-experts ce sont 
surtout les médecins aliénistes qui sont les plus inquiétés. Si d’ailleurs les 
circonstances furent favorables à Tardieu, il n’en fut pas toujours ainsi. 
C'est ainsi que Lesègue fut poursuivi à l'occasion de l'affaire de Puyse- 
gur. Il en référa à la Société de médecine légale et eut à soutenir une 
véritable action. En dehors des médecins aliénistes, d'autres experts ont 
également été poursuivis tel le docteur Baloche de Saint-Nazaire. 

M. Jacomy reconnaît que le médecin-expert n'est pas protégé. Et 
dans l’état actuel de la législation il pense qu'il doit constituer avoué 
comme tout justiciable. La commission a d'ailleurs adopté le rejet d'une 
procédure particulière pour l'expert. 

M. Brouardel croit qu'il faudrait ajouter dans le texte du rapport une 
conclusion indiquant les inconvénients très réels qui résultent pour le 
médecin de ces poursuites abusives, et l'intérêt qu’il y aurait à y porter 
remède. 

M. Jacomy pense que ce qu'il faudrait trouver, c'est l'obstacle pra- 
tique à opposer au demandeur, afin de l'empêcher d'introduire l'action. 

M. Constant estime que le seul moyen pratique d'arrêter les poursuites 
intentées aux médecins-experts serait de remettre l’assignation au Procu- 
reur de la République celui-ci se chargerait d’attirer l'attention du substi- 
tat sur l'affaire soumise au Tribunal. Il serait bon d'ajouter aux conclu- 
sions du rapport un vœu dans ce sens. 

La suite de la discussion est renvoyé à la prochaine séance. 


Séance du 14 mai 1906. 


M. F. Decori s'exprime en ces termes : 
Messieurs, 


La discussion de mon rapport sur la protection à accorder aux méde 
cins experts a fait naître quelques idées qui apparaissaient comme le corol- 


184 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


laire naturel et logique de ce rapport et qui doivent en cette qualité trouver 
ici leur expression. 

Certains de nos collègues se sont émus, dans un sentiment bien naturel 
d'équité blessée, en songeant que la mission des experts, toute d'intérêt 
social et d'abnégation, put les exposer à de graves’ dangers et de les laisser 
sans défense en proie aux entreprises de la vengeance ou de la cupidité, 
et ils ont exprimé le désir que la commission leur indiquât un remède à 
cette situation, ou leur donnât au moins quelques conseils pratiques pour 
leur permettre de régler leur conduite dans le cas où ils seraient actionnés 
en justice. 

Rien n'est plus malaisé que de poser des règles générales en pareille 
matière, et la commission a estimé, au contraire, que l'attitude des méde- 
cins-experts devait se modeler sur la variété des cas particuliers. 

La plupart du temps, en effet, en face de demandes manifestement hai- 
neuses et téméraires, dénuées de motifs et reflétant uniquement la rancune 
ou l'intérêt, le médecin pourra s'abstenir de faire des frais inutiles et 
dédaignera même de constituer avoué, laissant à la sagesse avisée des tri- 
bunaux le soin de faire prompte et bonne justice. 

Mais ce mépris hautain ne saurait être érigé sans péril en règle géné- 
rale de conduite. Dans les cas où la haine et la vengeance se seront faites 
ingénieuses et où la demande se présentera avec des apparences de vrai- 
semblance ou seulement de sérieux, on ne saurait sans imprudence s'en 
remettre à l'expérience des tribunaux du soin de démêler la vérité. La con- 
tradiction seule, en effet, peut éclairer l'âme du juge, et laisser s'élever 
sans réponse une demande insidieuse et habile, c'est troubler le juge et 
l’'acculer à la nécessité de prononcer une condamnation par défaut, qui 
seule pourra faire naître un débat contradictoire devenu indispensable 
pour la manifestation de la vérité. 

L'expert, assigné en justice, ne devra donc jamais traiter par le dédain 
la demande dont il sera l'objetet la prudence lui commandera de s’entourer, 
avant de prendre parti, d'avis impartiaux et autorisés. 

En tout cas, la commission estime qu’il serait bon, à titre de mesure 
générale, de signaler, à la chancellerie les risques que font courir aux 
experts, collaborateurs ordinaires de la justice, les demandes de plus en 
plus fréquentes formées contre eux par des prévenus mécontents et de sol- 
liciter de M. le garde des sceaux une circulaire appelant sur cette nature 
spéciale d’affaires la particulière attention des tribunaux et des parquets. 
I] apparaît comme particulièrement désirable, afin d'éviter toute surprise, 
que ces sortes d’instances soient, dans les centres judicaires importants et 
chargés, l’objet d’une distribution spéciale qui les soumette au jugement 
des présidents de tribunaux eux-mémes; qu’elles soient communiquécs 


SOCIÉTÉS SAVANTES 185 


dès leur introduction au ministère public qui pourrait, à la lecture de 
l'assignation, entendre officieusement l'expert, solliciter de lui quelques 
explications et le renseigner sur le plus ou moins de gravité apparente 
de la demande. 

Tels sont, Messieurs, les conseils que nous pouvons donner et les vœux 
que nous pouvons former. Ce ne sont, à coup sûr, que des palliatifs fort 
insuffisants ; maïs dans l'impossibilité où se trouve votre société de sol- 
liciter des privilèges juridiques, ou des immunités légales en faveur des 
médecins-experts, ils apparaissaient comme le seul moyen de remédier à 
des ennuis et même à des dangers trop certains, mais dont l'évidence même 
augmente encore la grandeur et la beauté de la haute mission que la so- 
ciété confie à des savants dont elle n’invoque jamais en vain le talent, 
l’abnégation, et le dévouement désintéressé. 

M. le secrétaire général fait observer que, suivant M. le conseiller Ja- 
comy, un des moyens de restreindre le nombre des actions téméraires diri- 
gées contre les experts consisterait å inviter les bureaux d'assistance judi- 
ciaire à se montrer plus sévères pour l’admission de pareilles actions au 
bénéfice de la gratuité. On pourrait aussi exiger, par exemple, qu'ils 
demandent toujours, avant de statuer sur ces requêtes d'assistance, l'avis 
préalable du magistrat instructeur ou du parquet. Pour tout cela, une 
circulaire du garde des sceaux suffirait, et les abus seraient, ou à peu près, 
complètement supprimés. 

Après cette observation et conformément aux dernières conclusions 
rédigées par le rapporteur de lacommission, la société vote les résolutions 
suivantes : 

La société, tout en constatant qu'il n’y a pas de procédure spéciale 
pouvant mettre les médecins-experts à l'abri des actions même téméraires 
en dommages-intérêts, introduites par des personnes sur l’état desquels 
ils ont été appelés à donner leur avis, estime toutefois que la chancellerie 
pourrait utilement intervenir : 

1° En invitant les membres du parquet à donner des conclusions dans 
des instances de cette nature, alors même qu’elles viendraient à l'audience 
par défaut ; 

2° En prescrivant aux bureaux d'assistance judiciaire de ne pas en 
accorder le bénéfice avant d’avoir pris l'avis du magistrat qui aura donné 
l'expertise et commis le médecin ; 

3° En priant les présidents des tribunaux de retenir ces sortes d'affaires 
à leur rôle. 


186 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Séancedu 1 r juin 1906 
Magnétisme et Hypnotisme 


M. G. Rocher signale à la Société un jugement rendu par le tribunal 
correctionnel de Saint-Quentin, en date du 17 mai 1906, contenant, dans 
ses motifs, toute une série d’appréciations médicales sur le magnétisme et 
l'hypnotisme qui paraissent de nature à être examinées et discutées par 
des spécialistes. 

Il rappelle, à ce sujet, quela Société, danssa séance du 13 décembre 1886, 
avait nommé une commission !, chargée d'étudier l'hypnotisme et la sug- 
gestion et de faire un rapport sur cette question générale. La commis- 
sion, après avoir assisté plusieurs fois à des expériences d’hypnotisme 
dans le service de M. le professeur Charcot, s’est occupée de réunir desdocu- 
ments ayant trait à la question ; mais aucun rapport n’a été déposé et c’est 
vainement que, dans sa séance du 12 novembre 1888, la Société avait 
saisi la même commission d'une proposition de M. Ch. Constant, ten- 
dant à étudier d’une façon plus générale la question de la suggestion et du 
somnambulisme dans leurs rapports avec la jurisprudence et la 
médecine légale 2. 

M. G. Rocher demande si la Société ne croit pas devoir prendre pré- 
texte du jugement de Saint-Quentin pour reconstituer une commission 
chargée de l'étude de la question générale du magnétisme et de l’hypno- 
tisme, telle que l'avait posée, en 1888, M. Ch. Constant. 

La Société décide que cette question sera reportée à l’ordre du jour de 
ses travaux et nomme, à cet effet, une commission composée de MM. P. 
Brouardel, Motet, Demange, Gilbert-Ballet, Vallon, Legras, Benoist, 


Albanel et G. Rocher. 
C. Vurpas. 


IT 
Société médico-légale de New-York 


Discours prononcé au banquet annuel par le président Clark Bell. 


M. Clark Bell, réélu président de la Société médico-légale de New- 
York, a retracé en quelques phrases Vhistoire de la Société, et a fixé les 
grandes lignes du programme pour le temps a venir. De Société locale 
qu'elle était au début, elle devint nationale, c’est-à-dire américaine avec 
groupes affiliés et dirigés par des vice-présidents dans tous les États de 
l'Union. Depuis 1895, les États d'Europe associèrent leurs efforts à ceux 


1. Cette commission était composée de MM. Brouardel, Bouchereau, Motet, 
E. Horteloup, Foville, Demange et Benoist. 
2. Voir Bulletin, t. X, p. 28. 


SOCIÉTÉS SAVANTES 187 


des Américains ; des savants belges, anglais, français, allemands, hollan- 
dais, russes et scandinaves se sont fait nommer membres : aujourd’hui la 
Société est donc internationale. Elle est représentée dans tous les congrès, 
et le caractère international s’est manifesté dans la grosse question qu'est 
devenue pour le monde entier la législation préventive contre l'extension 
de la tuberculose. Le dernier congrès de Paris présenta un terrain propice 
à la discussion de cet important sujet et la lutte antituberculeuse au point 
de vue médico-légal fait depuis lors partie du programme de la Société. 

Le travail de l’année dernière a été fécond. Les questions d'intérêt 
local ou plutôt américain méritent de fixer un moment notre attention, 
Une campagne énergique a été menée contre le « coroner office », c’est- 
a-dire contre la toute-puissance dévolue par les lois anglo-saxonnes aux 
magistrats non médecins, qui suivent les enquêtes sur les cas de mort 
violente (suicide, meurtre). On sait que ce système déplorable existe éga- 
lement en Angleterre, où le suicidé est considéré comme criminel, excu- 
sable en une certaine mesure, parce qu'il a commis le forfait dans un accès 
de folie passagère (vohile temporary insane), mais condamné néanmoins 
comme meurtrier. Jolie consolation pour la famille du suicidé, qui 
compte parmi ses membres un fou et un criminel. La Société médico- 
légale a donc cherché les voies et moyens d’abolir cet office du coroner et 
exige que les enquétes soient faites par des médecins en collaboration 
de juristes et non par ces derniers seuls. 

De sérieuses réformes de l’état déplorable dans lequel se trouvent la 
législation concernant les aliénés et l'administration des asiles sont élabo- 
rées pour être présentées au Sénat. Une commission spéciale de la Société 
a été chargée du rapport et elle doit tout mettre en œuvre pour faire 
aboutir une réorganisation. D'un autre côté, la Société demande la pro- 
tection légale de la femme contre la brutalité de l'homme. Le juge envoie 
le mari brutal en prison, mais trop souvent la femme et les enfants mal- 
traités se voient dans la triste nécessité de demander son élargissement 
pour ne pas mourir de faim. La Société médico-légale demande donc 
d'abord une punition corporelle pour celui qui bat sa femme ou ses en- 
fants, et prétend qu'il ne sera efficacement puni que par les coups de 
« chicotte » (vohip). Ou si le législateur ne veut pas admettre la peine cor- 
porelle, qu’il assure au moins une assistance pécuniaire à la famille pen- 
dant le temps que dure l'incarcération de celui qui doit la subir. 

La Société cherche à obtenir une loi qui défende l'embaumement des 
individus dont la mort a été suspecte. Différents procès criminels reten- 
tissants ont démontré, que les manipulations de l’embaumement et sur- 
tout l'emploi de certains liquides toxiques (arsenic) ne permettent pas de 
découvrir les empoisonnements criminels. 


188 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


L’anthropologie criminelle, qui a pris un essor si remarquable avec 
l'école italienne a donné lieu à d'intéressants travaux de la Société. Aussi 
son président propose-t-il la participation de la Société au Congrès de 
criminologie, qui aura lieu sous peu à Turin. Spiritisme, hypnotisme, 
télépathie dans leurs rapports avec le crime, toxicologie spéciale, tous ces 
sujets ont été étudiés par la Société. 

M. Clark Bell a passé en revue ce qui se faisait au point de vue médico- 
légal en Europe : Angleterre, France, Allemagne, etc. etc. En terminant 
son discours il a remercié tous les membres de leur activité et les a priés 
de continuer à se consacrer à la solution des problèmes sociaux si poi- 


gnants dont il vient de parler. 
G. Fr. 


VARIÉTÉS 


Les frais de justice et les économies 


Le directeur des affaires criminelles et des grâces, M. Saint-Aubin, 
après avoir minutieusement recherché comment pourraient être réduits 
les frais de justice incombant au Trésor public, spécialement en matière 
criminelle, a rédigé pour les premiers présidents et procureurs généraux 
des cours d'appel, sous forme de circulaire, des instructions détaillées, 
destinées à faire cesser les abus constatés et à en prévenir le retour. Cette 
circulaire, dont l'utilité ne saurait être contestée, a été revêtue de l'appro- 
bation du garde des sceaux, et adressée par lui ces jours-ci aux destina- 
taires. 

Voici les principales observations contenues dans cette circulaire, 
observations de nature à intéresser les lecteurs de ce journal. 


Frais de justice criminelle 


Mépecins. — Visites. — Rapport. — Certificat concernant un prévenu 
transféré à pied. — Certains médecins ont pris l'habitude de transformer 
la visite avec premier pansement, tarifée 8 francs, en une opération autre 
que l’autopsie, tarifée 10 francs. D’autres exagèrent le nombre des vaca- 
tions pour le rapport. En matière correctionnelle, il ne devrait pas, en 
principe, être passé plus d'une vacation à 5 francs pour cet objet. Il ne faut 
pas confondre les rapports d'expertise avec le simple certificat constatant 
sommairement que tel prévenu peut ou non être transféré à pied. Il n’est 
alloué dans ce cas qu'une vacation tant pour les constatations que pour le 
certificat. 

Expertises au point de vue mental. — Les expertises d'examen mental 


VARIÉTÉS 189 


ne doivent être ordonnées que s’il y a des présomptions de troubles intel- 
lectuels ou si elles sont réclamées par la défense, qui doit alors justifier de 
la nécessité de cette mesure. 


Frais d'assistance judiciaire 


MEDECINS ET EXPERTS. — ÆExagération des mémoires. — Plusieurs 
parquets généraux signalent l'exagération des mémoires de médecins dans 
les affaires d'accidents du travail de leurs ressorts. Il y aurait avantage, 
dans les arrondissements où il en est ainsi, à arriver à un accord pour 
fixer un maximum d'honoraires dans les affaires qui n’ontaucun caractère 
exceptionnel, et si cela n'est pas possible, de ne pas hésiter à réduire le 
nombre des vacations au chiffre équitable. 

Avances de frais d'expertises qui ne sont pas à la charge du Trésor. 
— Il arrive que les compagnies d'assurances ne se prêtent pas aux transac- 
tions, qu'elles rendent nécessaires des expertises médicales, longues et 
coûteuses, parce qu’elles réclament la commission de plusieurs médecins 
étrangers qui ont pris l'habitude de se faire toujours payer par le Trésor. 
Il y a là une cause de dépenses importantes à supprimer. L'avance des 
frais incombe à la partie qui requiert ou qui poursuit l'expertise, de sorte 
que le Trésor ne doit y pourvoir que dans deux cas : 1° lorsque l’exper- 
tise est ordonnée d'office dans une affaire d'assistance -judiciaire; 2° lors- 
qu’elle est ordonnée ou poursuivie à la requête de l’assisté. [] conviendra 
donc d'exiger des avoués des compagnies des conclusions formelles 
tendant à l'expertise, de constater dans le jugement cette circonstance et 
de rejeter, à l'avenir, les frais dont l'avance est à la charge de la partie non 
assistée. 

Prestation de serment et dépôt de rapports d'experts éloignés. — 
Dans les affaires d'assistance judiciaire, il y a lieu, à défaut de dispense, de 
faire recevoir, par voie de commission rogatoire, le serment des experts 
étrangers à la localité. Dans la même hypothèse, le dépôt du rapport fait 
par l’expert en personne entraîne des frais qu'il est possible de supprimer 
au moyen d'une simple transmission par la poste au président du tribunal 
qui a ordonné l'expertise. Sur l'invitation de ce magistrat, l'avoué se 
chargera de faire dresser par le greffer l'acte de dépôt. En avertissant 
l'expert, on lui évitera un déplacement, tout en lui passant la vacation 
d'usage pour ses démarches, et le Trésor n'aura pas à supporter des frais 
de voyage qui sont parfois très lourds. 

Timbre et enregistrement des rapports. — Quelques experts, commis 
exceptionnellement et mal renseignés, rédigent à tort leur rapport sur 
timbre et le font enregistrer au comptant dans les affaires d'assistance 
judiciaire. Il serait utile que le parquet les avertit aussitôt après le juge- 


190 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


ment que leur rapport doit être visé pour timbre et enregistré en débet et 
qu’ils devront s'abstenir, s’ils sont étrangers à la localité, d’un déplaæment 
pour venir déposer cette pièce. 


NÉCROLOGIE 


Le professeur Paul Brouardel. 


Le professeur P. BrouarDeL vient de mourir. Avec lui, disparaît la plus 
haute personnalité de la profession médicale de notre pays. Doyen hono- 
raire de la Faculté de médecine, membre de l’Institut, membre de l’Aca- 
démie de médecine, dont il fut président, président honoraire du Conseil 
supérieur d'hygiène de France, dont il dirigea longtemps les débats, mé- 
decin honoraire des hôpitaux de Paris, membre du Conseil de surveillance 
de l’Assistance publique de Paris, grand-officier de la Légion d'hon- 
neur, etc., le professeur Paul Brouardel ajoutait à toutes ces charges et à 
toutes ces dignités officielles d'autres titres dus à l'estime, l'affection, la 
reconnaissance des médecins praticiens de France. C’est ainsi qu'il avait 
été désigné comme président de l'Association générale, qu’il était déjà, 
depuis de longues années, président de l'Association des médecins de la 
Seine, et que depuis dix ans, en échange de la sympathie qu’il témoigna 
et du concours qu’il préta toujours aux Associations de défense profession - 
nelle dans leurs justes revendications, il avait été élu président d'honneur 
de l’Union des syndicats médicaux de France et du syndicat des médecins 
de la Seine. 

Né à Saint-Quentin, le 15 février 1837, Paul Brouardel fitde brillantes 
études médicales à la Faculté de Paris, où il fut reçu interne des hôpi- 
taux en 1859 et docteur en médecine en 1865. Médecin des hôpitaux en 
1869, agrégé en médecine la même année, il ne tarda pas à suppléer Tar- 
dieu malade, dans sa chaire de médecine légale, où il devait définitivement 
le remplacer en 1879. Expert auprès des tribunaux, il sut acquérir tout aus- 
sitôt une très haute et très légitime autorité, tant par la méthode scienti- 
fique et la conscience qui présidaient à la rédaction de ses rapports, que 
par l’inauguration de l’enseignement pratique de la médecine légale qu'il 
organisa à la Morgue et rendit célèbre, malgré les conditions matérielles 
rudimentaires et défavorables qu’il ne parvint jamais à faire améliorer, ce 
qui ne fait guère honneur à l'administration française. M. Brouardel nese 
cantonna pas dans l'étude de la médecine légale. Dès 1878, il avait pris la 
direction des Annales d'hygiène publique et de médecine légale et avait 
été nommé peu après membre du Comité consultatif d'hygiène de France, 
dont il devint président en 1884 et dont il conserva la direction jusque 
dans ces dernières années. Membre de l’Académie de médecine en 1880, 


VARIÉTÉS 191 


il fut nommé doyen de la Faculté de médecine de Paris en 1886. 

Le professeur Brouardel fut, pendant toute son active carrière, la per- 
sonnification même de la médecine publique en France. Nous n'insiste- 
rons pas sur son enseignement si fécond, qu'il sut, nous l'avons dit, faire 
entrer d'emblée dans le domaine pratique empruntant en partie à Tourdes 
sa méthode et ses procédés. Cet enseignement lui permit de créer une 
pléiade de médecins légistes et lui acquitparmi les étudiants une véritable 
popularité. Nous nous souvenons, durant nos études, des acclamations 
enthousiastes qui accueillaient toujours le doyen lorsqu'il apparaissait 
dans les amphithéâtres soit pour présenter un nouveau professeur, soit, 
ce qui était plus fréquent, pour calmer quelques-unes de ces effervescences 
dont était coutumière la jeunesse studieuse et quelque peu turbulente de 
notre époque. 

Comme hygiéniste, Paul Brouardel imposa rapidement son autorité 
aux pouvoirs publics. Il prit part à toutes les missions destinées à étudier 
et à combattre les épidémies. Le choléra, la suette miliaire, la fièvre ty- 
phoide, etc., furent l’objet de ses enquêtes. 

Le gouvernement de la République, dont ilconserva longtemps la con- 
fiance, eut recours à sa haute compétence, à son habileté et à sa prudence 
toutes diplomatiques pour le représenter aux conférences sanitaires inter- 
nationales de Rome, Dresde, Venise et Paris. Commissaire du gouverne- 
ment, il prit une ‘part très active à l'élaboration de notre législation sani- 
taire. Dans cette fonction difficile et délicate, il défendit pied à pied les 
véritables intérêts du médecin qui se confondent presque toujours avec l'in- 
térêt public; et si la loi sur l'exercice de la médecine, comme la loi sur la 
protection de la santé publique, sont loin d’être parfaites et sans lacunes, 
on ne saurait le lui reprocher. Il faut savoir, pour juger de la difficultéde 
sa tâche, les écueils sans nombre qu'il lui fallut éviter pour aboutir, il faut 
connaître les obstacles que de puissantes incompétences parlementaires 
tant à la Chambre qu’au Sénat dressèrent sans cesse sur sa route et qu’il 
fut obligé à son grand regret de tourner pour arriver au but. Quoi qu'il en 
soit, la législation actuelle à laquelle collabora M. Brouardel, bien que 
fort imparfaite, marque un progrès considérable sur la situation passée. 

Une des préoccupations les plus grandes de la dernière période de la 
vie de M. Brouardel fut la lutte contre la tuberculose. Il sy donna tout 
entier et fit une propagande active par tousles moyens réalisables pour di- 
minuer les victimes du fléau, tant dans les nombreuses sociétés où sa voix 
était plus particulièrement écoutée qu’à l’Alliance d'hygiène sociale, 
dont il fut un des fondateurs. 

Nous avons déjà indiqué les services que M. Brouardel avait rendus 
aux médecins praticiens en prenant part à l'élaboration de ia législation 


192 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


réglant l'exercice de la médecine ou notre organisation sanitaire. Ce souci 
d'être utile à ses confrères fut toujours une de ses principales préoccupa- 
tions. Quelques-uns lui ont reproché de n'avoir pas toujours absolument 
réussi et lui en ont gardé rancune. C’est que ces médecins, aigris par les 
difficultés sans nombre rencontrées dans l'exercice de leur profession, ne 
se sont pas rendu un compte exact de tous les obstacles que M. Brouardel 
rencontra dans la lutte pour le triomphe des intérêts médicaux. D'autre 
part, la renommée universelle dont jouissait M. Brouardel leur a fait croire 
à son omnipotence et les a portés à l’accuser à tort chaque fois que, contre 
son gré, une amélioration attendue ne recevait pas son application. 

Cependant ceux qui, comme nous, ont dû, dans les sociétés profession- 
nelles, faire maintes fois appel à son concours ou à son expérience, savent 
avec quel dévouement et quelle simplicité il se mettait tout entier à la dis- 
position des confrères qui lui demandaient son appui pour une action mé- 
dicale utile. Naguëre il prenait part aux travaux de la commission de fixa- 
tion des tarifs d'honoraires médicaux pour les accidents du travail. Avec 
les docteurs Dubuisson et Jeanne, il défendait pied à pied, contre la rapa- 
cité des compagnies d’assurances, la modeste rétribution assurée aux 
médecins. Hier il collaborait lui-même à l'organisation du congrès pour 
la répression de l'exercice illégal de la médecine et réunissait régulière- 
ment chez lui le comité, la maladie lui interdisant de sortir. Il venait 
même à la séance d'ouverture, incapable de prononcer une parole et com- 
mettait ainsi une imprudence qui eût pu être fatale, poussé par le seul 
désir de témoigner toute sa sollicitude à la défense professionnelle. 

[l avait accepté en outre de faire partie de la commission médico-mu- 
tualiste qui,sous la présidence de M. Émile Loubet, tâcha de trouver une 
solution équitable à un long et dangereux conflit. Mais cette fois les forces 
lui manquèrent et il ne put apporter à nos séances l’autorité de son nom 
et l'éloquence de sa parole. 

Aussi, nous qui savons combien il s’est dévoué pour le corps médical, 
qui savons que ce fut pour Jui qu’il fit les derniers efforts et qu'il eut sa 
dernière pensée, nous saluons pieusement sa mémoire et gardons à ce 
grand médecin une éternelle reconnaissance 1. J. Noir. 


1, Cet article nécrologique est extrait du journal bien connu, le Progrès 


médical, nous avons tenu à le reproduire parce qu’il constitue l'éloge le plus 
mérité qui ait été écrit sur le professeur Brouardel. 


Le Gérant : G. DELARUE. 





Imp. J. Dumoulin, à Paris. 


14° Année. 25 Octobre 1906. Numéro 5. 





JOURNAL 


MÉDECINE LÉGALE PSYCHIATRIQUE 





UN CAS 


DE 


MENINGO-ENCEPHALITE 
TRAUMATIQUE 


PAR 


Michel BELLETRUD 


Directeur-Médecin de l'asile aliénés de Pierrefeu (Var). 


Dans les premiers jours de janvier 1900, le nommé R..., em- 
ployé aux Forges et Chantiers de la Marine, fut victime d’un 
traumatisme cranien en apparence insignifiant. Quelques minutes 
après l'accident, il put reprendre sa tàche et, jusqu’au 26 avril, il 
travailla sans rien présenter ďanormal. Au bout de ce temps, des 
troubles cérébraux l'obligèrent à cesser tout travail. Au cours du 
procès qui suivit, le D" F... déposa un rapport dont les conclu- 
sions niaient toute relation entre le traumatisme et les troubles 
cérébraux. Une expertise, réclamée par le défenseur de R..., fut 
confiée aux D"; BELLETRUD, directeur-médecin de l'asile de Pier- 
refeu; BousiLa, médecin en chef de l'asile de Marseille; Rey, 
directeur-médecin de l'asile d'Aix. 

C'est avec les éléments du rapport établi par les experts, et 
conformément à ses conclusions, que nous publions cette étude. 


R... est âgé de trente-six ans. Il est de taille moyenne, blond, 
maigre, de tempérament lymphatique. Il paraît beaucoup plus 


13 


194 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


âgé qu'il ne l’est en réalité. Le regard est vague, la physionomie 
sans expression. La tête est le siège de mouvements de rotation à 
droite et à gauche et parfois aussi de légères secousses qui s'accen- 
tuent quand on veut fixer l'attention du sujet. Les mouvements 
des membres supérieurs sont hésitants et saccadés. La démarche 
est lourde. 

D'une voix lente, traînante, R... se plaint, dès qu'on l'inter- 
roge sur sa santé, de maux de tête très fréquents et très pénibles. 
Cette céphalalgie est apparue en 1900, à la suite d’un traumatisme 
cranien, qu’il nous faut signaler dès maintenant car il joue un rôle 
capital dans l'histoire pathologique de R... R... indique comme 
siège de la douleur la région pariétale gauche, et fréquemment il 
porte, dun mouvement machinal, la main gauche à ce niveau. A 
l'inspection, ce point du crâne ne présente rien d’anormal. A la 
palpation, on éprouve, sur un espace grand comme une pièce de 
cinq francs (?)}, une sensation d’empätement profond, dur au 
centre, plus mou vers la périphérie. La pression détermine une 
douleur assez vive. 

A part ces constatations locales, l'examen physique de R... ne 
nous a guère donné que des résultats négatifs. Les fonctions s'ac- 
complissent avec régularité. Nous n'avons pu noter, au cours de 
l'examen des organes, qu'une légère diminution du murmure 
vésiculaire à la base du poumon droit. C’est sans doute le reliquat 
de quelque lésion antérieure de ce poumon. Le pouls est normal, 
avec 72 pulsations par minute. Ni sucre, ni albumine dans les 
urines. 

Pas de troubles moteurs proprement dits. Sensibilité générale 
tout à fait normale. Les réflexes sont normaux. Les réflexes rotu- 
liens sont forts. 

L'ouïe est normale des deux côtés. 

L'examen des yeux a été pratiqué par le D' VinceNT; voici le 
résultat de cet examen : 

« Bonne vision binoculaire avec accentuation des mouvements 
conjugués de la tête et des yeux. 

« Couleurs bien reconnues. 

« Difficultés de fixer. 

« Mouvements des yeux bien conservés, sauf une légère dimi- 
nution d'amplitude du mouvement de Ja droite vers la gauche. 


= ee 


UN CAS DE MÉNINGO-ENCÉPHALITE TRAUMATIQUE 195 


« Un peu d'exophtalmie. 
« Réflexes pupillaires normaux. 

« Très légère opacité dans le cristallin droit. 

« Pression intra-oculaire normale. 

« Réfraction : 

« A droite : 2 dioptries de myopie verticalement et r dioptrie 
de myopie horizontalement. 

« À gauche: 1 dioptrie de myopie verticalement; 0,75 diop- 
trie de myopie horizontalement. 

« Pas de rétrécissement de champ visuel. 

« Petite tache triangulaire de choroïdite dans l'œil droit, en 
haut et en dedans de la pupille, à un bon diamètre pupillaire de 
celle-ci. Cette pupille droite est un peu plus petite et plus excavée 
que celle de gauche. » 


~ 


Au point de vue mental, R... présente, à considérer, un état 
particulier d'affaiblissement intellectuel. 

Il n'y a chez lui ni conceptions délirantes, ni troubles senso- 
riels. 

Livré à lui-même, R... reste habituellement plongé dans un 
état complet d'indifférence et d’apathie. Il garde l’immobilité des 
heures entières, remuant sa tête de droite et de gauche comme 
s'il cherchait quelque objet perdu. 

Rarement il parle spontanément, et alors c’est en général 
pour énoncer quelque réflexion tout à fait puérile ou se plaindre 
d’une douleur cranienne. 

Aux cours de nos examens, sa physionomie se montrait tantôt 
inquiète, tantôt satisfaite, sans cause appréciable, de ces change- 
ments. L'attention est très difficile a fixer, elle s’épuise de suite. 

Il a répondu lentement, péniblement, aux questions que nous 
lui avons posées sur sa profession, ses habitudes, sa famille; nous 
n'avons pu obtenir de lui ni une appréciation, ni un jugement. 

En somme, ce qui le caractérise, au point de vue mental, en 
dehors des troubles de la mémoire, c'est une sorte d’arrêt, de tor- 
peur générale des fonctions psychiques. Cette torpeur s'étend 
aux sentiments affectifs. Toute réaction affective, se réduit chez 
lui au minimum. 

L'étude de la mémoire présentait une importance capitale. 


196 | JOURNAL DE MEDECINE LEGALE 


Malheureusement les troubles observés se sont mal prétés a 
l'analyse. 

La mémoire est affaiblie d'une manière générale. Il n'est 
aucun fait, aucune date que le malade puisse préciser d’une façon 
bien satisfaisante. Cependant, par rapport au traumatisme, R... 
parait atteint surtout dune amnésie rétrograde. 

Sur toute la période de sa vie qui a précédé lľaccident, il ne 
peut nous fournir que des renseignements presque nuls. 

Au contraire, il se souvient des circonstances qui ont accom- 
pagné et suivi le traumatisme. 

Amnésie de reproduction pour les images antérieures au trau- 
matisme, amnésie de fixation pour les images postérieures, telle 
paraît être la formule des troubles de la mémoire chez R... Ce 
n’est pas la formule habituelle de l’amnésie traumatique. 

En somme, tous ces troubles intellectuels constituent un état 
de démence et privent à peu près R... de toute spontanéité. Il 
est incapable de se conduire seul dans la vie. 

C'est la cause de cet état de démence qu'il nous faut recher- 
cher ici. 

L'examen mental et l'examen physique nous ont déjà fourni 
quelques éléments, les plus importants du problème. L'étude des 
antécédents et des commémoratifs va nous donner les autres. 

Nous n'avons pu faire sur la famille de R... qu'une enquète 
très incomplète. Il ne semble pas qu’elle ait compté des aliénés 
parmi ses membres. Le père et la mère sont morts d'affections 
organiques sans avoir présenté de troubles cérébraux ou ner- 
veux. De six enfants qu'ils ont eu, un est mort en bas âge, un 
autre est mort probablement de tuberculose; trois sœurs jouis- 
sent d'une bonne santé. 

L'enfance de R... a été absolument normale. Il a appris à lire 
et à écrire assez correctement. Il n’a fait, qu'en partie seulement, 
son service militaire, ayant été, peu après son incorporation, 
renvoyé comme soutien de famille. Plus tard, il entra aux Forges 
et Chantiers où 1l était considéré comme un ouvrier intelligent, 
laborieux et économe. Il n'était pas buveur. Il ne paraît pas 
syphilitique. Il s’est marié en 1898 et n’a pas eu d'enfants. Il n’a 
jamais éprouvé ni revers de fortune, ni chagrin. 

Du 5 mai au 15 juillet 1898, R... a été traité pour une fièvre 


UN CAS DE MÉNINGO-ENCÉPHALITE TRAUMATIQUE 197 


typhoïde. Ces quarante jours comprennent la période de conva- 
lescence et de repos. L’affection fut, au dire du médecin traitant, 
d'intensité moyenne. Elle n’a été accompagnée d'aucune compli- 
cation méningitique ou cérébrale. | 

Du 27 décembre 1893 au 9 janvier 1899, il a encore été traité 
à l'hôpital pour un abcès de la marge de l'anus. 

Enfin, dans les premiers jours de janvier 1900 (la date n’a pu 
être précisée), se place l'accident déjà signalé par nous, et que 
nous allons rapporter d'après les dépositions des témoins. 

Vers le 8 janvier, à 4 heures de l'après-midi, R... travaillait à 
la construction d'un échaffaudage, à l'arrière du croiseur « Mont- 
calm » quand une planche pesant de 12 à 15 kilogrammes et tom- 
bant d'environ 6 mètres est venue frapper à plat la tête de cet 
ouvrier à la région pariétale gauche. R... s’est baissé sous le choc; 
il est resté environ dix minutes étourdi, tenant la tête dans ses 
mains; puis il a repris son travail qu'il a continué jusqu’à la 
sortie des chantiers. L'accident a déterminé de suite une tuméfac- 
tion du cuir chevelu, sans plaie, qui n’a pas paru nécessiter une 
intervention médicale. 

Quelques jours après, KR... se serait plaint de maux de tête, 
mais il a continué à travailler, avec quelques absences, sans motifs 
bien établis, sauf pour deux ou trois jours de repos à l'hôpital, à la 
fin janvier, pour bronchite. 

Il a définitivement quitté les Chantiers le 25 avril 1900. 

Le 1° mai, 1l a un épistaxis. Le 14 mai, R... est admis à l'hô- 
pital de la Seyne. Le D" Daxıl porte le diagnostic de conges- 
tion cérébrale, et, à cette même date le D' GRANDIEAN établit le 
certificat suivant : 


Je soussigné, docteur GRANDJEAN, docteur en médecine, demeurant a 
la Seyne (Var), certifie avoir examiné, le 2 mai d’abord, puis le 13 mai, 
le nommé R..., Joseph, agé de trente ans, atteint de méningo-encépha- 
lite traumatique consécutive 4 une contusion de la téte, région pariétale 
gauche, provoquée par la chute d’un madrier de bois tombé d’une hau- 
teur de trois à quatre mètres. Le sinistre s'est produit il y a trois ou 
quatre mois. Après l'état syncopal initial, le blessé a repris son travail, 
mais souffrant de céphalalgie persistante, de difficulté de la marche, 
d’inaptitude au travail, d'une excessive sensibilité à la lumière et à la 
chaleur solaire. Obligé de s'aliter, le 2 mai, il présentait des troubles 


198 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


oculo-moteurs pupillaires, la mémoire et l'idéation réduites au minimum, 
de la température. Il y a à peine amélioration aujourd'hui : 1° Il s'agit là 
d'un état grave, bien que nous espérons que le malade puisse guérir, 
mais toutes réserves doivent être faites, eu égard aux conséquences tar- 
dives; 2° le traumatisme paraît être la cause indiscutable de l'état céré- 
bral existant depuis trois mois; 3° l’infirmité semble devoir être partielle, 
elle pourrait devenir permanente. 
Signé : D" GRANDJEAN. 


La Seyne, 14 mai 1900. 


Nous reproduisons encore ici deux certificats joints au dossier 
de cette affaire. Celui du D' THoLANcE, sans date : 


Le sieur KR... dit ressentir des douleurs de tête nocturnes; ces dou- 
leurs n'apparaissent, d'après ses propres expressions (que lorsque le soleil 
commence à baisser). Ces douleurs occupent le côté gauche de la tête. 
La moindre pression, un frôlement de la peau sur la région fronto-parié- 
tale gauche déterminerait une douleur des plus vives. Du côté droit, une 
pression plus forte ne produit rien. Le siège de la contusion ancienne 
ne peut être déterminé que d'après les indications du sujet; il n'existe 
rien d'apparent, pas la moindre cicatrice, pas de manque de cheveux; la 
peau est lisse, absolument normale. Cet ouvrier accuse une diminution 
de la mémoire, de la surdité des deux oreilles. Sa vue serait trouble des 
deux yeux, il n’existe aucun phénomène oculaire apparent; les pupilles 
se contractent également et nonchalamment. Rien au cœur. Rien aux 
poumons et dans les organes esse ntiels. 


Certificat du docteur DANIEL 


Je soussigné, docteur en médecine, certifie avoir donné mes soins 
jusqu'à ce jour au nommé R..., Joseph, entré à l'hôpital de la Seyne le 
14 Mai 1900, atteint d’une affection cérébrale. Comme cette maladie qui 
s'est sensiblement améliorée dans le début paraît être stationnaire, le 
séjour prolongé du malade à l'hôpital de la Seyne devient inutile, vu le 
peu de ressources de cet établissement provisoire où il ne peut recevoir 
tous les soins qu'exige son état. 

Signé : D' Daxtez, 
La Seyne, 9 septembre 1900. 


Le 1° février 1902, R... a été interné à l'asile de Pierrefeu, 
sur un certificat du D" GRANDJEAN ainsi conçu : 


UN CAS DE MÉNINGO-ENCÉPHALITE TRAUMATIQUE 199 


Je soussigné, M. GRANDJEAN, docteur en médecine, demeurant à la 
Seyne-sur-Mer (Var), certifie avoir examiné, ce jour, le nommé R..., 
Joseph, blessé sur les travaux par la chute d'un madrier. 

Aujourd'hui le nommé R... est atteint d’aliénation mentale consécu- 
tive au traumatisme sus-désigné et caractérisée, entre autres symptômes 
cardinaux, par une diminution extrême de l'intelligence, de l'attention 
et des fonctions psycho-motrices présidant au langage articulé. La forme 
d’aliémation mentale peut, suivant toutes apparences, pour le malade 
précité, être qualifiée de démence. Il y a nécessité, en ce cas, de faire 
traiter le nommé R... à l'asile d'aliénés de Pierrefeu et de l'y tenir, pour 
le moment du moins, enfermé. 

Signé : D' GRANDJEAN. 


La Seyne, 29 janvier 1902. 


Le séjour de R... à l'asile fut très court. Au bout de douze 
jours, sa femme put l'emmener en congé, et ce congé fut bientôt 
transformé en sortie définitive. 

Les symptômes observés durant cette période ne diffèrent pas 
sensiblement de ceux présentés aujourd’hui par R... Notons parmi 
les plus intéressants de l'observation médicale, la douleur à la 
pression au niveau de la bosse pariétale gauche et l'amplitude des 
réflexes rotuliens. R... se plaisait à l'asile et son internement ne 
l'avait nullement affecté. Il se tenait très propre, se promenait 
durant la plus grande partie de la journée. 

Depuis qu'il est retourné chez lui, R... s'est laissé conduire 
par sa femme comme un enfant. Sans volonté, sans initiative, il 
ne s'intéresse à rien et recherche l'isolement. Rarement il sort de 
sa torpeur, et c'est alors pour se livrer à des actes tout à fait pué- 
rils. 

En présence de ces données, il est facile d'éliminer d'emblée 
uncertain nombre d’hypothéses sur la cause de cet état de 
démence. 

Il ne s’agit évidemment ni d'une démence alcoolique, ni d’une 
de ces démences secondaires qui apparaissent à la suite des vésa- 
nies. Rien ne permet non plus d’incriminer la syphilis. 

Doit-on attribuer les phénomènes actuels à la fièvre typhoïde 
qui figure dans les antécédents du sujet? Un précédent expert 
ayant admis pour eux cette origine, ce point mérite de nous 
arrêter. 


200 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


La fièvre typhoïde, comme toutes les maladies infectieuses, 
peut exercer une influence sur les facultés intellectuelles. Il est 
même fréquent qu'elle s'accompagne de phénomènes de dépres- 
sion cérébrale, de stupeur ou de phénomènes d'excitation et de 
délire. Ces phénomènes se montrent soit au début, soit à la 
période d'état, soit pendant la convalescence. Ils sont habituelle- 
ment passagers et disparaissent avec les autres manifestations de 
la maladie générale. Mais il arrive aussi que ces troubles intellec- 
tuels deviennent permanents (Max Simon, Sauvar, Tuore). Chez 
l'enfant, la fièvre typhoïde peut aussi amener des arrêts de déve- 
loppement mental, l’imbécillité et l'idiotie. Elle peut, chez 
l'adulte, avoir pour conséquence les différentes formes d’aliéna- 
tion mentale. Dans ce cas, le délire éclate au cours de la ma- 
ladie ou pendant la convalescence, se prolonge; il constitue alors 
une forme de folie et peut aboutir à la démence. La fièvre 
typhoïde peut être la cause première de désordres intellectuels, 
même lorsqu'elle est légère et de courte durée, qu'on explique 
cette action par l'infection microbienne, par l'élévation de la tem- 
pérature ou par une véritable méningite. Enfin, la fièvre typhoïde 
est assez souvent notée comme cause déterminante dans les anté- 
cédents de sujets atteints d’aliénation mentale et chez lesquels les 
troubles intellectuels ont apparu plus ou moins longtemps après 
la guérison. Mais les statistiques, à cet égard, sont très variables 
(JAcoBI, SCHLAGER, GRESINGER, NASSE, CHRISTIAN), et il semble res- 
sortir des faits cités par les auteurs qu'une relation de cause a 
effet, n’a été admise que faute de données étiologiques plus satis- 
faisantes. I] est bien rare, du reste, que dans ces cas les sujets 
aient, après la maladie, joui, même temporairement, de l'intégrité 
de leurs facultés mentales (GRESINGER). L'opinion la plus générale 
est que si la folie survient plus ou moins longtemps après le retour 
complet à la santé, la fièvre typhoïde ne peut être invoquée que 
comme cause prédisposante (CHRISTIAN, PaAGLiano). Nous parta- 
geons cette manière de voir. | 

Examinons à ce point de vue le cas qui nous occupe. 

A la suite de la dothiénenterie dont il a été atteint, R... n'a 
présenté aucun trouble cérébral; il a joui de l'intégrité de ses 
facultés pendant plusieurs années. Nous ne pouvons donc pas voir 
entre l'infection eberthienne et les troubles cérébraux actuels, la 


UN CAS DE MÉNINGO-ENCÉPHALITE TRAUMATIQUE 201 


relation de cause à effet, admise par un précédent expert. Tout 
au plus pourrait-on penser que la dothiénenterie a agi comme 
cause prédisposante. Mais c’est là, hâtons-nous de le dire, une 
hypothèse toute gratuite. 

Nous ne trouvons en somme dans l’histoire du malade qu’une 
cause pour expliquer l'apparition des symptômes dont il est 
atteint. C’est le traumatisme cranien que lui-même incrimine. 

Quels sont donc les rapports des traumatismes craniens avec 
les troubles mentaux ? 

Ces rapports au témoignage de nombreux auteurs sont des 
plus importants. Morel a dit : 

« Le nombre de ces faits serait plus considérable, si les ten- 
dances scientifiques de notre époque n'avaient pas accordé aux 
causes morales une trop grande prédominance dans la pathogénie 
des maladies mentales. » Lasègue a classé parmi les « cérébraux » 
les individus ayant subi un choc sur la téte; et Curistian déclare 
que quelle que soit l’apparente insignifiance des accidents de ce 
genre, l'expert devra toujours montrer la plus grande réserve 
pour l'avenir. 

Le traumatisme cranien, en dehors des névroses proprement 
dites, l’hystérie, l'épilepsie, peut produire directement différents 
états de dégénérescence, l’imbécillité, l’idiotie (chez l’enfant), et 
différentes formes d’aliénation mentale. C’est souvent la para- 
lysie générale (Thèse de VaLLon) et aussi un état de démence que 
CHRISTIAN désigne sous le nom « d’encéphalite chronique de cause 
traumatique ». Nous avons, nous-même, observé des faits de ce 
genre. 

Les désordres intellectuels surviennent plus ou moins long- 
temps après l'accident et, parfois, sans que celui-ci ait présenté 
une gravité particulière. [Il importe de faire remarquer que l'ab- 
sence de fracture des os du crâne, et même l'absence de plaie du 
cuir chevelu, ne met pas la victime à l'abri d'une semblable ter- 
minaison. Nous devons ajouter que dans certains cas où un choc 
sur la tête était la cause directe des troubles intellectuels, on n'a 
pas toujours noté des accidents cérébraux immédiats, tels que 
convulsions, paralysies, ou perte de souvenir. Des signes d'irrita- 
tion cérébrale, étourdissement immédiat, céphalalgie, troubles de 
la vue et de l’ouïe, phénomènes, du reste, passagers, établissent un 


202 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


rapport suffisant entre l'accident et les désordres de l'intelligence 
survenant à une date plus ou moins éloignée. 

Ces dernières notions concordent parfaitement avec ce que 
nous avons observé chez notre malade. D’ailleurs chez lui l'en- 
chaînement des accidents ne laisse guère de place au doute. C'est 
à tort qu'on a cru qu'aucun symptôme n'avait signalé chez lui la 
période qui a séparé le traumatisme de l'interruption du travail. 
Ces symptômes ont été légers, mais un interrogatoire un peu 
attentif nous a permis de les découvrir. Ils ont consisté surtout 
dans le retour assez fréquent d’une céphalalgie dont le siège coïn- 
cidait précisément avec celui du traumatisme. Au même point, il 
persiste toujours un certain empâtement et de la douleur à la 
pression. Cette continuité réelle des symptômes locaux nous parait 
rendre impossible tout doute sur l'origine traumatique des acci- 
dents. On peut seulement nous demander d'expliquer par quel 
mécanisme le traumatisme cranien a pu déterminer des troubles 
cérébraux à évolution progressive. 

L'observation directe nous apprend seulement qu'il existe chez 
le malade une lésion chronique de la face externe de la boîte cra- 
nienne. Pour expliquer les troubles cérébraux, ne vous faut-il pas 
admettre qu’à cette lésion de la face externe correspondent des 
lésions de la face interne, lésions qui se sont étendues aux ménin- 
ges et à l’encéphale. 

On pourrait à la rigueur supposer qu'il n'y a pas d'autre lésion 
que celles que nous indique la palpation, et que les troubles men- 
taux doivent être imputés à une névrose traumatique coïncidant 
avec la lésion locale. 

Nous ferons observer contre cette hypothèse qu'il n'existe chez 
le malade aucun des stigmates de l’hystérie, n1 aucun symptôme, 
tel que tachycardie, douleurs spéciales qui puisse être rapporté à 
la neurasthénie. D'ailleurs dans la neurasthénie, l’état mental 
n’est pas le même que chez R... Le neurasthénique n'est jamais 
un dément; et, si affaissé, si inerte qu'il puisse paraitre il garde 
du moins toujours intacte la conscience de sa déchéance. 

La démence chez R... est trop nette pour ne pas nous imposer 
le diagnostic de lésion organique du cerveau. 

Ajoutons que par leur diffusion les troubles mentaux nous 
obligent à supposer que la lésion cérébrale est elle-même étendue 


UN CAS DE MÉNINGO-ENCÉPHALITE TRAUMATIQUE 203 


et diffuse. Nous avons vu plus haut que les données actuelles de 
la science ne contredisent en rien cette supposition d’une lésion 
diffuse de méningo-encéphalite consécutive à un traumatisme cra- 
nien local. 

Il résulte pour nous de notre examen : 

1° Que R... est atteint de démence caractérisée par l'affaiblis- 
sement des facultés intellectuelles, diminution de la mémoire, un 
état d'apathie, des préoccupations et des actes puérils, et une 
incapacité de travailler et de se diriger normalement : 

2° Que cet état mental n'est pas la conséquence de la fièvre 
typhoïde dont il a été atteint en 1898, et dont il a guéri ; 

3° Que le traumatisme cranien dont il a été victime, en jan- 
vier 1900, doit être cousidéré comme cause réelle de son état de 
déchéance mentale et morale ; 

4° Que cet état est définitif et laisse le malade dans l'incapacité 
de pourvoir à ses besoins. 


Note. — Nos conclusions furent acceptées sans difficulté par le tribunal. 
Depuis cette époque l’état du malade ne s'est pas modifié. 


LA 


LOI ROUMAINE SUR LES ALIENES 


(1893-1894) 


TRADUCTION ET REFLEXIONS 


PAR 


M"* le Docteur PASCAL 


PREMIERE SECTION 


Asiles d’aliénés et leur surveillance. 


ARTICLE PREMIER. — Les établissements destinés au traitement des alié- 
nés sont de deux sortes : les asiles d'aliénés et les maisons de santé pri- 
vées. Les couvents de religieux et de religieuses ne peuvent plus être 
autorisés à recevoir des aliénés. 

ART. 2. — Les établissements prévus à l'article premier peuvent rece- 
voir aussi des épileptiques et des idiots jusqu’à la création des asiles et des 
colonies destinés à recevoir ces catégories de malades. 

ART. 3. — Toute personne désirant ouvrir et diriger une maison de 
santé privée doit obtenir tout d'abord du Ministère de l'Intérieur l'auto- 
risation qui ne sera accordée qu'aux personnes présentant les garanties 
suffisantes de moralité. 

Cette autorisation sera accordée si la maison est salubre, si elle a une 
étendue suffisante, si elle peut par sa disposition intérieure permettre la 
séparation complète des deux sexes et si le service médical et le régime 
intérieur sont bien organisés. 

La direction médicale de ces établissements sera toujours confiée à un 
docteur en médecine qui sera responsable de leur bonne tenue et de la 
stricte application des règlements. 

Les règlements intérieurs de tous ces établissements d'aliénés sont sou- 
mis à l'approbation du Ministère de l'Intérieur. 

ART. 4. — Aucun individu ne pourra être isolé et soigné à son domi- 
cile ou à celui d’un de ses parents si son état d’aliénation mentale n'a 


LA LOI ROUMAINE SUR LES ALIENES 205 


pas été préalablement constaté par deux docteurs en médecine. Leur 
certificat médical joint à une déclaration écrite seront adressés par la per- 
sonne au domicile de laquelle se trouve le malade, au procureur du tri- 
bunal du département respectif. 

Dans le cas où il est prouvé que le malade n'est pas suffisamment 
bien soigné, qu'il est maltraité ou délaissé, le procureur a le droit d'or- 
donner son tansfert dans un asile d'aliénés ou dans un établissement privé 
et cette décision sera prise devant son tuteur ou devant la personne à qui 
incombent les soins de l’aliéné. 

ART. 5. — Tout hospice public d'aliénés administré soit par les 
« éphores! » soit par les « épitropes? » soit par les départements ou les 
communes, sera mis sous la direction d'un médecin qui sera responsable 
devant les autorités de la bonne tenue de l'établissement et de l'observa- 
tion des règlements. 

Le médecin en chef de l'établissement sera assisté par un ou plusieurs 
médecins adjoints suivant l'importance du service et le nombre des 
aliénés. 

Le médecin en chef (primar) et les médecins adjoints seront présen- 
tés au Ministère après un concours subi suivant les règlements prévus par 
la loi sanitaire, et nommés par un décret royal. 

Le médecin en chef habitera dans les environs de l’établissement et les 
médecins adjoints à l’intérieur. 

ART. 6. — Les établissements d'aliénés et les maisons de santé sont 
soumis à la surveillance directe du gouvernement et des autoritéslocales; 
ils seront inspectés au moins deux fois par an; ceux des départements 
par le préfet du département accompagné du médecin inspecteur (primar) 
départemental; ceux des chefs-lieux départementaux par le maire et le 
médecin inspecteur (primar) de la ville; une fois par trimestre par le 
procureur général de la Cour d'appel de la circonscription respective, 
une fois par mois par le procureur du tribunal local et toutes les fois que 
les besoins de service l’exigeront par les inspecteurs sanitaires et le direc- 
teur général du service de santé. 

Les attributions de ces fonctionnaires sont de contrôler le régime 
intérieur des établissements publics ou privés, de vérifier les formalités 
et les actes par lesquels l’aliéné a été séquestré et s'il est opportun que 
la séquestration soit maintenue; de recevoir les réclamations qui leur 
seront adressées soit par les personnes habitant l'établissement soit par 
tout autre personne étrangère. 


1. Éphores : administrateurs. 
2. Épitropes : tuteurs. 


206 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


DEUXIÈME SECTION 
De l'admission dans les établissements d'aliénés. 


Art. 7. — L’admission dans les établissements d'aliénés se fait sur 
demande particuliére ou sur ordre des autorités publiques (placement 
d'office). 

ART. 8. — Nulle personne atteinte d'aliénation mentale ne pourra 


être admise dans un établissement public ou privé que sur production 
des pièces suivantes : 

1° Une demande indiquant la profession, l'âge et le domicile tant de 
la personne qui signe que de celle à interner, ainsi que le degré de 
parenté entre ces deux personnes. 

Cette demande sera d'abord visée par le maire de la commune et par 
la police de la ville où réside l'aliéné. Si le pétitionnaire est le tuteur de 
l'aliéné il devra présenter une copie de l'acte d'interdiction et de la déci- 
sion du conseil de famille. 

2° Un certificat médical visé par le procureur du tribunal de la ville 
où réside l'aliéné, ou par celui de l'endroit où se trouve situé l'asile et 
signé par deux médecins. : 

Dans cet acte on décrira, autant que possible, les symptômes men- 
taux et somatiques de la maladie, ses causes, sa durée, son évolution et 
les motifs pour lesquels on a été obligé de séquestrer le malade dans 
un établissement d'aliénés. Ce certificat ne peut porter une date anté- 
rieure à plus de trente jours 

Les médecins signataires du certificat ne devront pas être parents de 
l'ajiéné ni de la personne qui fera effectuer le placement ni attachés à 
l'établissement où doit avoir lieu l'internement. 

En cas d'urgence un simple certificat sera suffisant mais il devra être 
complété dans les trois jours qui suivent l'internement par un autre 
établi suivant les règles. De cette exception ne pourra user que l'autorité 
publique. 

3° Tout acte permettant la constatation de l'identité de la personne à 
interner; si au moment de l'internement le pétitionnaire ne possède 
pas cet acte, il devra le compléter dans la première semaine qui suit 
l'internement. 

ART. 9. — Le médecin sera obligé d'envoyer dans les trois jours qui 
suivent l'internement une copie de la pétition et du certificat médical au 
procureur du tribunal du département où se trouve situé l'asile et au 
procureur et au préfet du département où demeure l'aliéné. 

ART. 10. — Dans chaque établissement public ou privé existe un 


LA LO] ROUMAINE SUR LES ALIENES 207 


registre spécial portant Ja signature du directeur général du service de 
santé et du procureur du tribunal respectif. 

Sur ce registre le médecin inscrira : 

1° Tous les actes stipulés à l'article 8. 

2° Ses observations médicales et celles de ses médecins-adjoints con- 
cernant le malade. Ces observations doivent être prises régulièrement le 
premier mois une fois par semaine et une fois par mois durant le séjour 
ultérieur de l'aliéné à l'établissement. 

3° La date de sortie de l’aliéné ou la date de sa mort et leurs causes. 

Ce registre ne sera examiné que par les personnes qui ont le droit de 
surveiller l'établissement. 

ART. 11. — Toute personne internée dans l'établissement d'après les 
‘ormalités prescrites, cessera d'y être maintenue dès que le médecin aura 
déclaré qu'elle est guérie. 

Le médecin avertira à ce sujet la famille de l’aliéné, ou son tuteur, 
le maire de la commune, le procureur du tribunal du département d'où 
venait le malade et le procureur du tribunal de l'endroit où se trouve 
situé l'asile. 

ART. 12. — Toute personne internée à l'asile même si elle n'est pas 
guérie ne pourra y être retenue dans le cas où elle sera réclamée par son 
tuteur, son curateur, la personne qui a demandé son internement, ou un 
délégué du conseil de famille. 

Si le médecin déclare que la mise en liberté de cette personne est 
dangereuse tant pour elle-même que pour sa famille ou nuisible à la 
sécurité ou à l'ordre public, s'il reconnait que le pétitionnaire ne peut 
procurer une alimentation ou un traitement convenable, il suspendra la 
sortie jusqu'à ce qu'il avise le procureur de la localité ou le préfet de 
police de la ville, ou le préfet du département dans lequel habitait 
l'aliéné. Si le procureur ou le préfet ne peuvent répondre dans l’espace 
de quinze jours que cette personne doit être maintenue à l'asile, le 
bulletin de sortie sera signé immédiatement. 

ART. 13. — Dans les deux jours qui suivront la sortie du malade, le 
médecin avertira de ce fait les autorités qui avaient été prévenues de l'in- 
ternement conformément à l'article 9, indiquant aussi les motifs pour 
lesquels le malade a été congédié. 

Art. 14. — Dans les chefs-lieux de département le chef de police peut 
ordonner l'internement provisoire dans un local destiné à cela de toute 
personne interdite ou non qui, de par son état d'aliénation mentale cons- 
taté par un procès-verbal, compromet l'ordre public ou est dangereuse 
pour elle-même. 

ART. 15. — Dans tous les chefs-lieux de départements il existe une 


208 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


section séparée, soit dans une maison de santé privée, soit dans un hôpi- 
tal général, destinée à recevoir provisoirement ces aliénés. 

ART. 16. — Dans les petites villes et communes rurales, les maires 
peuvent prendre les mesures qui conviennent contre un aliéné dange- 
reux, à condition d'en référer dans les vingt-quatre heures au préfet du 
département qui ordonnera immédiatement le transfert dans la résidence 
du département. 

ART. 17. — Le chef de police qui a ordonné l'internement provisoire, 
ou le préfet du département qui a ordonné le transfert d’aliéné dans un 
de ces quartiers d'hospice (locaux séparés) enverra immédiatement au 
procureur les procès-verbaux et les certificats sur l'état mental de la per- 
sonne isolée. 

ART. 18. — Une commission médicale composée au moins de deux 
médecins sera convoquée par le procureur pour examiner la personne 
internée provisoirement et dresser un rapportconformément à l’article 8. 
Le rapport visé par le procureur sera envoyé au préfet qui statuera sur 
l'internement du malade dans un asile d’aliénés. Il enverra à la direction 
ou à l'administration de l'asile les procès-verbaux, les certificats, les 
actes médicaux et l'autorisation du procureur pour l'internement du 
malade. 

ART. 19. — Le préfet qui a ordonné l'internement d'un aliéné dans 
un asile notifiera immédiatement ce fait à la famille ou à son tuteur et, 
si l'aliéné habite une autre localité, au maire de la commune qui à son 
tour préviendra la famille. 

Art. 20. — Les dispositions prescrites aux articles 11, 12, 13 se rap- 
portant à la sortie des aliénés guéris ou réclamés s'appliquent aussi aux 
personnes dont l’internement a été ordonné par l'autorité publique (pla- 
cement d'office). 


TROISIÈME SECTION 


Revenus et dépenses du service des aliénés. 


ART. 21. — Les établissements d'aliénés sont entretenus par plusieurs 
fonds. 

1° Par les revenus de leurs propres fonds constitués par les donations. 

2° Par la subvention annuelle accordée par l'Etat. 

3° Par les subventions dues par les autorités du département ou de la 
commune en vertu d'une convention conclue entre celles-ciet les « épho- 
ria » ou ¢« épitropia » desquelles dépend l'asile. 

4° Par le payement des frais d'entretien des malades particuliers inter- 
nés à leur propre compte. 


LA LOI ROUMAINE SUR LES ALIÉNÉS 209 


Arr. 223. — Les subventions accordées par l’État sont augmentées ou 
diminuées en proportion du nombre des malades traités dans l'asile et 
fixées par le ministère de l'Intérieur. 

Les sommes des subventions accordées par le département ou la com- 
mune, suivant une entente entre ceux-ci et l'administration de l'asile, 
seront de même soumises à l'approbation du ministère. 

Les sommes payées par les particuliers, les tuteurs ou la famille 
seront déterminées par l « ephoria » dont dépend l'hospice, conformé- 
ment au règlement approuvé par le ministère. 

ART. 23. — Le chef de police ou le préfet du département qui envoie 
un aliéné à l'hospice indiquera, en sus des formalités stipulées à l'ar- 
ticle 18, que l'entretien de la personne envoyée est à la charge du dépar- 
tement. 

ART. 24. — Le préfet percevra la somme d'entretien de la famille du 
malade et, en cas d'indigence, de la commune à laquelle appartient 
Paliéné, dispensant ainsi l'administration de l'hospice de correspondre 
directement avec la famille du malade ou avec le maire de la com- 
mune. 

ART. 25. — S'il s'agit d'internement par initiative privée, conformé- 
ment à l’article 8, le tuteur ou la famille versera dans la caisse d'adminis- 
tration de l'asile, le jour de l'internement de l'aliéné, la somme trimes- 
trielle ou annuelle et s'engagera par écrit à continuer le paiement 
régulier pendant le temps que l’aliéné restera à l'asile. 

ART. 26. — Les dépenses occasionnées par l'entretien des aliénés à 
l'asile : nourriture, logement, blanchissage, traitement médical, linge, 
vêtements, chaussures, de même que les honoraires et les appointe- 
ments du personnel médical et administratif, seront fixées par l'adminis- 
tration de l'asile et soumises à l'approbation du ministère de l'Intérieur. 

ART. 27. — Les revenus et dépenses des asiles d'aliénés forment un 
budget tout à fait séparé du budget général de | « ephoria » et de 
l’« epitropia » qui l’administrent. 

Celles-ci n'ont pas le droit d'afflecter les excédents des revenus de 
l'hospice à d'autres besoins que ceux des aliénés. 

ART. 28. — Les frais d'entretien des personnes supposées aliénées et 
isolées provisoirement dans des locaux spéciaux jusqu’à l’accomplisse- 
ment des formalités nécessaires à leur admission régulière dans l'hospice 
et ceux des aliénés inculpés de délit ou de crime et internés à l'hospice 
sur la demande du procureur général, les honoraires des médecins 
experts et du médecin inspecteur sont à la charge de l'État. 

ART. 29. — Les prévenus et les condamnés à la prison de n'importe 
quelle nature qui, après une expertise médicale, seront reconnus 


14 


210 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


atteints d'aliénation mentale ou d’épilepsie, seront internés par ordre 
du procureur dans un hospice d'aliénés jusqu'à leur guérison ou jusqu'à 
l'expiration de leur peine. 

Une section spéciale et séparée des autres sections sera créée dans 
deux des plus grands hospices du pays, pour l'isolement des aliénés 
criminels. 

ART. 30. — L'expertise médico-légale de l’inculpé supposé aliéné 
pourra être faite au dépôt provisoire dépendant de la préfecture de 
police de Bucarest ou de Jassy et, dans les autres villes, dans un local 
séparé de l'hôpital public, soit même à l'asile d'aliénés, après avoir pris 
toutes les mesures de surveillance pour leur isolement. 

ART. 31. — En cas de demande de sortie de l’aliéné criminel de 
l'asile, interné conformément à l'article 29, le médecin devra déclarer 
s'il est guéri ou si la récidive est possible. 

D'après l'avis du médecin, le procureur peut ordonner la sortie du 
malade. La sortie est conditionnelle et révocable. Dès les premiers 
symptômes de récidive, le réinternement de l’aliéné à l'asile sera immé- 
diatement opéré. 


SECTION IV 


Dispositions concernant les personnes internées à l'hospice. 


ArT. 32. — Toute personne internée dans un hospice d'aliéné, con- 
formément aux dispositions précédentes, sera pourvue d'un administra- 
teur provisoire qui devra gérer ses affaires jusqu'à sa guérison. 

ART. 33. — Pour les personnes qui ont été internées sans avoir été 
interdites, conformément à l'article 435 du Code civil, le tribunal du 
département du domicile de l'aliéné procédera à la nomination d’un 
administrateur d'après les recommandations du conseil de famille. 

Celui-ci pourra être le mari, le père, le fils, un parent, un étranger; 
il sera responsable de la bonne gestion de la fortune mobiliére et immo- 
bilière de la personne séquestrée. 

ART. 34. — La nomination de l'administrateur provisoire sera pro- 
voquée par le ministère public quand la personne n'a pas de parents ou 
que ceux-ci ne font pas de demande. 

ART. 35. — L'administrateur provisoire fera toutes les formalités 
nécessaires à la conservation de la fortune de l'aliéné, percevra les som- 
mes dues, acquittera les dettes, recevra ou refusera les successions ou 
donations après avoir pris l'avis du conseil de famille et du tribunal, 
paiera les frais nécessaires à l'entretien de l’aliéné à la caisse de l'ad- 
ministration de l'asile; dans aucun cas, il ne peut vendre les immeubles 


LA LOI ROUMAINE SUR LES ALIENES 21I 


de l'aliéné sans l'autorisation du tribunal, qui statuera, en chambre de 
conseil, si cette mesure est dans l'intérêt de la guérison de la personne 
malade. 

ART. 36. — L'administrateur provisoire présentera au tribunal, à la 
fin de chaque semestre à dater de l'internement de l’aliéné, un compte 
rendu de sa gestion et de la situation financière de l'aliéné. 

ART. 37. — Si l'aliéné est un commerçant ou associé à une autre 
personne dans une affaire commerciale ou industrielle, le tribunal peut 
sur la demande de sa femme ou de la personne associée, autoriser l’ad- 
ministrateur à gérer les affaires. Celui-ci devra présenter, à l'expiration 
du semestre, un compte rendu sur la situation financière de la Société. 

ART. 38. — Les parents de l’aliéné, suivant les distinctions établies à 
l'article 436 du Code civil, peuvent, après l'internement, procéder aux 
formalités nécessaires pour la mise en interdiction de leur ala et pour 
la nomination d’un tuteur. 

ART. 39. — Les fonctions de l'administrateur provisoire cessent aus- 
sitôt que la personne a quitté l'asile guérie et quand, après un congé 
provisoire accordé par le médecin de l'asile, le malade n’a pas été réin- 
tégré. 

ART. 40. — Le médecin en chef pourra accorder, quand il le jugera à 
propos, à titre d'essai, un congé de quinze jours à l'aliéné. Si le congé 
dépasse ce temps, il sera obligé d'avertir l'administration supérieure dont 
dépend l'asile, le chef de police et le préfet du département. 

ART. 41. — L'aliéné qui s'est évadé d'un hospice public peut y être 
reconduit pendant les vingt jours qui suivent l'évasion. 

S'il s'est écoulé plus de temps, les formalités prescrites dans la sec- 


tion II sur l'admission des aliénés dans les asiles doivent être de nouveau 
remplies. 


SECTION V 
Des pénalités et dispositions générales. 


ART. 42. — Le médecin directeur d’un établissement d’aliénés public 
ou privé sera admonesté ou suspendu provisoirement de ses fonctions 
s'il retient une personne guérie ou s'il refuse de libérer une personne 
internée quand le préfet ou le procureur l’ordonne ou quand une des 
personnes citées à l’article 14 la demande. 

ART. 43. — Les contraventions aux articles de la deuxième section 
commises par le médecin directeur d'un hospice public ou d'une maison 
de santé privée sont punies d'une amende de 30 à 1.000 francs. 

ART. 44. — Toute personne employée dans un établissement public 


212 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


4 


ou privé et tout surveillant ou infirmier, ou attachée à un aliéné, qui se 
sera rendue coupable sciemment de coups et blessures envers un aliéné 
sera punie conformément à l’article 238 et suivants du Code pénal. 

ART. 45. — Toute personne coupable d'un attentat à la pudeur com- 
mis avec ou sans violence envers un aliéné de sexe masculin ou féminin 
sera punie de réclusion. 

ART. 46. — Il sera accordé au ministre de l'Intérieur un an, à partir 
de la promulgation de cette loi, pour élaborer les règlements concernant 
les devoirs des différents fonctionnaires créés par la présente loi, le mode 
de recrutement du personnel médical et administratif des asiles, les con- 
ventions établies entre les communes, les conseils départementaux et les 
particuliers, avec l’ « epitropia > ou l’ « ephoria », qui administrent les 
hospices d’aliénés et leur organisation intérieure. 


Cette loi a été votée par le Sénat, le 4 décembre 1893, et par la 
Chambre des députés, le 25 novembre 1894, et signée par le roi Charles 
de Roumanie, le 10 décembre 1894. 


En lisant la loi roumaine, ce qui frappe tout d’abord c’est sa 
ressemblance, à beaucoup de points de vue, avec la loi française 
de 1838. Elle s’en distingue pourtant par certaines dispositions 
destinées à combler les lacunes reprochées à la loi française. La 
loi roumaine ne date d’ailleurs que de 1893, ce qui lui a permis 
d'obvier aux inconvénients signalés par les aliénistes francais. 

1. Tout d'abord nous savons que la loi de 1838 ne contient 
aucune disposition relative aux aliénés criminels, que leur inter- 
nement est souvent difficile, parfois impossible, et que leur 
sortie n’est entourée d'aucune garantie particulière. L'article 29 
de la loi roumaine prévoit, au contraire, l'organisation d'une 
section spéciale destinée à l’isolement des aliénés criminels. 

2. De même pour les évasions, sur lesquelles la loi de 1838 
est muette, l’article 41 de la loi roumaine prescrit la conduite à 
tenir en pareille circonstance. 

3. Pour les sorties à titre d'essai et les congés également, il 
n'y a pas de prescription légale en France, tandis que dans la loi 
roumaine l’article 40 envisage ces faits. 

4. En ce qui concerne Îles garanties de la liberté individuelle, 


LA LOI ROUMAINE SUR LES ALIENES 213 


on exige en Roumanie la signature de deux médecins et, de plus, 
ces médecins ne doivent pas être parents de l’aliéné à quelque 
degré que ce soit (art. 8, § 2). 

5. Enfin, la surveillance des asiles est différente, à cause de la 
différence même de constitution entre les deux États. 

Il ny a pas de commission de surveillance, comme en 
France. L’inspection des établissements est beaucoup plus fré- 
quente, comme on le voit à l'article 6. 


ARCHIVES MÉDICO-LÉGALES 


EXPERTISE PSYCHIATRIQUE 


PAR 


A. ANTHEAUME 


Je soussigné, Antheaume André, docteur en médecine, médecin en 
chef de la Maison nationale de Charenton, commis par M. Henri Bou- 
card, juge d'instruction près le tribunal de première instance du dépar- 
tement de la Seine, en vertu d'une ordonnance en date du 20 avril 1906, 
ainsi conçue : 

« Vu la procédure commencée contre la fille Henriette X..., vingt- 
sept ans, inculpée de tentative d’homicide volontaire, détenue à Saint- 
Lazare, attendu la nécessité de constater judiciairement l’état mental où 
se trouve en ce moment l'inculpée, ordonnons qu'il y sera procédé par 
M. Antheaume. » 

Après avoir prêté serment, pris connaissance des pièces de l'infor- 
mation, examiné l'inculpée et m'être entouré de tous les renseigne- 
ments capables d'éclairer mon jugement, j'ai, en mon honneur et 
conscience, consigné mon opinion dans le présent rapport dont j'affirme 
le contenu sincère et véritable. 

Henriette X..., actuellement âgée de vingt-sept ans, est une fille de 
mœurs légères qui, jusqu'ici, n'est pourvue d'aucun antécédent judiciaire. 

Ce qui frappe dès le début de l'examen mental de cette personne, 
c'est : 1° qu'elle accuse la femme G..., sa victime, d'être « une sor- 
cière, une criminelle »; 2° qu'elle n'a aucun regret réel de l'acte commis 
(si ce n'est en raison des ennuis personnels que cela lui cause présente- 
ment), et 3° qu'elle se déclare disposée à nouveau à mettre la femme 
G... hors d'état de nuire si la police n'intervient pas pour arrêter « cette 
sorcière et lui faire cesser ses pratiques démoniaques ». 

Fait à retenir : quand on interroge cette inculpée sur des points 
étrangers à sa victime, elle est correcte dans son attitude et dans ses 


EXPERTISE PSYCHIATRIQUE 215 


réponses et donne l'impression d'être une personne, certes nerveuse, 
mais saine d’esprit, si, au contraire, on la questionne au sujet de l'incul- 
pation, elle s'anime, parle avec volubilité, présente les signes physiques 
et psychiques d'un état émotionnel trés accusé et fait ostensiblement 
preuve d'une mentalité anormale. Elle se révèle alors sous un aspect 
pathologique qui donne la clef du drame sanglant dont elle est pour 
ainsi dire l'héroïne et dont elle se prétend la victime. 

L'examen somatique vient corroborer l'existence d'un état psycho- 
pathique, car on note un ensemble des signes relevant de l'hystéro- 
alcoolisme. 

Dans le but de mieux préciser l’état psychique d'Henriette X.., je 
lui ai demandé de me donner des explications écrites à son sujet; à la 
date du 9 mai, elle m'a remis le récit suivant, que je transcris ici, mais 
dont j'annexe l'original au présent rapport : 

« J'ai connu cette femme voilà deux ans et demi alors que travail- 
lait comme couturière chez une amie modiste. Elle travaillait d'ailleurs 
assez bien, je la priais de venir chez moi : elle venait donc régulièrement 
une ou deux fois par semaine. 

« Un an plus tard, j'allais habiter à la campagne, quand elle me pro- 
posa de venir chez moi comme bonne à tout faire. J'acceptai; à dater de 
ce jour, elle commençait à me parler plus que jamais de ses sorcelleries, 
dont elle m'avait déjà causé, afin d'avoir davantage d'argent de mon ami. 
Je refusais, le trouvant suffisamment généreux, ne voulant pas surtout 
qu’elle fit chez moi de telles choses et qui m'épouvantaient. 

« Me trouvant un jour plus embarrassée que de coutume, attendant 
mon ami impatiemment, elle me proposa de le faire venir et de m'en 
faire avoir tout l'argent dont j'avais besoin. 

« Je refusais encore, maïs celle-ci s'emporta, me disant qu'après tout 
j’étais-libre et que cela était pour moi et dans mon intérêt. Puis elle me 
déclara que je ne pourrais l'empêcher de dire et de faire à minuit ce 
qu’elle avait à faire seule dans sa chambre. Je ne lui répondis pas et ne 
m'en occupai pas davantage... Le lendemain, au réveil, elle m'avoua 
avoir fait ce que je vous ai dit plus haut et m'assurait que je ne serais pas 
longtemps sans revoir mon ami, mais que ceci le rendrait malade et qu'il 
serait obligé de me l'avouer. Trois jours après, M. B... arrivait très 
malade, en effet, pâle et défait, n'y tenant plus, il ne pouvait, disait-il, 
résister au désir de venir auprès de moi, qu'il ne pensait qu'à moi depuis 
quelques jours, ne pouvant même plus trouver de sommeil!... Se 
demandant même ce que cela signifiait... J'eus de lui, ce jour même, 
non seulement l'argent que je désirais, mais encore des cadeaux au delà 
de mes espérances!... 


216 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


« Joyeuse, heureuse de ce résultat, elle ne cessait de me demander 
si, alors, j étais convaincue ! Je l'étais, certes, mais je lui affirmais ne pas 
l'être... et que ceci était dû au simple hasard. 

« Je commengais à avoir peur d'elle et à la détester. Comprenant, 
devinant sans doute quelle influence elle avait, sur moi, elle en abusa 
lâchement, me terrorisant, me menaçant même directement lorsqu'elle 
était en colère, indirectement en me causant de certaines personnes 
qu'elle détestait, se promettant, se disant forte de les faire crever à petit 
feu sur un lit d'hôpital! 

« Et lui faisant observer qu'en parlant de la sorte, elle s’expo- 
sait à se faire arrêter un jour ou l’autre ou dénoncer à la police, rageuse 
et exaspérée, elle me disait alors être qu'elle avait de quoi se préserver et 
qu'elle ne le serait jamais, puisque les personnes qui oseraient s'en mêler 
n'auraient pas de si tôt le désir de recommencer... 

« À partir de ce jour, cette femme me faisait horreur, je ne pouvais 
plus la supporter... Cependant, durant huit longs mois, huit mois de 
terreur, j'endurais le supplice de me trouver ainsi en sa présence! Je la 
gardais, tremblant chaque heure, chaque jour, chaque minute, qu’elle ne 
mit ses menaces à exécution. 

« Cet état de choses aurait pu durer longtemps encore si, dégoûtée 
par ses propositions honteuses, n’y tenant plus, je pris la résolution de la 
renvoyer coûte que coûte, bien décidée cette fois à la dénoncer à la police, 
avec l'aide de certaines personnes qu’elle menaçait comme moi sans 
doute ! 

« Ce fut alors une scène épouvantable dont j'étais honteuse pour les 
personnes qui m'entouraient !... insultes, menaces, rien ne me fut épar- 
gné ; c'est ce jour même qu'elle m'annonçait pour la première fois que si 
j'avais été heureuse jusqu'ici que je ne le serais plus et qu'il ne se passe- 
rait pas un an sans que je sois séparée de mon ami, elle partit en me 
souhaitant et en m'adressant toutes sortes de malédictions... 

« Elle partit donc; je restais un mois séparée d'elle, je souffrais tant 
ce mois durant, est-ce suggestion ou réalité, que j'eus la faiblesse de 
prétexter un service pour m’introduire chez elle et lui causer. Elle fut 
trés aimable, ne paraissant pas le moins du monde surprise, me nargua 
presque. | 

« La même vie recommença donc, comprenant l'empire, l'influence 
qu'elle avait sur moi, elle s'imposait plus que jamais chez moi, régnant 
en maitresse absolue. Je n’osais plus même la commander, en un mot, 
c'était la terreur. Cette femme arrivait à me dire cyniquement qu’une 
contrariété pouvait l'engager à empêcher les gens de dormir et de les 
rendre malades durant trois ou quatre jours... qu'elle avait fait cela auprès 


EXPERTISE PSYCHIATRIQUE 217 


de M"° D..., une personne chez qui elle travaillait, et que cette dame 
lui demandait grâce, la priant de la laisser tranquille. 

« Ma haine pour elle redoubla, je me reprochais ma lâcheté, j'avouais 
tout à mon ami qui m’ordonna de la chasser, si non qu'il le ferait lui- 
même. Je n'en tins pas compte encore. Deux mois plus tard cependant 
je la renvoyais définitivement. C'était la fin. 

« Six mois s’écoulérent ainsi ne la revoyant plus, n’entendant plus 
causer d'elle, si cependant, vers le 15 décembre dernier, je reçus encore 
d'elle une lettre marquée d’Arcq (Pas-de-Calais), dont j'ignore le con- 
tenu. J'arrivais de voyage avec mon ami. Reconnaissant son écriture, je 
ne voulus point lire sa lettre; j'allais la brüler sans l'ouvrir, quand mon 
ami me traitant de folle d'être aussi superstitieuse, s’en empara, la déchira 
en m’engageant 4 en faire autant si elle recommençait à m'écrire. Ce fut 
tout. 

« Voila un mois et demi environ, M. B..., qui était mon ami depuis 
cing ans et qui avait toujours été pour moi toujours trés bon, me quit- 
tait sans motif, sans raisons, sans un mot. Si cependant, une lettre de son 
dépositaire, me priant de le recevoir, me disant qu'il ne fallait plus 
compter sur M. B..., que sa situation était, grâce à moi, gravement 
compromise. Lisant, relisant cette lettre, n’y pouvant croire, je suis 
devenue folle, j'ai certainement vécu des jours de folie. 

« C'était en une minute l'écroulement de tout autour de mol, ma vie 
perdue, brisée, puis je l'aimais! Dans mon affolement, dans ma peine, je 
n’ai pas hésité une seconde à croire que cela venait d'elle. Je luttais pour- 
tant, voulant me ressaisir, mais lasse de souffrir de tous côtés, c'est la 
haine, la rage au cœur que je décidais d'aller la trouver. 

« Je me présentais donc chez elle mardi 17 avril, date que je n'ou- 
blierai jamais certes. Connaissant très peu sa chambre qui est au sixième 
étage, parmi celles de bonnes, je frappais à une autre porte que la sienne. 
Quand elle m'apparut en me disant : « Tiens! qu'est-ce que vous me 
voulez ? » J'allais à elle, la priant de bien vouloir sortir de sa chambre, 
que j'avais à lui causer. Elle sortit, et c’est alors que, la traitant de sor- 
cière..., je lui reprochais de m'avoir fait perdre mon ami, puis la som- 
mais de me laisser la paix ou de défaire ses sortilèges. Me voyant ainsi 
folle et exaltée, n'eût-elle pas dû essayer de me calmer en me disant 
qu'elle voulait me terroriser seulement ! Mais elle ne prit même pas cette 
peine, elle me nargua, me riant au nez en me disant : Ah! sorcière! Y 
crois-tu maintenant à ce que je faisi Ah! tu me tueras, tu n’auras pas 
cette peine, avant trois jours tu seras crevée. 

« Alors je ne sais plus exactement ce que j'ai dit ou ce que j'ai fait, 
je la frappais; une courte lutte s'engagea, dans laquelle je perdis gants, 


218 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


chapeau, mouchoir, puis une grande bourse en argent contenant 47 francs 
qui, elle, ne me fut pas remise. 

« Puis, folle, ne connaissant plus rien, n'écoutant plus rien, je tirais, 
je tirais..... Ce drame s'était déroulé si vite, cinq minutes à peine, ne 
me rendant pas compte du cas où je m'étais mise, je suis allée me cons- 
tituer prisonnière, et c'est seulement au commissariat de police, entourée 
de gardiens, alors que je pleurais, que j'ai compris! la réalité était là! je 
devais croire. 

« On sait la suite. 

« Je croyais encore en ce que cette femme faisait, malheureusement 
j'y crois encore, elle est certes plus coupable que moi, elle devrait être 
arrêtée ainsi que sa fille qui fait comme elle. 

« On arréte sur la voie publique des personnes moins malfaisantes 
qu’elle certainement. 

« En admettant que cette femme m'ait suggestionnée, c’est une cri- 
minelle, elle est bien inexcusable de ce qu’elle a pu me suggérer. Cepen- 
dant ce sont ces douleurs étranges, indéfinissables que j'éprouvais, que 
j éprouve encore dans la tète, puisque souffrant ainsi depuis une huitaine 
de jours sans me plaindre, elle me demanda à brůle-pourpoint si je 
n'éprouvais pas dans la tête tel ou tel symptôme, absolument identique 
à ce que j'avais, puis elle m’avoua, par la suite, en être l’auteur! 

« Aujourd’hui, plus calme, j'affirme que si ces choses n’existent pas, 
elle m’a bien certainement fait prendre 4 mon insu quelque chose dont 
elle connaissait les effets..... Il est impossible que ceci en soit autre- 
ment! 

« Son travail, ainsi qu’elle l'appelle, consiste à piquer avec des 
épingles neuves des feuilles de buis détachées dans une chandelle de suif 
qu’elle fait brüler à minuit dans une chambre noire, sans lumière, ensuite 
elle fait l'évocation, soi-disant au diable. Elle s'efforce d'arriver à tout ce 
qu'elle veut par ce moyen et de n'être pas à la veille de sortir d'une mai- 
son où elle fait de telles pratiques, car si on ne la garde pas par amitié, 
on la garde plutôt par crainte! 

« M™ B... et M™ D..., me disait-elle, ne me gardent uniquement 
que pour cela, mais elles sont plus adroites que vous, et si elles ne 
m'aiment pas, elles usent de moyens plus délicats que les vôtres pour 
m'éloignerd’elles!... et je recommencerais, ajoutait-elle ailleurs. Je vais 
entreprendre maintenant M"° de V... (une cliente), et vais essayer mon 
travail sur elle... 

« Maintenant, je ne voulais pas la tuer et au dernier moment elle ne 
m’avait pas narguée je n’aurais pas frappé; puis elle n’a que ce qu’elle a 
cherché, elle ne devait pas me menacer ainsi. Je crois qu'elle hésitera 


EXPERTISE PSYCHIATRIQUE 219 


alors maintenant et qu’elle y regardera à deux fois avant de proposer son 
travail... et de faire d’autres victimes. 

« J'ai dit, j'ai, je le répète, agi dans un moment de folie, d’égarement 
que j'ai chèrement expié. Tout est de sa faute. 


« Signé : Henriette X... » 


« Sans dire que cela soit, j'oubliaisde dire que cette femme m'a laissé 
entrevoir... avoir fait mourir M"° M..., qui l’avait abandonnée pour une 
femme de chambre que cette dernière avait prise à son service... et dont 
elle était jalouse. 

& Est-ce vrai ? les renseignements le prouvent, mais cette femme de 
chambre anglaise serait morte six mois avant sa maîtresse M™ M..., 
elle est morte, m’a-t-elle dit, subitement, en entrant chez son vétéri- 
naire. 

« Ne voulant pas la croire, j'ai, à son insu, écrit à la mairie de 
X..., m’informant de la santé de M. et de M™ M... (que je ne connaissais 
nullement); huit jours après, jai reçu de M. le maire de X... une lettre 
me confirmant ce qu'elle me disait. 

« C’était une preuve de plus, et ce que je puis jurer, c'est que cette 
femme G... m’a dit l’avoir rendue très malade. » 


La question de simulation étant écartée, il est certain que pour qui- 
conque est familiarisé avec l’étude des psychopathies, cette lettre, incor- 
recte dans sa syntaxe, débile dans sa rédaction et délirante dans son 
contenu, est l’œuvre d’une personne qui n'est pas saine d'esprit et qui ne 
jouissait pas de la plénitude de ses facultés intellectuelles au moment 
où elle a commis l'acte qui lui est reproché. 

Sion interroge, en eflet, le passé de la fille Henriette X..., on sait 
que, de par ses antécédents héréditaires et personnels, elle a de mul- 
tiples motifs de présenter depuis un certain teraps déjà une mentalité 
anormale. 

Fille dun père qui serait mort dans des circonstances dramatiques 
(suicide), elle aurait eu à seize ans une fièvre typhoïde qui l'aurait laissée 
extrèmement nerveuse, très émotive, et qui en aurait fait un sujet à 
l'équilibre cérébral instable et vacillant pour ainsi dire. A dix-huit ans, 
elle abandonne ses parents, devient fille-mère, puis se rend à Paris où 
elle vit de galanterie et sadonne — le cas est banal — à de multiples 
excés de boisson. 

En quelques années, cette jeune femme superbe et réputée, parait- 
il, pour la perfection de ses formes marmoréennes, subit une déchéance 
physique telle que, récemment, un de ses anciens admirateurs avait peine 


220 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


à la reconnaître, en disant « qu'elle ne rappelait plus que très vaguement 
la belle créature qu'elle avait été autrefois ». 

C'est, il y a deux ans et demi, à une époque où elle usait journelle- 
ment des boissons spiritueuses les plus variées, que l'inculpée a fait la 
connaissance de la femme G..., sa victime d'aujourd'hui. 

Que s'est-il passé à l'origine entre ces deux femmes? C’est là un point 
difficile à élucider rétrospectivement. Ce qui est acquis et ce qui résulte 
de l'information, c'est que très rapidement la femme G... — repré- 
sentée par certains « comme une adepte du spiritisme — exploitant la 
bêtise des jeunes entretenues en vivant à leurs crochets », a acquis une 
influence considérable sur le cerveau débile de cette femme déjà en 
proie aux signes habituels de l'intoxication alcoolique prolongée, 
pituites matinales, vertiges, pyrosis, inappétence, céphalées, etc., etc. 

Comme il est fréquent en pareil cas, la nervosité s'exagère et l’hystérie 
fit son apparition, se révélant à diverses reprises sous forme d'accès de 
suffocation, d'étouffements, de petites crises nerveuses, d'accès d'irritabi- 
lité. 

C'est dans ces conditions, c’est sur ce substratum hystéro-alcoolique 
qu'a pu se produire la suggestion — voulue ou non — de la femme G... 

Il résulte de l'information que réellement cette personne s'est livrée 
à plusieurs reprises, en l'absence ou en présence de la fille Hen- 
riette X..., à des pratiques bizarres du genre de celles que l'inculpée 
qualifie de « pratiques démoniaques, de sortiléges..., etc. ». 

La recette pour obtenir ce que l’on désire serait la suivante : « Brüler 
à minuit une chandelle sur laquelle on a piqué treize feuilles de buis à 
l'aide de treize épingles. Pendant la combustion, dire cinq Pater et cinq 
Ave en invoquant les âmes du purgatoire. Le lendemain, mélanger les 
cendres avec du gros sel et faire brüler le tout dans un fourneau en répé- 
tant encore les mêmes prières que la veille. » 

La croyance à des pratiques étranges du genre de celle-ci est assez 
répandue dans le monde de la galanterie et surtout dans ce milieu tout 
spécial où évoluait Henriette X...; cela est lindice d'une extrème 
crédulité en rapport avec une certaine débilité d'esprit, mais en 
somme il n'y a rien là qui puisse être considéré comme étant d'ordre 
délirant. 

Où commence la folie, c'est quand de telles superstitions prennent 
un caractère obsédant et servent de point de départ, puis d'aliments aux 
interprétations délirantes les plus actives et les plus fantaisistes. 

Or, c'est précisément ce qui s'est produit dans le cas d'Hen- 
riette X... 

Cette hystéro-alcoolique a d'abord accueilli sans répugnance et avec 


EXPERTISE PSYCHIATRIQUE 221 


une curiosité craintive les révélations et les pratiques de la femme G...; 
où l'équilibre mental déjà instable et incertain s'est rompu, où la 
folie a fait presque d'emblée son apparition, c'est quand à la suite des 
propos imprudents de la femme G... la fille Henriette X... a été mise 
à même d'interpréter comme preuve d'une puissance occulte ce qui n'était 
en somme que l’œuvre du hasard. 

Dès lors, la conviction morbide s'installe; cette névrosée s'imagine 
que la femme G... est une sorcière, elle lui attribue un pouvoir sur- 
naturel, la renvoie de chez elle, puis la reprend à son service pour éviter 
ses maléfices. Elle vit en somme dans l'anxiété, dans la terreur, redou- 
blant ses excès d’eau-de-vie, d'absinthe, etc., pour obtenir une paix du 
corps et de l'esprit, qui certes par ce procédé s'éloigne chaque jour 
davantage. 

L'activité délirante va en croissant; la fille Henriette X... accusant la 
« sorcière >» d'être l'auteur de ses infortunes passées, présentes et même... 
futures ! 

Elle reproche à la femme G... : 1° de l’avoir suggestionnée pour 
devenir la maîtresse de son logis; 2° d'avoir proféré à son sujet des 
menaces et d’en avoir commencé l'exécution à l’aide des pratiques 
démoniaques qu'elle explique mais dont elle gardele secret afin qu’on ne 
puisse s’en servir contre elle ; 3° d’avoir employé sa science occulte 4 la 
fâcher avec son premier amant... puis avec son dernier amant qui devait 
l'épouser ; 4° d'avoir provoqué depuis plusieurs mois chez elle des dou- 
leurs de tête intolérables, et 5° d'avoir cherché à l’empoisonner en ser- 
vant quelque poison dans sa boisson. 

Si la femme G... manifeste de si multiples manières son hostilité, 
c'est parce qu'elle, Henriette X..., « a refusé d’être sa maîtresse » et de 
satisfaire ses passions lesbiennes... Notons, en passant, que cette dernière 
affirmation n'est pas invraisemblable, mais ce qui l’est certes, c'est le 
pouvoir occulte et le mode de vengeance que l'inculpée impute en cette 
circonstance à la femme G... 

Il s'agit là, en somme, d'un délire d'interprétation des plus actifs, Hen- 
riette X... formulant au sujetde la femme G... des idées de persécu- 
tion qui consistent à imputer à cette dernière et à elle seule la genèse 
des troubles variés qu'engendre dans le même temps l’hystéro-alcoo- 
lisme, troubles du gout, de la sensibilité générale, faiblesse mentale d'où 
naît l’idée d'être suggestionnée, etc. Fait particulier, tout ce cortège 
d'interprétations délirantes et d'illusions sensitivo-sensorielles évolue 
autour d’une seule personne, la future victime : ce monoidéisme dans l’idée 
de persécution est intéressant, mais n'est point surprenant ici puisqu'il 
s’agit d'une alcoolique doublée d'une hystérique chez qui de ce dernier 


222 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


chef l’idée de persécution évolue à la manière d'une idée fixe subcons- 
ciente. 

C’est avec une pareille mentalité qu'à la date du 17 avril 1906 Hen- 
riette X... a commis la tentative d'homicide volontaire dont il s'agit. 

Le mobile de cet acte ne pouvait dans ces conditions qu'être un 
mobile d'ordre délirant, et de fait, la fille Henriette X... a cherché une 
explication avec la femmeG..., — cette explication fut-elle violente — 
pour obtenir de sa persécutrice le renoncement aux pratiques de sorcel- 
lerie dont elle se croyait victime et dont elle disait souffrir physique- 
ment et moralement. Inutile d'insister davantage sur ce point. 

Les conditions dans lesquelles s'est effectuée la tentative d'homicide 
montrent aussi que l'inculpée était en état d’insanité d'esprit, donc irres- 
ponsable au temps de l'action. 

En effet, l’avant-veille, la veille et le soir même du drame, il est 
patent qu’il y eut de formidables excès d'alcool, qui pour n'être pas 
inusités n'en ont pas moins accru singulièrement l’action délirante de 
l'inculpée. Aussi l’acte a-t-il été commis suivant le mode impulsif ; cette 
fille, selon son expression sincère, a tiré... tiré... tiré, s'acharnant sur 
sa victime comme quelqu un qui se fait justice et qui satisfait une ven- 
geance soi-disant légitime. | 

Qu'elle a été ensuite l'attitude de la fille Henriette X... lorsque l'acte 
criminel sest accompli? Celle dune coupable? Non pas, mais celle 
d’abord d'une personne inconsciente de ce qu'elle venait de faire, puis, 
quand l'émotion a disparu, celle d'une persécutée qui a agi dans un but 
de défense, qui est convaincue du bien-fondé de ses assertions mala- 
dives et qui s'étonne d'être en prison alors que sa victime effective est 
en liberté. 

Ce qu'il y a d'inquiétant dans l'état mental actuel d'Henriette X..., 
plus d’un mois après le drame, c'est qu'elle persiste dans ses convictions 
délirantes ; c'est qu’elle conserve, n'étant plus sous l'influence de l'alcool 
(au moins de manière immédiate), la même animosité et la méme hosti- 
lité qu'avant la tentative d'homicide. 

Récemment, à la suite d’une confrontation qui a eu lieu avec la 
femme G.., à la date du 15 mai, dans le cabinet de M. le juge d'ins- 
truction, elle m'a révélé qu’elle se croyait en danger et qu’elle me 
croyait aussi en danger tant est grand le pouvoir occulte dont dispose 
son ennemie et elle m'a avoué qu'à Saint-Lazare elle ressentait encore 
des malaises du fait de cette sorcière. Si, en apparence et par intervalle la 
fille Henriette X... est calme et parait normale à un examen rapide et 
superficiel, c’est qu'actuellement les accidents alcooliques qu'elle a 
présenté avant son incarcération sont en voie de déclin, mais cela ne 


EXPERTISE PSYCHIATRIQUE 223 


signifie aucunement que le délire est disparu et que la guérison qui 
est possible soit prochaine. 

En résumé, le drame qui amène aujourd’hui la fille Henriette X... 
devant la justice, est un drame qui n'est pas d'ordre passionnel, mais 
d’ordre délirant, c’est un drame sanglant de plus à mettre sur le compte 
de l'alcoolisme et de la folie. 

Il s’agit d'un acte pathologique dont l’inculpée ne saurait être tenue 
responsable, la réaction violente contre son persécuteur d'une persé- 
cutée hystéro-alcoolique en proie à un délire d'interprétation des plus 
actifs et agissant sous l'influence combinée d'une idée délirante et de 
l'excitation alcoolique. 

Actuellement, la fille Henriette X..., détenue à Saint-Lazare, sevrée 
d'alcool, n'a pas abandonné les convictions délirantes qui ont causé la 
tentative d'homicide volontaire qui lui est reprochée. 

J’estime dans ces conditions que la fille Henriette X..,, qui m’appa- 
rait comme étant une aliénée curable, doit étre considérée et traitée 
comme telle et qu'il y a lieu de la placer d'office dans un établissement 
d'aliénés. 


CONCLUSIONS 


1° La fille Henriette X... était en état d'aliénation mentale quand elle 
a commis la tentative d homicide volontaire dont elle est inculpée, elle 
ne saurait donc en être tenue pour responsable ; 

2° Cet état d'aliénation mentale persiste encore actuellement malgré 
le déclin des accidents alcooliques et nécessite le placement d'office de 
cette personne dans un asile d'aliénés. 


Paris, le 23 mai 1900. 


Signé : ANTHEAUME. 





ANALYSES 


Du divorce pour cause de folie, par M. S. DOPROTWORSKI et W.-M. 
BECHTEREW (Obozrenié psichiatrii, XI, 1906). 


1° ll est opportun et même indispensable d'introduire une loi sur le 
divorce pour cause d’aliénation mentale d'un des conjoints; 
2° Le droit de demander le divorce doit étre exclusivement réservé 
à l'époux ou à l'épouse sain ou saine d'esprit, à la condition que la ma- 
ladie mentale de l’autre existe depuis au moins trois ans et que, confor- 
mément aux conclusions des experts spécialistes, elle se traduise déjà 
par des signes d'incurabilité; 
3° Les psychoses périodiques et circulaires peuvent être un motif de 
divorce; mais il faut que les troubles mentaux aient reparu dans les 
cinq ans révolus qui suivent l'explosion de la maladie, que les experts 
en reconnaissent l’incurabilité, que des signes d’affaiblissement mental 
se soient déjà manifestés; 
4° C'est au tribunal, éclairé par trois experts aliénistes au moins, 
qu'il appartient de prononcer; 
5° Les questions de curatelle des enfants des époux divorcés, de leurs 
droits à la succession, la fixation des droits à l'assistance de celui des 
conjoints aliéné et tout ce qui concerne sa tutelle réclament les 
lumières des jurisconsultes. 
P. KeravaL. 


Simulation et folie des prévenus, par SIEMERLING (Allg. Zeitschr. f. 
Psychiat., LXIII, 1, 1906). Congrės annuel de la Socièté des psychiatres et 
neurologistes de l'Allemagne du Nord, 20 octobre 1905. 


De ce que la simulation n'exclut pas la folie, il ne faudrait pas con- 
clure qu'il n'existe pas de simulation pure. Sur 64 expertises médico- 
légales, l'auteur a constaté deux simulations vraies, sans trouble mental 
ni débilité intellectuelle sous-jacents. Il n’est pas rare que les prévenus 
jouent de la stupeur ou prétendent tirer parti de la névrose hystérique 
ou épileptique dont ils sont atteints pour invoquer une lacune de la 
mémoire au moment où ils ont commis l'acte délictueux. 


ANALYSES 225 


Généralement, le simulateur est incapable d'imiter fidèlement une 
maladie mentale, d'en reproduire les signes dans leur ordre naturel. Ses 
inexactitudes ou ses exagérations le perdent. Cependant, il faut être pru- 
dent quand il s'agit de : catatonie, folie hystérique, états d'agitation, 
imbécillité, préoccupations hy pochondriaques. 

Les états crépusculaires greffés sur l'hystérie surviennent, d’après 
tous les auteurs, presque exclusivement chez les réclusionnaires. Il en 
faut étudier la genèse, l'évolution. L’obnubilation crépusculaire peut 
d'ailleurs se montrer, sans le moindre antécédent hystérique, chez des 
prévenus, d'emblée. On y constate le même paralogisme, les mêmes 
hallucinations sensorielles, les mêmes lacunes de la mémoire. Tel était 
le cas d'un assassin et d'un jeune homme accusé de vol et d'homicide, 
transféré de la prison en observation à la clinique. Sous l'influence de 
l'électricité, le complexus symptomatique disparut rapidement. L'un des 
accusés, qui avait violé et tué deux fillettes de sept et neuf ans, avoua 
qu’il s'était assimilé et avait imité les allures d’un aliéné halluciné de son 
village : il raconta son crime, fut condamné à mort et grâcié; au bagne, 
il est noté comme bon travailleur, sauf, de temps à autre, quelque exci- 
tation, quelque mauvaise humeur. Chez l’autre, il s'agissait d’une stu- 
peur aiguë due et à la détention, et à la crainte du châtiment; cette 
complication n’ayant rien à voir avec l'état mental à l'époque du crime, 
il fut condamné à mort et exécuté : la pie-mère, au niveau du lobe 
frontal droit, contenait une toute petite plaque osseuse, sans autre parti- 
cularité. 

Quelles formes mentales cherche à imiter le simulateur? Ce sont, le 
plus souvent, la démence, la dépression mélancolique aiguë, les délires 
de persécution. Quelquefois, le prévenu invoque une lacune de la mé- 
moire. I] faut alors s'enquérir avec soin de l'existence antérieure, savoir 
si l'on n'y trouve pas d'éléments en faveur d’une amnésie, tels que l’hys- 
térie, l'épilepsie, un traumatisme, une intoxication. Un soldat, accusé de 
vol, en appelait à une faiblesse de mémoire; or, il avait certainement eu 
des accès d’épilepsie. Un expert tendait à l’innocenter. Plus tard, il 
avoua qu’il répétait ce qu'il avait entendu dire au médecin. Un bou- 
langer de vingt-neuf ans, en proie, deux années auparavant, à des accès 
de nature indéterminée, avait, pour ce motif, été relevé d'une série de 
vols. On crut 4 une obnubilation crépusculaire de six mois. Plus tard, il 
déclarait qu'il se rappelait fort bien ce qui s'était passé pendant ce temps 
et les actes commis, qu'il avait tout simplement usé d'un expédient. Une 
femme, accusée de vol, il y a huit ans, et considérée comme atteinte 
d'affaiblissement intellectuel avec amnésie, est, en 1905, admise à la 
clinique, afin qu'on décide de sa capacité à hériter. À ce moment, on 


15 


226 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


est tout surpris qu'elle se rappelle exactement les détails du vol. Elle 
explique alors qu'elle avait, en présence de son père, éprouvé une telle 
angoisse qu'elle avait fait semblant de ne rien savoir. Un jour, deux sol- 
dats, couchés depuis longtemps au lazaret, pénètrent avec eftraction dans 
le réfectoire et sont le lendemain pris de delirium tremens; ici, en lab- 
sence de tout élément étiologique, la simulation est facile à dépister. 
Quand il existe un degré modéré de faiblesse mentale, il est plus 
difficile de se prononcer sur la simulation. Voici, par exemple, un crimi- 
nel d'habitude, 17 fois condamné pour vols, coups et blessures; jamais 
il n'a présenté aucun signe de trouble mental. C'est un homme de qua- 
rante-deux ans. Lors de sa première prévention, il est calme, un peu 
déprimé, parle de soi-disant hallucinations sensorielles, il bénéficie d'un 
non-lieu. A la clinique, d'abord anxieux, comme terrifié, il évite parfois 
tout contact, quatorze jours après, ces symptômes ayant disparu, il 
réclame sa mise en liberté. Comme ultérieurement on ne constate pas de 
pcychose, même pas une psychose de prison, on le fait sortir. Il se 
remarie. Un an après il tente de se tuer ; aucun signe de psychopathie. 
Noussommes maintenant en présence d'un bossu de trente-sept ans 
condamné pour actes immoraux, coups et blessures, qui, prévenu ď'un 
attentat aux mœurs, est, à raison de l'originalité de sa conduite, mis en 
observation. Il répond à rebours, prétend ne plus savoir son nom. Actes 
extravagants de toute nature. Jamais d'attaques. L'expert conclut qu'il 
n'existe pas de signe visible d'une affection mentale, que peut-être il ya 
debilité mentale sous-jacente mais qu’elle est inapplicable à l'espèce 
médico-légale. Pendant les débats, d’abord excité, il ne répond pas aux 
questions les plus simples. Mais, dès qu'il ne se croit plus observé, il 
répond convenablement et discute son cas. Condamné à quatorze mois 
de prison, il se conduit comme un pantin, titube, adu balbutiement syl- 
labique, du strabisme. Quand on l'interroge, ìl répond : « Je ne sais » ou 
à tort et à travers. Le médecin de la prison formule : paralysie générale. 
On le conduit à l'asile ; là, au début, lenteur, et, par moments, iner- 
tie pupillaire, parole trainante ; 11 marche les jambes écartées. Examiné 
aux fins d'interdiction, il est considéré par l'expert comme atteint d'affai- 
blissement intellectuel avec confusion mentale et troubles nerveux. Or, 
un an après, il s'évada et est laissé dans sa famille comme amélioré. 
D'abord il travaille chez ses parents à Posen, puis revient à Kiel en 1905 
et travaille au chantier de Germanie. Il n'a plus de signes de troubles 
mentaux. 
Le 17 juillet 1905, arrêté pour actes immoraux, il est amené à la cli- 
nique ; aux médecins qui ne le connaissent pas, il fait l’effet d'un idiot ou 
d'un dément. Examiné par le médecin qui le connaît, il répond conve- 


ANALYSES 227 


nablement. Pas le plus petit signe de paralysie générale. Il montre qu’il 
sait loucher, avoir de l'achopement sy llabique, qu'il est passé maitre en 
l'art de changer sa physionomie, son allure. Il s'est donné une peine 
énorme à copier les autres malades. 

Le simple aveu de la simulation est souvent insuffisant pour justifier, 
à lui seul, une telle conclusion. Combien d'aliénés prétendent avoir 
simulé. Il n’est pas rare que des aliénés simulent la simulation. importe 
pour les convaincre de simulation de s'armer de patience, de s'adresser à 
l’hydrothérapie, aux courants électriques. Il importe surtout d'étudier la 
genèse, l'évolution, les symptômes du complexus vrai ou faux. 


DISCUSSION 


M. A. Cramer. — Íl ne faut pas confondre les sujets mis en observa- 
tion à l'asile, et ceux qui restent en prison. Ceux qui sont mis en obser- 
vation en vertu du § 81 du code de procédure criminelle, forment une 
sorte de sélection ; chez eux la simulation estrare. Sur plus de 100 indi- 
vidus de cette espèce, je n'ai vu que 2 fois un vrai simulateur. Dans les 
cas de prévention, la simulation est infiniment plus fréquente. 

M. Delbruck. — Pendant les douze premières années de ma profes- 
sion, j'ai vu un seul simulateur. Pendant les sept dernières à Brême où la 
criminalité est très forte, jen ai vu toute une série. Le courant électri- 
que rend de grands services. Il est peu facile d'apprécier les amnésies 
circonscrites. Ainsi un épileptique ne se souvenait plus du tout d'un laps 
de temps éloigné de sa crise et se rappelait très bien ce qui s'était passé 
depuis plusieurs mois. Il présentait en outre des adultérations de la 
mémoire. Je ne pus éliminer la simulation, tout en n'arrivant pas à 
expliquer les phénomènes de façon satisfaisante. | 

M. Curibal. — J'ai traité ce malade à Altona. Il y avait alors non- 
lieu ; le malade persistait dans ses déclarations. 

M. Siemerling. — On n'a jamais pu déterminer s'il s'agissait de l'épi- 
lepsie ou de l'hystérie. Le patient a avoué la supercherie pour la lacune 
de la mémoire de six mois. 

M. Reye. — Je l'ai traité plusieurs fois à Friedrichsberg. C'était un 
simulateur. 

M. Delbruck. — Je n'en suis pas encore convaincu. 


P. KERAVAL. 


Observation d'exhibitionniste et de petit-mal non épileptique, par M. 
FRIEDMANN (Allg. Zeitschr. f. Psychiatrie, LXXIII. 1-1906. Congrès 
annuel de la Sociċté des psychiatres de l'Allemagne du Sud, 4 nov. 1905). 


Un étudiant en théologie de dix-neuf ans, travailleur, ne faisant pas 


228 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


. d'abus sexuels, s'exhiba au moins 6 à 8 fois chez sa mère, dans les condi- 
tions suivantes : 

Le dimanche, de bonne heure, montant sur sa petite table de travail 
à la hauteur de la fenêtre à tabatière, sans rien dire, sans faire aucun 
geste, il lève sa chemise et la maintient ainsi pendant un certain temps 
à la hauteur du nombril. Une famille habitant en face, à 50 mètres de 
distance, dont il ignore le nom et l'existence, voit ce spectacle. 

Tout d'abord, le jeune homme, abasourdi, perplexe, raconte, ce qui est 
vrai, qu'il travaille avec acharnement toute la semaine, et a coutume, Ie 
dimanche matin, de s'occuper des travaux d'hébreu difficiles. Il était allé 
aux cabinets d'aisances ; il en revenait complètement vêtu et regagnait 
son bureau près de la fenêtre. À ce moment, la tournure grammaticale à 
laquelle il s’est appliqué, disparaît dans le lointain; il est fatigué, s'ap- 
puie la tête dans ses mains ; un sentiment de volupté luxurieuse s'empare 
de lui ; il se revêt complètement et se remet au travail. 

Son père est mort d'apoplexie, sa mère est un peu nerveuse. 

Il est doué de sentiments élevés, mais est extrêmement émotif ; tout 
reproche le déprime profondément et lui inspire des idées de suicide ou 
un violent tremblement du corps entier avec agitation, sommeil agité, 
somnambulisme. C'est tout ce que l'on peut établir. 

Il s'agit, en l'espèce d'une obnubilation crépusculaire sans traces d'épi- 
lepsie. Les caractères de l'exhibition sont les suivants : 1° Fréquence rela- 
tive au même moment, dans des conditions identiques ; 2° Jeune 
homme surmené à système nerveux excité ; 3° Heure matutinale, en plein 
travail de tête monotone et fatigant; 4° Selle immédiatement antécé- 
dente ; 5° Confusion intellectuelle graduelle et somnolence ; 6° Tendance 
au somnambulisme nocturne; 7° Disposition des locaux telle que le jeune 
homme est directement devant la fenétre 4 demi-vétu en revenant des 
lieux d'aisances. C'est une sorte de trance. La monotonie du travail céré- 
bral a exercé une action hypnotique ; l'acte a été exécuté sans qu'une 
parole ait été prononcée, sans un geste. Le jeune homme était générale- 
ment en état de surexcitation nerveuse. 

Du reste, depuis un an, le patient, qui a mieux réglé sa vie et travaillé 
plus raisonnablement, n’a pas eu de nouveaux accès d'exhibitionnisme. 
Non lieu. 

Il existe une autre forme de trouble de la conscience enté sur un fond 
nerveux, très voisin de l’épilepsie, notamment du petit-mal. Ces accès 
ont lieu chez des enfants et des jeunes gens, ne durent d'ordinaire qu'une 
demi-minute à deux minutes. Les malades rigides, incapables la plupart 
du temps de parler, n'ont pas de vertige notable. Accès souvent très fré- 
quents et chaque jour nombreux, succédant directement à la frayeur, 


ANALYSES 229 


s’'accumulant évidemment sous l'influence des émotions. Ils peuvent 
durer des années, mais en deux cas, il ya eu sûrement guérison totale qui 
a persisté de dix à vingt-quatre ans. Ces accès chez l'enfant ont plusieurs 
fois abouti à l'épilepsie. L'auteur a observé vingt exemples qui ont jus- 
qu ici été décrits comme de la narcolepsie. 


DISCUSSION 


M. Fuertsner. — La fréquence et l'heure matutinale des accès sont 
importantes ici. Il n’est pas bien certain que le jeune homme n'ait rien 
dit. Pourquoi ne serait-ce pas un simple petit-mal épileptique ? | 

M. Friedmann. — Parce que les accès sont toujours revenusau miliéd 
du travail, pendant la fatigue, à la suite d'efforts de mémoire monotones. 
C'est plutôt une sorte de sommeil par induction qui ne produit pas d'ab- 
sences épileptiques. De plus ces accidents ne se sont pas répétés quand lė 


jeune homme a été prévenu. 
P. Keravat. 


Capacité douteuse, par FONTHEIM (Congrès des aliénistes de Basse-Saxe 
et Westphalie, 6 mai 1905. Alle. Zeitsch. f: Psychiatrie, LXII, 4, 1905.) 


Trois observations intéressantes. 

Oss. I. — Il s'agit d'un homme ayant par testament omis ses héritiers 
légaux. Il meurt d'un néoplasme malin grave du bras. L'acte lui-mème ne 
prouve pas l'incapacité. C'est tout au plus si on pouvait taxer son auteur 
d'original ; ni affection mentale, ni affaiblissement intellectuel. 

Oss. II. — La capacité de tester est encore mise en jeu. Il s'agit d’un 
tuberculeux en fréquents conflits avec sa famille, extraordinairement irri- 
table, tendant à des voies de fait ; c'était un homme affecté dès sa jeunesse 
de tares psychopathiques, et qui a été très souvent malade. Pas d'idées 
délirantes, pas d’hallucinations sensorielles, pas d'affaiblissement mental ; 
impossible de prétendre à l'incapacité ou à la diminution des facultés. 

Oss. II]. — C’est un apoplectique ayant eu coup sur coup deux 
attaques et une grave influenza. C'est en cet état qu'au lit avec 40 degrés 
de fièvre, il conclut un marché pour lequel, il est vrai, il a répondu à 
des questions simples, mais il était fort obtus et de temps à autre privé de 
connaissance. Il ne pouvait se tenir debout, laissait aller ses urines sous 
lui; la luette était divisée, la déglutition fonctionnait mal. L'activité 
mentale était troublée; il n'avait plus certainement la libre disposition de 


sa volonté. 
P. KERAVAL. 


230 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


La mythomanie, étude psychologique et médico-légale du mensonge et 


de la fabulation morbide, par ALBERT TRANNOY (Thèse Paris, 1906, 
82 pages). 


Sous le terme général de mythomanie, M. Dupré a proposé de dési- 
gner la tendance pathologique, plus ou moins volontaire et consciente, au 
mensonge et à la création de fables imaginaires. et M. Trannoy, à l'aide 
d'observations nombreuses, nous montre le mécanisme psychologique et 
les méfaits de cette activité mythique qui, physiologique chez l'enfant 
normal, devient pathologique chez l'enfant anormal et chez l'adulte par 
sa persistance, son intensité et ses associations morbides. 

L'auteur en étudie les diverses formes cliniques : altération de la 
vérité, mensonge, simulation et fabulation fantastique. Suivant les ten- 
dances morbides : vanité, malignité, perversité, qui dirigent cette acti- 
vité mythique, elle revêt les formes de mythomanie vaniteuse (häblerie 
fantastique, auto-accusation criminelle, simulation de maladies ou d'at- 
tentats criminels), mythomanie maligne (mystifications, hétéro-accusa- 
tions, calomnies, fausses dénonciations d'attentats criminels parfois 
simulés), et mythomanie perverse (grands escrocs, pervertis génitaux). 

Lorsqu'elle vient s'associer à la mythomanie, la tendance constitu- 
tionnelle au vagabondage lui donne une allure spéciale, et cette my1ho- 
manie errante est celle des « petits Robinsons », des vagabonds, des 
aventuriers. 

De ces faits si intéressants se dégagent d'importantes conclusions 
médico-légales. Le témoignage de l'enfant doit toujours être considéré 
comme extrêmement suspect. Dans toutes les affaires où l’on peut soup- 
çonner l'intervention de la mythomanie, lexpertise médico-légale 
s'impose pour mettre en évidence l'inanité de la plupart de ces romans 
criminels, démontrer leur fondement pathologique et apporter ainsi aux 
magistrats la solution médico-légale du problème judiciaire. 


René CHARPENTIER. 


SOCIÉTÉS SAVANTES 


La Médecine légale au Congrès de Lille 
Par Rene CHARPENTIER 


La responsabilité des hystériques. — Rapporteur : M. Raoul LEROY. 


Le rapport sur la responsabilité des hystériques comprend deux parties 
principales : la première est consacrée à l'inventaire médico-légal de la 
névrose, c'est-à-dire aux actes délictueux ou criminels commis par ces 
malades, l'exposé de leur nature, de leurs caractères, de tout ce qui peut 
les préciser et les distinguer. 

La seconde traite de la responsabilité et envisage la question suivant 
que la névrose est pure ou associée. 


PREMIÈRE PARTIE 


INVENTAIRE MÉDICO-LÉGAL DE L'HYSTÉRIE. 


L'auteur nous donne d’abord quelques renseignements statistiques et 
montre que le nombre des hystériques relevant, soit de la juridiction 
criminelle, soit de la juridiction civile, n'est pas très élevé. Maravesik 
note parmi les hystériques 19 p. 100 de cas délictueux. En comparant la 
proportion des délinquants hystériques à la criminalité générale, Schultze 
trouve 7 hystériques parmi 32 prisonniers militaires, et Kappen 18 hys- 
tériques sur 381 cas judiciaires observés par lui. Un chiffre intéressant est 
fourni par M Régis qui, sur 50 inculpés examinés par lui, note 38 dégé- 
nérés, dont 9 hystériques. 

D'après une statistique du même auteur, les actes criminels ou délic- 
tueux commis par ces malades sont par ordre d'importance les suivants : 
vols, homicides, fugues, incendies, attentats aux mœurs. À ce propos le 
rapporteur remarque que généralement le crime ou le délit n’est pas 
fonction d’hystérie et que ces délinquants sont en même temps des dési- 
quilibrés, des impulsifs, des amoraux. Les tendances anti-sociales dérivent 
du tempérament inné du sujet et le fond constitutionnel joue en matière 
de délit un rôle essentiel. L'hystérie est du reste une affection mentale 


232 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


fort difficile à délimiter, ses rapports avec la dégénérescence ont une 
telle parenté que le clinicien ne peut quelquefois pas arriver à déter- 
miner où l'hystérie commence et où elle finit. Toutefois, dit l’auteur, 
dans cette réunion, chez un même sujet, de manifestations hystériques 
et dégénératives, chaque névrose conserve sa personnalité et ses carac- 
tères propres, et les actes médico-légaux ont une physionomie spéciale. 
Les deux facteurs pathologiques conservent toujours une certaine autono- 
mie, et si l'hystérie n'est pas le point de départ des actes malades, elle n'y 
imprime pas moins son empreinte. Que faut-il donc entendre par hysté- 
rie, et quels en sont les caractères essentiels? Après avoir donné les défi- 
nitions de Bernheim, Gilles de la Tourette, Babinski, Janet, Grasset, l’au- 
teur rappelle le mot de Lasègue « la définition de l'hystérie n’a jamais 
été donnée et ne le sera jamais », il adopte cependant la théorie de 
M. Janet pour qui l'hystérie est une forme de désagrégation mentale avec 
tendance au dédoublement permanent et complet de la personnalité. 

[l] résume ainsi les symptômes psychiques prédominants de la 
névrose : 

Émotivité, sensibilité exquise, impressionnabilité extrême. 

Suggestibilité intrinsèque et extrinsèque:; 

Impulsivité ; 

Dédoublement plus ou moins complet de la peronoalige: 

Automatisme psychique, 


Mensonge, mythomanie. — Les anciens auteurs (Tardieu, Huchard, 
Legrand du Saulle) ont fait du besoin invétéré et incessant de mentir sans 
intérêt, un des caractères essentiels de l'état mental hystérique. Ainsi que 
l'ont démontré Charcot, Gilles de la Tourette, Pitres, cette opinion est 
singulièrement exagérée. Dans l'immense majorité des cas leurs men- 
songes sont involontaires et inconscients parce que leur personnalité se 
modifie malgré eux. Ce sont des (pseudo-mensonges) très facilement 
explicables dans le domaine sensorio-psychique par la grande aptitude 
aux hallucinations et par suite à l’activité onirique de l'esprit, dans le 
domaine intellectuel, par l'amnésie, l'instabilité de l'attention, dans le 
domaine volontaire par la suggestibilité. 

Le malade est le jouet d’un rêve, d'un souvenir, d'une suggestion 
emmagasinée dans le sub-conscient; par une progression auto-suggestive 
fréquente, l’idée devient possible, probable, réalisée enfin; le mensonge 
morbide est né. | 

À côté de ces procédés pseudo-mensonges, il existe aussi des men- 
songes véritables, conscients : le malade peut imaginer les choses les plus 
extraordinaires pour se rendre intéressant, la vanité se rencontre en effet 
très fréquemment chez les hystériques. 


SOCIÉTÉS . SAVANTES . 233 


Ainsi que l’a montré M. Dupré, la mythomanie « tendance patholo- 
gique plus au moins volontaire et consciente au mensonge et à la créa- 
tion de fables imaginaires > n'existe pas uniquement dans l’hystérie et 
peut se retrouver dans certains états de débilité et de déséquilibration 
mentale. Elle acquiert cependant dans cette névrose une grande fréquence 
et par suite. une grande importance médico-légale. Cet état psychique 
particulier est à rapprocher de la mythomanie normale des enfants. 

Le rapporteur donne, avec des observations à l'appui, les principales 
manifestations médico-légales de la mythomanie. 

(Hablerie fantastique; simulation d’attentats criminels; auto-muti- 
lations; histoires de maisons hantées, de revenants, de spirites; auto et 
auto-hétéro-accusations hystériques, les hystériques accusatrices). 

Cette mythomanie est tantôt involontaire et inconsciente, tantôt 
volontaire et consciente, tantôt à moitié involontaire suivant que la 
névrose est pure ou associée à des dispositions natives diverses. 

Les vols commis par les hystériques sont de deux ordres: les uns 
relevant spécialement de la névrose ont un caractère pathologique, 
les autres se produisant chez des dégénérés ont une physionomie 
plus complexe où l’on retrouve l'empreinte des deux facteurs juxta- 
posés. 

Les vols hystériques sont quelquefois commis pendant le somnambu- 
lisme, pendant ces états seconds si curieux où la désagrégation de la per- 
sonnalité caractéristique de la névrose est complète. 

D'autres ont lieu à la faveur d'états crépusculaires de la conscience. 
Le délinquant après le vol semble sortir d’un rêve et s'écrie : « Ce n’est 
pas possible, comment cela a-t-il pu se produire? Je ne peux m’expliquer 
la chose. » Il a obéi à une sorte d'impulsion sub-consciente. Un caractère 
particulier à ces vols est qu'il s'agit ordinairement d'objets de peu de 
valeur, de futilités, d'objets de coquetterie. 

Aux vols hystériques se rattachent un grand nombre de vols commis 
dans les grands magasins par suite de la suggestibilité exercée sur ces 
malades par le luxe des étalages. Ces obsessions au vol sont infiniment 
variables comme forme depuis la kleptomanie pure dégénérative jusqu’à 
la simple impulsion, sans lutte, sans angoisse. Les caractères de ces vols 
sont la multiplicité des délits, l'inutilité pratique des vols, les rapports 
étroits avec la génitalité (menstruation, grossesse, ménopause). 

Homicides, violences, attentats au vitriol, empoisonnements. — L'ho- 
micide est rarement accompli; on rencontre beaucoup plus fréquem- 
ment de tentatives de meurtre, de coupset blessures, des violences plus ou 
moins graves, l'hystérique ne pouvant, en raison de son hyperesthésie 
émotionnelle et de la faiblesse de sa volonté, arrêter un acte commencé. 


234 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Le crime hystérique a souvent un caractère personnel; les représailles, 
la vengeance prennent chez ces malades la forme d'un acte automatique. 
Nombreuses sont les hystériques parmi les jeunes filles qui jettent du 
vitriol à la figure de leurs amants. L'acte criminel a encore ici un rapport 
étroit avec la génitalité et avec la suggestion exercée par les journaux. On 
peut rencontrer des homicides commis pendant le somnambulisme ou 
l'état crépusculaire ou pendant des crises hallucinatoires. 

Les empoisonneuses sont dans l'immense majorité des cas des hysté- 
riques amorales avec anesthésie amorale complète. Leurs crimes 
dénotent un mélange curieux de sottise et d’imprévoyance en même 
temps que de calcul et de finesse. 

Infanticide. — Les infanticides commis par les mères hystériques 
sont assez fréquents. Elles se contentent le plus souvent de faire 
des démonstrations qui ne réussissent pas, mais elles peuvent tuer dans 
l'état crépusculaire. On a vu des hystériques criminelles, constitution- 
nelles, se débarrasser de leurs enfants dans des circonstances particulière- 
ment odieuses et romanesques. 


Suicides. — Le suicide hystérique n'est pas toujours, comme le pré- 
tendent les anciens auteurs, une comédie sans portée. S'il ne réussit pas 
plus souvent, la cause s'en trouve dans l'indécision,la faiblesse de volonté 
de ces malades chez lesquels une impression quelconque vient changer 
le cours des idées. Le suicide a le même caractère que l'homicide, les 
tentatives sont beaucoup plus fréquentes que l'acte lui-même et l'acte 
est généralement le résultat d'une détermination soudaine et irréflé- 
chie. 

L'idée du suicide peut naitre d'une auto-suggestion et être le reflet 
d'une idée fixe sub-consciente. 

Incendie. — L'incendiaire hystérique commet son crime dans les 
mêmes circonstances et de la même façon qu'il accomplit ses autres 
actes médico-légaux, tantôt au cours d'attaques de délire hallucinatoire 
passager ou au cours de crise de somnambulisme, d’automatisme ambula- 
toire, d’état crépusculaire. 

Lorsque l'hystérique met le feu en dehors des attaques, il obéit à une 
antipathie justifiée ou non. La vengeance arme souvent son bras, soit 
qu'il incendie la maison de son ennemi, soit plutôt qu'il incendie la mai- 
son d'un tiers quelconque pour pouvoir ensuite accuser son ennemi de ce 
méfait. Le malade devient d'autant plus facilement incendiaire que le 
jugement, le sens moral et la volonté sont plus atteints chez lui. 

Rapts et suppositions d'enfants. — Les suppositions ou les rapts d'en- 
fants nouveau-nés sont souvent le fait de femmes hystériques. On 
trouve dans ces actes de singulières manœuvres, d'incroyables trompe- 


SOCIÉTÉS SAVANTES 335 


ries mélangées a des invraisemblances grossiéres. C’est en combinant leur 
activité mythique spéciale avec un degré plus ou moins grand d’amoralité 
native qu'elles arrivent à des actes qui tout en paraissant le fruit 
d'une intention coupable sont cependant l'effet d'une perversion instinc- 
tive de la volonté. 


La fugue hystérique se caractérise essentiellement par les symptômes 
suivants : fugue complète ayant son point de départ dans une idée fixe, 
durant des journées entières pendant lesquelles le sujet parle et agit en 
apparence comme une personne normale,amnésie consécutive, retour de 
la mémoire dans un nouvel accès somnambulique. Elle se réalise chez 
ces malades : 1° par suite de la désagrégation de l'esprit et de la synthèse 
mentale ; 2° par l’idée fixe sub-consciente, ces deux phénomènes dépen- 
dent l'un de l’autre et influent l’un sur l'autre de la façon la plus com- 
plexe. 


Suggestion criminelle. — Le rapporteur discute assez longuement 
la question de la suggestion criminelle; et il montre que, par suite de la 
résistance du sujet aux suggestions qui lui déplaisent, les crimes commis 
par les hystériques endormis sont des expériences de laboratoire. La réali- 
sation imminente du crime suscite un ébranlement dans les plis dor- 
mants de la conscience et de la volonté, résultant du contraste qui 
s'établit entre le caractère de l'acte commandé et la formule morale du 
sujet; ce choc moral aboutit à un réveil partiel de la responsabilité 
morale et à la résistance de l’automate. La suggestion criminelle n'est 
cependant pas impossible et si on n’a pas encore rencontré de tels 
exemples aux assises ou en police correctionnelle, la chose peut se pré- 
senter tôt ou tard, ce qui suffit pour que le médecin se préoccupe de cette 
question médico-légale. 

Les crimes hypnotiques par exemple sont le viol et l'attentat à la 
pudeur commis pendant l’hypnotisme provoqué ou les états analogues 
(léthargie et somnambulisme spontanés.) 

Résumant cette première partie du rapport, M. Raoul Leroy montre 
que les actes médico-légaux hystériques présentent un certain nombre de 
caractères communs permettant d'en reconnaitre la nature : 

Actes commis par suite d'une extrême suggestibilité faisant du sujet le 
jouet d'une influence intrinsèque ou extrinsèque, d’un rêve, d'une idée 
fixe, dune hallucination. Actes sub-conscients accomplis par un cerveau 
dissocié sans que le moi normal intervienne. Quand la désagrégation de la 
personnalité est complète (états seconds), l'hystérique devient un véri- 
table automate. Vive réaction en présence d'une émotion, difficulté d'ar- 
rêter un acte commencé : l’idée image devenue toute puissante dissocie 
la conscience et pousse à sa réalisation envers et contre tout. 


236 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


En raison des dispositions natives très fréquentes dans la névrose 
incitant le malade à attirer l'attention ou à réaliser son rêve, les actes 
hystériques ont le plus souvent un cachet spécial, une allure étrange mys- 
térieuse, romanesque, tenant à la fois du drame, de la féerie et du feuille- 
ton. 


DEUXIÈME PARTIE 


RESPONSABILITÉ DES HYSTÉRIQUES 


La plupart des médecins légistes se prononcent pour la grande varia- 
bilité de la responsabilité des hystériques et le rapporteur nous donne les 
avis des différents auteurs classiques sur ce sujet (Briand et Chaudé, Falret, 
Legrand du Saulle, Krafft-Ebing, Vibert, Vallon, Grasset, Régis, Morache). 

Quel criterium faut-il adopter pour apprécier la responsabilité ? En 
qualité de médecin, il faut nous appuyer uniquement sur la responsabilité 
médicale. Nous n'avons qu’à nous occuper de l'état d'intégrité ou de 
maladie du système nerveux et de l'influence que cet état a pu avoir sur 
la détermination criminelle qu’a prise et exécutée le sujet. 


RESPONSABILITÉ DANS L'HYSTÉRIE PURE. — En présence d'un délinquant 
hystérique, l’expert doit d’abord s'assurer que l’inculpé ressortit bien de 
la névrose et le diagnostic doit se faire non pas sur l’état mental insuf- 
fisant pour arriver au résultat, mais sur les symptômes somatiques ou psy- 
chiques avérés de la névrose présentés par le malade. Le diagnostic fait, 
le médecin expert a deux points essentiels à envisager : 

1° Le sujet en lui-même; 

2° Le caractère particulier de l'acte incriminé et des circonstances qui 
l'ont accompagné : 


EXAMEN DE L'INCULPÉ EN LUI-MÊME. — L'étude de l'inculpé en lui-même a 
une importance essentielle. La responsabilité varie d’un sujet à l'autre 
selon le degré de la maladie : Si l’hystérie est légère ce n'est pas cette 
constatation qui peut à elle seule innocenter le délit, il faut d'autres élé- 
ments. L'hystérie est-elle au contraire grave, s'accompagne-t-elle de 
crises nombreuses, de délire hallucinatoire, de somnambulisme, d'impor- 
tants symptômes physiques, l'esprit doit tendre vers l’irresponsabilité 
quand bien même l'acte n’auraitaucun caractère hystérique. Le délinquant 
est un malade qui a besoin de soins médicaux. 


EXAMEN DE L'ACTE EN LUI-MÊME ET DES CIRCONSTANCES QUI L'ONT ACCOMPAGNÉ. 
— Si l'étude de l'inculpé, de ses antécédents, de ses symptômes morbides 
somatiques et intellectuels est importante, elle n’est que secondaire par 
rapport à l'examen de l'acte lui-même, des circonstances qui l'ont pré- 


SOCIÉTÉS SAVANTES 237 


cédé, accompagné et suivi. L'acte médico-légal a-t-il oui ou non le carac- 
tère hystérique ? 

Voici le meilleur criterium de la responsabilité. 

Tout le problème de la responsabilité réside dans l'analyse minutieuse 
de chaque cas particulier. Un hystérique peut très bien être responsable 
de certains actes et irresponsable d'autres actes, cela dépend du moment 
et des circonstances. Etendre trop loin l'irresponsabilité de tels individus 
serait leur donner au détriment du bon ordre public, une carte de laisser 
faire. 


I. Responsabilité dans les actes médico-légaux commis pendant les 
attaques hystériques et pendant leur équivalent psychique. — Quels que 
soient les actes commis dans ces conditions l'expert doit conclure à une 
irresponsabilité totale. C’est à ces cas que s'applique l'article 64 du code 
pénal. 


IT. Responsabilité pendant le somnambulisme et les états seconds. — 
La même conclusion s'applique aux actes médicaux-légaux relevant du 
somnambulisme et des états seconds, l’inculpé est un malade et un grand 
malade, véritable automate, jouet de son idée fixe. 

Cependant un individu somnambule à ses heures ne saurait être irres- 
ponsable des actes commis dans l'intervalle des accès. 

Comme le somnambule oublie au réveil ce qui s'est passé pendant la 
crise et ne recouvre la mémoire que dans un court accès, il faut quelque- 
fois plonger le sujet dans le somnambulisme hystérique pour faire réap- 
paraître le souvenir. 


II. Responsabilité dans les états crépusculaires. — Les états de sub- 
conscience sont naturellement des états pathologiques qui entrainent 
l'irresponsabilité, mais l'expert ne peut quelquefois pas arriver à prouver 
l'existence de cette subconscience. Des hystériques en apparence lucides 
et de conduite correcte deviennent criminels; ils prétendent ensuite ne 
plus se souvenir de ce qui est arrivé, en un mot, ils contestent leur crime. 
Ils peuvent être de bonne foi, mais comment arriver à la vérité, comment 
arriver à distinguer le degré de conscience quise cache sous leurs « je 
ne sais pas ». L'expert n’a rien de mieux à faire qu’à se borner à qualifier 
en gros l’inculpé d’hystérique. 


IV. Responsabilité dans les actes médico-légaux commis en dchors des 
attaques ou de leurs équivalents psychiques. — La responsabilité des hys- 
tériques en dehors des crises est fort délicate à apprécier. Tout dépend du 
cas et des moments. L'acte peut se présenter d'une manière si absurde que 
le caractère pathologique saute aux yeux. 


238 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


A. Responsabilité dans les cas médico-légaux plus particulièrement 
en rapport avec la suggestibilité. — La profonde suggestibilité de l’hysté- 
rique explique l'influence si grande du rêve, d'une hallucination, d'une 
idée fixe, d'une suggestion intrinsèque et extrinsèque. Dans le cas ou un 
individu aurait fait commettre à un hystérique, un acte délictueux en le 
suggestionnant dans l'hypnose, l'inculpé serait irresponsable, mais la 
chose demanderait alors des preuves certaines. Ces faits n'ont pas jusqu'ici 
grande importance pratique. On voit plus souvent un individu, sans hyp- 
notiser l'hystérique, le pousser à un acte criminel en raison de la grande 
influence qu'il peut prendre sur ce cerveau si maléable. Ce sont des 
crimes en participation. L'expert conclut le plus souvent à la responsabi- 
lité atténuée. 


B. Responsabilité dans les actes commis sous l'influence d'une idée fixe 
ou d'une hallucination. — Le propre de l'idée fixe hystérique est d’être 
subconsciente, d'origine polygonale, non agrégée à la personnalité prin- 
cipale et de devenir consciente dans le somnambulisme. Elle entraine 
l'irresponsabilité. 

La même irresponsabilité existe pour les actes médico-légaux sur- 
venus à la suite d’une hallucination. 


C. Responsabilité dans les actes plus particulièrement en rapport avec 
l'impulsivité. — Ces actes sont très fréquents en raison de l’impulsivité 
de ces malades (homicide, violences, suicides, etc.) Les experts concluent 
généralement à une limitation de la responsabilité, le criminel hystérique 
n'opposant aux mobiles de son acte qu'une résistance beaucoup moins 
grande que les individus normaux. 

A limpulsivité des hystériques se rattachent un grand nombre de vols 
commis dans les grands magasins. Lorsqu'il s'agit de Kleptomanes obsédés 
classiques, l'irresposabilité ne saurait être mise en doute. Si l'impulsion 
ne s'accompagne pas d’obsession proprement dite, de lutte, l'expert se 
déterminera suivant le caractère plus ou moins pathologique de l'acte et 
les circonstances qui l'ont précédé ou non. 

Les actes étudiés jusqu'ici sont les actes pathologiques appartenant à 
la névrose. Ce sont pour ceux-là et pour ceux-là seuls qu'on peut inno- 
center l’inculpé,; mais l'hystérique peut être aussi un parfait voleur ou un 
parfait assasin. Pour que le délinquant puisse bénéficier de sa maladie au 
point de vue de la pénalité, il faut que l'expert démontre la relation de 
cause à effet entre l'affection morbide et le délit. Sinon l'inculpé doit 
être tenu comme responsable. 


SOCIÉTÉS SAVANTES 239 


RESPONSABILITÉ DANS L'HYSTÉRIE ASSOCIÉE À D'AUTRES FACTEURS PATHOLO- 
GIQUES. 


Hystérie et dégénérescence mentale.— Bien que la dégénérescence se 
retrouve à chaque instant dans l'étude médico-légale de l'hystérie 1l n'est 
pas inutile de résumer en deux mots le rôle que joue la dégénérescence 
dans cette association. Quand il y a prédominance de celle-ci, les actes 
délictueux sont généralement plus graves (meurtre. incendie, attentat à 
la pudeur) et la responsabilité est en général nulle. Il n'y a cependant 
aucune règle fixée, tout est une question d'espèce. 

Les empoisonneuses doivent être considérées comme irresponsables, 
l'internement dans un asile d’aliénés criminels s'impose comme corollaire 
nécessaire. 

De même pour les dégénérés vicieux, amoraux, délinquants ou crimi- 
nels d'habitude, porteurs de stigmates hystériques sans cesse ballottés 
entre l'asile et la prison. 


HYSTÉRIE ASSOCIÉE À L'ÉPILEPSIE, AUX INTOXICATIONS, A LA FOLIE. — Cette 
association de la névrose avec de nombreux facteurs pathologiques sup- 
prime généralement la responsabilité. 


LE PROBLÈME DE LA RESPONSABILITÉ ATTÉNUÉE. — Le rapporteur s'élève 
avec force contre la doctrine de la responsabilité limitée, formule irration- 
nelle et dangereuse pour la sécurité publique. Pour M. Raoul Leroy, les 
inculpés dits à responsabilité atténuée sont en réalité des malades irres- 
ponsables, mais d’une nature toute spéciale, des anormaux, des infirmes 
cérébraux, ne relevant pas de l'asile hôpital, mais de l'asile de süreté pour 
psychopathes dangereux. 


Les sIMULATEURS. — Les hystériques poursuivis devant les tribunaux 
n'hésitent pas quelquefois à exagérer leurs symptômes maladifs et à mettre 
leur action coupable sur le compte de la névrose, afin d'échapper aux 
rigueurs de la loi. L'expert devra avoir ces faits présents à l'esprit. Il faut 
savoir également qu’un hystérique inculpé peut présenter sans simulation 
des symptômes morbides graves : la maladie éclate subitement ou se 
réveille à la suite des émotions morales déterminées par la procédure 
criminelle. 


RESPONSABILITÉ DES HYSTERIQUES EN DROIT CIVIL, CAPACITÉ CIVILE. — Inter- 
diction. — La loi reconnait la capacité civile des hystériques, leurs droits 
privés, leurs actes de donation, leurs testaments. La question ne préte a 
discussion que dans le cas d’association de l'hystérie avec d’autres facteurs 
(psychoses, débilité mentale) et ne concerne pas alors la névrose ou dans 


240 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


les cas d'obnubilation intellectuelle, d'états seconds, ce qu'il faudrait 
prouver. | 

Si les malades risquent, par leur façon d'agir, de compromettre la 
fortune de leur famille, il est préférable de les faire interdire et de s'ap- 
puyer pour cela sur leurs dépenses exagérées plutôt que sur l’état de leur 
mentalité qui pourrait provoquer devant le Tribunal des discussions 
stériles. 


TÉMOIGNAGE. — La comparution des hystériques en justice comme 
témoin est fort délicate en raison de leur aptitude au mensonge, incons- 
cient, par suite de leur auto-suggestion, de leur rêverie, de leur imagina- 
tion déréglée. Les questions adressées par le juge d'instruction peuvent 
exercer sur eux un suggestion puissante. Enfin on peut faire mentir ces 
malades sans s’en douter car leur paresse de décision est telle qu'ils choi- 
sissent souvent la réponse nécessitant le moindre effort. 

Le rapport de M. Raoul Leroy comprend trente-six observations ou 
rapports médico-légaux, la plupart classiques, montrant I’hystérique 
délinquant ou criminel en action. | 


Discussion : MM. Briand, Grasset, Régis, Drouineau, Dupré, Raoul 
Leroy. 

M. Briand, exprime la crainte que dans ce rapport plein de faits, 
M. Leroy n'ait mélangé deschoses un peu disparates et n'ait pas fait suffisam- 
ment la distinction de ce qui ressort à l'hystérie et à la dégénérescence 
mentale. L'hystérique n'est pas nécessairement un amoral et l'hystérique 
qui devient criminel, amoral, est autre chose qu'un hystérique. 

Il est de l'avis du rapporteur en ce qui concerne le rôle important de 
la suggestion dans l'impulsion au vol. Sans aller jusqu'à dire que tous les 
actes de l'hystérique relèvent de la suggestion cette dernière acertainement 
un rôle très important. Beaucoup de voleuses hystériques le sont sous 
l'influence d'une suggestion involontaire inconsciente de l'entourage. 

M. Leroy a fait la critique de la demi-responsabilité. Il y a une respon- 
sabilité morale et une responsabilité sociale et, dans la pratique, on doit 
tenir compte de la responsabilité atténuée. Il serait bien dangereux de 
faire autrement. 

M. Grasset, s'étonne que M. Leroy ait conclu que la responsabilité 
atténuée est « une formule irrationnelle, inutile et dangereuse ». C’est la 
une grave condamnation de la plupart des experts qui adoptent cette for- 
mule. La grande cause de confusion est de ne pas envisager séparément 
la doctrine scientifique de la responsabilité atténuée et ses conséquences 
juridiques dans la législation actuelle où il y a une assimilation fausse de 
la responsabilité atténuée et de la peine atténuée. 


SOCIÉTÉS SAVANTES 241 


Dans la législation actuelle, la déclaration de responsabilité atténuée 
aboutit à la multiplication des courtes peines : ce qui est reconnu mau- 
vais mais cela ne prouve pas que scientifiquement la responsabilité atté- 
nuée n'existe pas. Si elle existe, il ne faut pas cesser de la proclamer, 
sauf à demander en même temps une modification correspondante de la 
loi. 

Scientifiquement, la chose ne paraît pas douteuse. Nous discuterons à 
fond la question de la reponsabilité au Congrès de Genève à propos du 
rapport de M. Gilbert Ballet mais actuellement qu'est-ce pour le médecin 
que la responsabilité sinon la normalité des neurones psychiques. 

Dès lors, il est impossible de classer l'humanité en deux blocs : les 
complètement normaux responsables et les complètement anormaux 
irresponsables. Entre les deux, il y a le large domaine de ceux dont le 
psychisme est inférieur à la normale, qui ne sont pas entiers devant la 
suggestion du mal et qui ne peuvent donc être traités ni comme desirres- 
ponsables, ni comme des responsables. Voyez pour l'épileptique la diffé- 
rence qui existe entre le crime qu'il peut commettre pendant la crise et 
celui qu'il peut commettre en dehors de la crise: Et les hystériques? Sont- 
elles donc toujours reponsables ou toujours irresponsables? C'est 
au contraire l'exception : l'immense majorité est responsable mais 
avec des atténuations. 

Qu’y a-t-il là d'irrationnel ? C'est au contraire la raison même. 

Si l’on n'admettait pas la responsabilité atténuée, on serait obligé d'éten- 
dre outre mesure le domaine de la responsabilité ou le domaine de 
l’irresponsabilité; ce qui est également facheux. 

En quoi le responsable atténué différe-t-il donc du responsable ou de 
l'irresponsable? Du responsable, il différe en ce qu'il n'est pas entier dans 
sa lutte psychique contre le mal et ne doit pas étre mis dans la prison des 
normaux. De l'irresponsable, il diffère en ce qu'il comprend le gendarme 
et la prison et ne doit pas être mis dans l'asile des fous. 

Et alors, de ce qu'il ne peut être ni dans la prison ordinaire, ni dans 
l'asile ordinaire, il ne faut pas conclure qu'il n'existe pas. Il faut conclure 
à la création indispensable, urgente, de l'asile-prison. Tout danger dis- 
paraît ainsi. La société se garantit contre ce demi-fou plus longtemps par- 
fois que contre certains fous, mais elle le traitera en même temps. Elle 
l'isolera comme un cholérique ou un pestiféré et s'en préservera tout en 
le soignant. 

Toutes les objections sur l'absurdité de la peine divisée tombent. On 
ne peut plus dire avec Forel que responsabilité limitée égale danger social 
augmenté. 

Si l'on classait les hystériques en responsables et en irresponsables, on 

16 


ah 


242 JOURNAL DE MEDECINE LEGALE 


s'exposerait terriblement à mettre en prison des malades et 4 enfermer 
dans des asiles des sujets pour lesquels les asiles ne sont pas faits. 

Il ne faut pas (comme page 157) parler de responsabilité partielle : 
c'est là une confusion commise par d'autres et des plus fâcheuses : res- 
ponsabilité partielle ne veut pas dire responsabilité atténuée. 

D'ailleurs (page 158), le rapporteur demande lui-mème la création 
d'asiles spéciaux. Oui, il les faut; mais pour les aliénés d'un côté; pour les 
demi-fous, de l’autre. La notion de la responsabilité atténuée n'est ni une 
cote mal taillée, ni une erreur. C'est une vérité scientifique à laquelle il 
faut que la loi se conforme. 

M. Régis. C'est un grand mérite qu'à eu M. Leroy d'accepter, à la 
sollicitation du président du Congrès, le rapport sur une question aussi 
complexe et aussi délicate que celle de la responsabilité des hystériques 
et un mérite plus grand encore d'avoir présenté ce rapport d'une façon si 
méthodique, si claire et si précise. Il à droit par conséquent à nos unani- 
mes félicitations. 

Je ne parlerai pas de la première partie du rapport de M: Leroy, celle 
consacrée à la médecine légale de l'hystérie pour la bonne raison que 
nous sommes tous à peu près complètement d'accord avec lui à cet égard. 
J'aurais désiré, simplement, qu'il accordât un peu plus de place dans les 
actes délictueux et criminels des hystériques, à l’idée fixe subconsciente, 
dont le rôle est des plus importants et, en revanche, qu'il ne considérat 
pas, ainsi qu'il l’a fait, le sommeil provoqué comme un « excellent 
moyen » pour l'expert de découvrir la vérité chez un inculpé hystéri- 
que. 

Outre que lá supercherie et le mensonge sont encore possible dans l'hyp- 
nose, il reste à se demander si le médecin a le droit de recourir, dans ses 
recherches à un tel procédé. Je crois, avec la plupart des auteurs, que ce 
droit ne lui appartient pas, et je partage l'avis de Krafft-Ebing lorsqu'il dit 
qu'endormir un inculpé sans son consentement ou dans un autre but que 
son propre intérêt, c'est revenir, sous une forme plus moderne et plus 
scientifique aux contraintes et aux tortures usitées autrefois pour arracher 
des aveux aux accusés. 

La partie principale du rapport de M. Leroy est celle qui a trait à la 
responsabilité des hy stériques. Ici encore, nous sommes tous d'accord 
pour reconnaître l'extrême variabilité des situations mentales dans la 
délinquance des hystériques et, par suite, l'extrème variabilité parallèle 
des états de responsabilité chez ces malades. Le ‘seul point sur lequel je 
me sépare de M. Leroy, c'est celui où il combat la théorie de la responsa- 
bilité atténuée après l'avoir pratiquement maintes toig admise dans son 
rapport. - 


"ü 


SOCIÉTÉS SAVANTES 243 


Avec M. Grasset, qui vient d'en exposer si excellemment les principales 
raisons, j estime que la thèse de la responsabilité atténuée, loin d'être 
irrationnelle, est au contraire aussi rationnelle que possible, parce que 
c'est la seule qui fasse logiquement la part, en criminologie, aux nom- 
breux intermédiaires qui s'étagent entre les sains d'esprit complètement 
responsables et les a'iénés avérés, totalement irresponsables. La nature et 
la maladie ne s accommodent pas de divisions si tranchées et si absolues. 

Avec M. Grasset, je crois aussi que la thése de la responsabilité atté- 
nuée est, non pas dangereuse pour la société, mais au contraire conforme 
à ses véritables intérêts. Ce qui est dangereux comme il l'a dit, c'est 
l'application judiciaire qui en est faite, c'est qu'elle aboutisse en pratique 
à une diminution de peine, c'est-à-dire à une protection insuffisante de la 
sécurité publique. 

Ce qu'il faut changer, par conséquent, ce n'est pas le principe de la 
responsabilité atténuée qui reste excellent, c'est la mauvaise solution qui 
luiest donnée devant les tribunaux. 

Faire fléchir la vérité scientifique devant les contingences des 
verdicts criminels, ce serait non seulement abdiquer le premier de nos 
droits et de nas devoirs, ce serait aussi employer la plus déplorable des 
tactiques : car le jour où nous ne reconnaîtrions plus, comme on nous y 
invite, que deux catégories de délinquants, les irresponsables et les res- 
ponsables, nous nous enlèverions de ce fait la possibilité de réclamer des 
établissements spéciaux pour ceux d'entre ces délinquants qui, sans être 
positivement des aliénés n'en sont pas moins, à divers degrés, des 
malades. 

Nousarriveronsau contraire à notre but, celui qui consiste à répartir les 
auteurs d'infractions légales suivant leur état mental dans des établisse- 
ments appropriés, en persistant à dire et à répéter bien haut qu'entre les 
inculpés aliénés et sains d'esprit, il existe de nombreux intermédiaires qui, 
ne pouvant trouver place ni dans les prisons ni dans les asiles tels qu'ils 
existent aujourd'hui, doivent être colloqués et traités à part. 

En unissant tous nos eflorts, nous arriverons au résultat désiré et la loi 
et la justice se mettront en harmonie avec un fait scientifique qui, lui, ne 
saurait se modifier au gré du juge ou du législateur. Laissez-moi vous 
citer un exemple bien topique à l’appui : 

Il y a trois ans, nous avions à examiner, mes collègues M. Lande, 
M. Pitres et moi, un jeune homme de seize ans et quarante jours qui 
avait commis un meurtre. Nous nous trouvâmes en présence d’un retardé 
physiologique qui avait agi sans discernement, à la façon d'un enfant de 
treize à quatorze ans au plus. Et c’est ainsi que nous conclûmes. Or, la 
loi n'admettant pas le défaut de discernement au delà de seize ans et l’in- 


244 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


culpé ayant dépassé .de quarante jours cet âge, grand fut l'embarras des 
magistrats de la cour d’Assises. Nous déclarions, en effet, que la place de 
cet adolescent n'était ni dans une prison, ni dans un asile, et que, d'autre 
part, rendu à la société, il pouvait être de nouveau dangereux. Et il fut 
en effet acquitté et misen liberté, la loi ne comportant pasune conclusion 
différente. 

Voilà, certes, une bien mauvaise solution, mais à qui la faute? A l'ex- 
pertise, qui était dans l'impossibilité de répondre autrement, ou à la loi, 
qui n'avait pas prévu que certains adolescents au-dessus de seize ans 
n'avaient pas encore leur discernement ? La réponse vient d'être donnée 
il y a quelques mois à peine au Parlement par le vote de la loi Cruppi 
qui permet désormais, comme en Allemagne, la question relative à l'âge 
du discernement pour les mineurs au-dessous de dix-huit ans'? 

Ainsi, notre inculpé, que la loi n’a pu reconnaître avoir agi sans discer- 
nement il y a trois ans, eùt été reconnu aujourd'hui par la loi, dans les 
mêmes conditions comme ayant agi sans discernement et alors qu'on n'a 
pu à ce moment faire autre chose que de le mettre en liberté, à l'heure 
actuelle, on le placerait, pour un temps plus ou moins long dans une mai- 
son de correction. | 

Ici, vous le voyez, c'est la loi et la solution judiciaire qui ont changé; 
le fait scientifique est resté comme il devait l'être, immuable. 

Il en sera de même, n’en doutez pas, en ce qui concerne les délinquants 
à responsabilité atténuée. 

Lors de la fameuse affaire de l'empoisonneuse de Saint-Clar, le type de 
l'hystérique à responsabilité assez largement atténuée, le président des 
Assises demanda à mon co-expert et ami M. Anglade, s'il signerait le cer- 
tificat d'internement de l'accusée. Et M. Anglade répondit que non seule- 
mentilne signerait pas ce certificat mais encore qu'il ne garderait pas cette 
femme dans son asile si elle y était admise. Il répondit de mème que sa 
place n'était pas dans une prison. Mais alors, dit le Président, où faudrait- 
il la mettre ? — Dans un de ces établissements, répondit notre collègue, 
dont nous réclamons depuis si longtemps la création, et qui permettront 
tout à la fois de sauvegarder efficacement la société et de traiter comme 
ils doivent l'être, ces délinquants plus ou moins malades. 

Notre devoir est de parler ainsi nettement en toute occasion. Force 
sera bien un jour de se rendre à l'évidence et de substituer à la solution 
illogique et dangereuse d'aujourd'hui la solution rationnelle et vraiment 
efficace que nous préconisons et qu'ont réalisée déjà de nombreux 
pays étrangers. 


1. Sibenaler. L'âge du discernement. TA. de Bordeaux, 1905-1906. 


SOCIÉTÉS SAVANTES 245 


M. Drouineau, rappelle que cette question fut discutée à la société des 
Prisons et que le terme d'asile-prison a été critiqué par les magistrats. En 
effet un asile-prison serait confié à l'administration pénitentiaire et il ne 
faut pas enfermer ces malades dans une prison. Il faut ‚au contraire, les 
placer dans des asiles spéciaux et puisque ce sont des malades, les confier 
à des médecins. 

M. Dupré. Le problème de la responsabilité des hystériques associe 
deux questions dont l'étude séparée est déjà des plus difficiles : la respon- 
sabilité et l'hystérie. À mon avis, lorsque l'hystérique devient un délin- 
quant, ce n'est point de par sa névrose, mais bien de par les tares intel- 
lectuelles, morales ou volontaires qui s'associent à l'hystérie sur le terrain 
dégénératif dont la névrose elle-même n'est qu'une expression. 

Parmi ces tares, la vanité, la malignité et la perversité dans le domaine 
moral, la débilité mentale dans le domaine intellectuel, l'impulsivité 
dans le domaine volontaire, et enfin d'autres états morbides, toxiques, 
obsédants, etc., représentent les principaux facteurs qui, associés à la 
névrose, entrainent les hystériques à la délinquance et sont les mobiles 
non hystériques du délit chez les hystériques. Je ne vois guère de spé- 
cial à l'hystérie que la suggestibilité comme élément psychologique inté- 
ressant à considérer en médecine légale : et encore, une suggestibilité 
particulière aboutissant surtout à l'organisation de crises ou de syndromes 
somatiques, accessoirement à la création d'états psychiques qui n'ont 
guère de conséquences médico-légales, en dehors de l'association des 
tares morales plus haut signalées. 

La Mythomanie telle que je l'ai définie, c'est-à-dire la tendance consti- 
tutionnelle au mensonge, à la fabulation et à la simulation est très fré- 
quemment associée à l'hystérie. Mais elle ne se confond pas avec elle 
car on peut être mythomane sans être hystérique. Le diagnostic différen- 
tiel entre la mythomanie et l'hystérie repose le plus souvent sur la 
notion de la présence ou de l'absence, dans le processus morbide, de la 
conscience et de la volonté; cette distinction est des plus difficiles à 
établir car nous ne possédons aucun moyen sûr de mesurer, chez le sujet 
suspect, la valeur des constatations de la conscience et des efforts de la 
volonté. La clinique médico-légale et pénitentiaire fourmille de ces cas 
hybrides où iles impossible de faire, dans la psychogenèse des accidents, 
le départ de l’hystérie et de la simulation. 

I] me paraît difficile de distinguer, à cet égard, le rôle du polygone et 
celui du centre supérieur : le problème reste dans le domaine des faits 
subjectifs et ne comporte aucun élément objectif, aucune critique expé- 
rimentale de solution. 

Au point de vue de la responsabilité atténuée, je suis de l'avis de 


246 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


MM. Grasset et Régis. Je rappelle seulement que l'établissement de pro- 
tection sociale et de cure individuelle qui, dans l'ordre administratif, 
représenterait vis-à-vis des sujets à responsabilité atténuée, l'organe 
logique qui fait actuellement défaut a été depuis longtemps demandé par 
Paul Garnier sous le nom d’Asile de sûreté qui indique à la fois le carac- 
tère médical et définitif que doivent posséder ces futurs établissements 
vis-à-vis de malades qu'il faut hospitaliser et vis-à-vis de la société qu'il 
faut protéger. 

M. Raoul Leroy répond à M. Briand qu'il s'est appliqué à montrer l'as- 
sociation si fréquente de la dégénérescence mentale dans les actes mé- 
dico-légaux des hystériques. 

En ce qui concerne les délinquants à responsabilité atténuée, il les 
considère comme des anormaux et rappelle avoir indiqué à plusieurs 
reprises dans son rapport la nécessité de créer des « asiles de sûreté » pour 
sauvegarder la sécurité publique. 

Il remercie M. Régis d'avoir attiré l'attention sur ce fait qu’un expert 
n'a pas le droit de se servir de l'hypnose auprès d'un inculpé. 


Le Gérant : DELARUE. 


EVREUX, IMPRIMERIE CI. HÉRISSEY ET FILS 


1" Année. 25 Décembre 1906. Numéro 6. 


JOURNAL 


MÉDECINE LÉGALE PSYCHIATRIQUE 


INFIRMERIE SPÉCIALE DE LA PRÉFECTURE DE POLICE 


RÉCIDIVE MÉDICO-LÉGALE 
STÉRÉOTYPÉE 
CHEZ UN DÉBILE AMBITIEUX 


PAR 


Ernest DUPRÉ et René CHARPENTIER 


Médecin de l'Infirmerie spéciale. Interne des Asiles. 


Nous présentons sous ce titre, l'observation d’un débile, dont 
le délire ambitieux offre quelque intérêt, par le caractère récidi- 
vant et stéréotypé de ses manifestations publiques, par leslongues 
périodes de dissimulation et de latence des convictions morbides, 
enfin par l'allure obsédante et impulsive des actes commis, au 
cours d’une psychose dont la formule générale est celle de la Para- 
noia : nature du terrain; fixité et systématisation de l’idée mor- 
bide ; absence d’hallucinations ; permanences, sans modification, 
du thème délirant ; chronicité, sans évolution, de l'affection men- 
tale. 


Le 15 mars 1906, C... est arrêté pour cause de scandale, dans la tri- 
bune publique de la Chambre des députés. Interpellé par les agents, il 
déclare « qu’arrivé le matin de Marseille par le train de 10h. 25, il s'est 
rendu à la Chambre des Députés, avec l'intention d'envoyer un ulti- 
matum à tous les Chefs d'Etat, les gouvernements et les membres de tous 


17 


248 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


les Parlements du monde entier. Cet ultimatum a pour but de faire le 
retour de l’Alsace-Lorraine à la France. » 

Au moment de son arrestation, C... était porteur du document suivant, 
écrit de sa main à l'encre rouge : 

« troisièmement, je désigne pour faire réoccuper L'Alsace-Lorraine 
Française les Régiments suivants. 

« les 26°, 39", 69" de lignes et les 7"* de Chasseurs pour Metz, 
Lorraine Française, le samedi 17 mars 1906, les 31°, 32°, game de lignes 
et le 1° de Cuirassiers, pour Strasbour Alsace Française le Lundi 19 mars 
1906. les 112", 111°, 141™* de lignes, pour Colmar, Alsace Française le 
mardi 20 mars 1906. 

« ultérieurement je désignerait des régimments pour leurs faire réoc- 
cuper différantes ville de L'Alsace Lorraine Française jusqu'à réoccupation 
entière et complète pour finir le 18 mai 1906. » 

C... est envoyé à l'Infirmerie spéciale. Interrogé, le malade déclare se 
nommer C... Michel, âgé de quarante et un ans, employé en qualité de 
« plongeur » à l'hôtel X... à Nice, depuis quatre mois et neuf jours. Ayant 
quitté Nice le ro mars 1906, il vint habiter Marseille à une adresse qu'il 
nous donne et y prépara son « ultimatum pour tous les peuples. » 

C... était parti de Marseille, le 15 mars par le train de 8h. 20 du soir 
etarrivéa Parisle 16 marsa 10h. 45 du matin, s'était rendu immédiatement 
à la Chambre des Députés, avait attendu l'ouverture des portes et pris 
place le premier dans la trivune publique. 

À trois heures, il lança son ultimatum, adressé à tous les peuples de 
l'univers. 

Voici ce document : 


_« Justice Paix Fraternité 


« Avis tres important et Ultimatum. 


&« Pour tous les Chefs-D'Etat, pour tous les Gouvernements, pour 
Messieurs les Membres de tous les parlements, en Général pour toutes les 
Nations Civiles Et Armées, sans distinction d'âge ni de sexe, et de 
Croyance Religieuses dans les hautes et dans les basses Classes de toutesles 
sociétées nationales sur toutes la surface du Globe terrestres, et quelques 
soit les lois dites fondamentales ou Constitutionnelles de toutes les 
Nations de L'univers. Eh bien! Peuple, Debout; Elevez vos voix, vos 
Esprits. et vos regards au-dessus de vos Croyances Religieuses, et de toutes 
ces Frontières et Jetez un rapide Coup D'œil sur la Carte de l'univers. Car, 
des Evènements qui sont des plus graves et des plus importants, et qui 
seront Graver dans les annales des Révolutions futures et dans les 
mémoires des esprits des peuples présent et à venir sont sur le point de 
surgir. 

« Par Conséquent; ie peut me permettre et c'est un droit et en même 
temps un devoir incontestable qui m'appartient de vous avertir tous par 
le présent avertissement et Ultimatum que je vous adresse a tous. C'est 
de vous montrer patient C està dire de vous résigner aux évènements 
qui surgissent et ressurgironts à seul fin que les peuples de l'avenir puisse 
un jour dire que les Peuples du Commencement du vingtième siècle étaient 


RÉCIDIVE MÉDICO-LÉGALE STÉRÉOTYPÉE 249 


civilisées et des Frères et voir même que si sa pouvez servir de leçons 
pour tous ces Chefs-D'état, pour tous ces Ministres, et pour Certains 
membres des parlements, qui au lieu de s'occuper d'améliorer le sort et 
l'avenir des Classes Ouvrières èt de représenter la justice égales pour tous 
les peuples, ne sont en vérité que des représentants sans entrailles, qui par 
leurs situation financières, leurs Orgueils et idiotie, sons assez laches pour 
oser de permettre des droits que la Conscience des amis des peuples désa- 
prouve et Condamne. C'estde prendre véritablement les Peuples que pour 
Chair a Capital et a Canon. Mais ce qui ne me Convient pas du tous C'est 
de voir tous Ces prétendus Docteurs aliénistes des Cinq parties du Monde 
qui ne sentendront seulement pas entre-eux pour se réunir dans un Con- 
grès sepécial en vue d'Examiner l'état mental au point de vue des respon- 
sabilitées a encourir de tous ces bourraux Courronnées et de Ces bandits 
de ministres, qui dansdes Cavernes impériales et Royales sont assez lâches 
pour faire des déclarations de Guerre pour faire entre-egorger les Peuples 
leurs semblables et envers des Jeunes gens qui sont à la fleurs de l’âge et 
qui ne se sont peut-être Jamais vu ni Connus et qui ne désire que de vivre 
dans la Justice paix fraternité. 

« Car, tous le sang des peuples que ces Brigands Courronnées, et Ces 
bandits de Ministres font journellement verser sur des Champs de bataille, 
sous des diférants pretextes, soit de Civilisations, de pacification ou de 
respect de leurs Croyances Religieuses, ou de leurs sales Couronnes, ou 
de leurs Conventions et pretandus traiter qui ne garantisse jamais la paix 
dans l'avenir, mais qui generalement ne font que de faire versé des larmes 
a ces pauvres pères et Mères de familles et à Mettre les peuples dans le 
deuil la ruine et la Désolation et a faire des Malheureuses veuves et des 
Malheureux Horphelins. Comme sil ny avait pas suffisiment de toute Ces 
Catastrophes et Cataclysmes pour tuer les peuples. Eh bien peuples ne 
trouvez vous pas qu'il y a suffisament de sang humain de répandus sur 
toutes les parties du Globe. Car enfin vous eleverez tous de même bien 
vos voix indigner pour faire entendre des marques de répprobation a 
l'adresse de tous Ces brigands Couronnées et de Ces bandits de Ministres 
et de Certains Membres des parlements. Car a dater de ce Jour quiet le 
vendredi 16 Mars 1906, il ne doit y avoir qu un seul et meme Cris Ches 
tous les amis des Peuples Justice Paix Fraternité. 

« Eh bien Peuples voici un exemple entre tous Regardez L'alsace- 
L'orraine. 


« Par conséquent Messieursles membres du parlement de la Republique 
Française. Monsieur le Président de la Chambres des Députés, les Minis- 
tres, Députes senateurs, Journalistes, Spectateurs, Spectatrice, sont 
témoins de l'incident qui a eu lieu aujourd'hui vendredi 16 mars 1906 a 
trois heures du soir, incident qui signifie pour Messieurs les Membres des 
Parlements de la République Française, que si vous voulez entrer en 
possession de vos deux anciennes provinces qui sont L’alsace-Lorraine, 
qui vous ont été arrachée a la suite de votre Guerre de 1870-1871, Eh 
bien Messieurs Je suis entièrement à votre disposition pour vous les 
faire reoccupez mais auparavant je tien essentiellement a bien vous 
faire remarquer que vu que se sont des questions qui sont des plus 
graves, des plus délicates et des plus importantes et qui auront un énorme 


450 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


et grand retentissement non seulement en Europe mais encore dans les 
Cinq parties du Monde. 


« Eh bien Messieurs, dans tous Ces Cas qui sont Extraordinaire et qui 
sont de force Majeure Je me vois obliger et dans la tres Grandes neccessité 
de faire intervenir pour les circonstances actuelles les principaux brigands 
Courronnées D'Europe et d'outre manche plus Connus dans un Certains 
monde sous les qualificatifs et dénominatifs de Chefs D'Etat en Commen- 
çant, par Monsieur Fallières président de la Republique Française. Guil- 
aume lI dit Roi de Prusse ou Empereur D'allemagne.) François-Joseph 1°" 
dit Roi de Hongrie ou Empereur D’Autriche Hongrie.) Léopold II, Roi 
des Belges. Alphonse XIII Roi D'Espagne, Victor-Emmanuel III Roi 
D'italie. Nicolas IT Empereur de Russie.) Abd-ul-Hamid Sultan de turquie, 
les Représentants des Croyances Religieuses, Notament Sa Sainteté le pape 
pie X dit Joseph Sarto. Les Cardinaux. Archeveques, Eveques, les prefets, 
et les sous prefets. les Gouverneurs et les Commandants des armées de 
terre et de Mer les Ministres, Députés, et Sénateurs sansdistinction d’opi- 
nions ni de partis politiques et de Croyances Religieuses Elus pour repre- 
senter les peuples et non pour vous faire les Complices de tous ces 
Grands assassins Courronnées pour faire des declarations de Guerre pour 
envoyer les peuples vos semblables sur des Champs de batailles pour 
s'entre-tuer. Eh bien? Messieurs les Chefs D'Etat, susnommés en ma qua- 
lité de fils D’étrangeret de non naturalisé Je peutme permettre de prendre 
ma liberté et mon entière indépendance de porter a la Connaissance de 
tous les peuples que l'heure suprème de la justice des peuples a sonner. 
C'est-à-dire qu'a la face de tous les Chefs-D’Etat de tous les Gouverne- 
ments de tous les parlements, et de toutes les Nations Civiles et armées 
des Cinq parties du monde et quelques soit les relations financieres Com- 
merciales industrielles, quel que soit vos pretendues alliances soit 
offensives ou défensives des susnommes Chefs-d'Etat ou des Gouverne- 
ments, et des parlements et quelque soit vos pretendues Conventions ou 
traiter et quelques soit vos pretendues droit de faire des declarations de 
Guerre et quelques soit les Croyances Religieuses des susnommer Chefs- 
d’etat oude tousles peuples et sans aucune approbatition ou désapprobation 
de la part d’aucun Chefs-d'etat, d'aucun Gouvernements et parlements ou 
pour mieus dire sans aucun votes soit approbatif ou desaprobatif de la part 
d'aucun Chefs d'état d'aucun Gouvernements et dans aucun parlements, 
des Cinq parties du monde et j'ajoute que je n’entand pas que le Nomme 
Guillaume 11, dit roi de prusse ou Empereur d’allemagne ni le Gouver- 
nement Allemands ni les membres des parlements Allemands ni de toutes 
la Nations allemandes Civiles et armées de si opposer par la force bestiale 
et brutales ni par la superiorité numériques de vos armes. C'est-à-dire que 
pasun Coup de fusil, pas un Coup de Canon ou autre engin destructif de 
vie humaine ne soit tiré dan toutes l'étandues de ces deux provinces qui 
sont L'alsace Lorraine en fin que pas une Goutte de sang humain ne soit 
repandus inutilement par tous ou je me propose de faire passer les 
armées françaises pour leurs faire reoccuper leurs anciennes provinces 
qui sont L'alsace-Lorraine, et cest ainsi que j'antand et que Je pretend 
quil faut pue Justice paix fraternité soit rendus à la France et a la Répu- 
blique Frangaise. 


RÉCIDIVE MÉDICO-LÉGALE STÉRÉOTYPÉE 251 


Donc Nous. C... Michel Lucien par notre droit notre devoir et Con- 
formément a notre volonté suprème Décréton ce qui suit premièrement, 
que je donne L'alsace-Lorraine, a la France et a la République Française 
a dater d'aujourd'hui Vendredi 16 Mars 1906. 

« Deuxiemement Le Nommé Guillaume II di Roi de Prusse ou 
Empereur d’allemagne et tenue de retire entierement et Complètément 
toutes Ces troupes armées qui son Cantonner ou qui sont en Garnison 
dans toutes letendues de Ces deux provinces qui sont L’alsace-Lorraine 
Jusque a l’extremes limites de leurs anciennes Frontieres et sans aucunes 
nouvelles délimitation en Comencant par Metz Lorraine Française le 
samedi 17 mars 1906 et ainsi de suite jusqu'a evacuation entiere et Com- 
plete pour finir le 1906. 

« Je tiens essentiellement a bien prevenir tous les Chefs-D'Etat sus- 
nommer, et autres que je ne reconnait pas le droit ni l'autorité a aucun 
Monarques le droit dit de faire aucune déclaration de Guerre sur n'importe 
quel parties du Globe. par Conséquent que les Nommés Guillaume II 
François-Joseph I* Léopold II, Alphonse XIII, Victor-emmanuel III 
Nicolas Il, Abd-ul-Hamid, les Ministres députéssenateurs; de bien vouloir 
se Conformer à ce que j'ai écrit sur cette feuille de papier. 

« Je désigne pour leurs faire réoccuper leurs anciennes provinces qui 
sont L’alsace-Lorraine les régiments suivants pour Metz Lorraine Fran- 
çaise le samedi 17 Mars 1906. 

« les 69" 59" 52™° de lignes et le 8" Chasseurs. 

« pour Strasbourg Alsace Française, le lundi 20 Mars 1906. 

« les 111 r12™* 141% de lignes et le 1° de Cuirassiers. 

« pour Colmars Alsace française les regiments suivants 

« Je designerait ultérieurement des régiments pour leurs faire reoc- 
cupez differantes villes de l’alsace Lorraine Française. 

« Fait a paris le vendredi 16 mars 1906 

« Nous avons signer Nous signons et Nous signerons toujours 


« C... Michel Lucien, Martyr de tous les peuples. » 


« J'avais, dit-il, quatre feuilles, j'en ai lancé trois et j'en ai fait parve- 
nir une à M. Doumer. 

« Maintenant que la Chambre est saisie de ce document, ilne me reste 
plus qu’à partir. Je prends le chemin de fer; en passant à Nancy, je 
prends les régiments, je me mets en avant et je ne veux pas qu'il y ait de 
sang de versé. Les soldats Allemands ne s'opposeront pas; je supprime a 
force. Il y a longtemps que j'ai cette idée : Je suisle « martyr ». La guerre 
va éclater d'un jour à l’autre, je prends mes avances. Le Parlement est 
prévenu, on doit me laiser marcher comme Je veux. 

. & J'ai écrit et signé : les Allemands ne s'opposeront pas. C’est mon 
instruction qui me confère ce droit; je suis plus instruit que n'importe 
qui. Je ne m'occupe pas de ce qu'on dit, je suis sourd d'une oreille et je 
ne veux rien entendre de l’autre. J’ai souffert toute ma vie, jai eu faim, 
j'ai eu soif, j'ai couché dehors. Tout cela est pour retrouver mes parents, 
partis en Amérique en 1882, il y a vingt-quatre ans. 

« Cela est forcé si on ne veut pas avoir la guerre. Les Allemand s'en 
iront bien : ils seront forcés de s'en aller sur Berlin quand les armées 


252 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


françaises arriveront. J'irai en tête, sans uniforme, pour être reconnu. 
Une balle ne m'atteindra pas, parce que tout est prévenu avant. Les 
Allemands seront prévenus ce soir ou demain. Ils seront forcés d'accepter 
par ma volonté. Il faudra qu'on me laisse passer. S'ils ne veulent pas 
accepter, on les forcera. Je jure que j entrerai en Alsace demain. 

« Je suis patient, j'attends que les évènements arrivent tout douce- 
ment. » 

Dans le chemin de fer, en venant de Marseille, C... n'avait parlé à 
personne de son projet. « Il fallait, dit-il, que personne ne sache rien. » 
et les renseignements parvenus de Nice, établissent que C... employé à 
l'hôtel indiqué en qualné de garçon de cuisine, à 45 francs par mois, avait 
une conduite très régulière, sortait très rarement et que jamais ceux qui 
le fréquentaient n'avaient rien remarqué d'anormal. Il avait prévenu, 
quinze jours avant son départ, qu'il devait aller à Paris, sans vouloir en 
indiquer les raisons. 

« J'avais toujours cette idée, déclare C..., mais pas d'argent. Je n’en 
parlais à personne, parce qu’on aurait dit que j'étais fou. II fallait que je 
le fasse, maintenant que je l'ai fait, je suis content. Par mes écritures, je 
supprime la force. » 

Il rédige une longue biographie, indiquant ce qu'il a fait depuis le 
départ de ses parents (janvier 1882) et termine par le récit de son odyssée 
actuelle « une foi que j'ai été prêt, je suis parti de Marseille à 8 heures 20 
du soir, et je suis arrivé à paris le 16 mars à 10 heures 25° du matin, et à 
mon arrivé à paris je me suis rendus directement à la Chambre des Dépu- 
tés avec l'intention d'envoyer mon Ultimatum dans la Salle des Séances de 
la Chambre des députés affairre qui a parfaittement Réussi et que je ne 
regrette pas et actuellement je suis à l'infirmerie spéciale du dépôt près 
la préfecture en attendant ma mise en liberté ou mon internement dans 
une Maison d’alliénées. 


« Nous signons C... Michel Lucien le Martyr » 


C... est envoyé à l’Asile clinique avec le certificat suivant : 


17 mars 1906. — Dégénérescence mentale avec débilité intellectuelle. 
Eclosion brusque d'un délire ambitieux sous l'influence duquel il a fait le 
voyage de Nice à Paris pour aller, à la Chambre des députés, jeter du 
haut de la tribune du public un manifeste intitulé : Justice, Paix, Frater- 
nité, et indiquant son intention de réoccuper l'Alsace-Lorraine, sans 
coup férir, avec des régiments français qu’il désigne et à la tête desquels 
il entrera à Metz. Déjà traité, il y a six ans, pour un accès délirant ana- 
logue. Evadé de Vaucluse ensuite; sous le coup d’un arrêté d'expulsion 
(fils d'étranger né en France et n’ayant pas satisfait à la loi militaire). 


Dupre. 


Le 23 mars 1906, sept jours après son internement, il déclare à nou- 
veau : 


« J'ai fait ce que je voulais, je suis guéri de ma folie. Je veux sortir le 
plus tôt possible. Je ne peux plus rien dire puisque je suis enfermé. 


RÉCIDIVE MÉDICO-LÉGALE STÉRÉOTYPÉE 253 


Quand je serai dehors, je verrai ce que je ferai. On me fait passer pour 
fou, que voulez vous que je fasse? 

« De la Chambre, je n'ai rien reçu; ils prennent cela pour lettre morte, 
J'aime mieux me tenir tranquille maintenant. On n'avait qu'à ne pas me 
faire enfermer. J'ai fait ce que je voulais faire. » 

Or, la consultation du dossier administratif de C... nous apprend que 
l'acte médico légal qui vient de motiver son envoi à l Infirmerie spéciale 
n'est que la répétition stéréotypée du même scandale causé par C... une 
première fois, en 1900, dans les mêmes conditions. 

A cette époque, C... travaillait, comme garçon de café, à l'Exposition 
universelle. Il rédigea alors un « ultimatum » identique dans le fond et 
dans la forme à celui de 1906, et le lança du haut de la tribune publique 
de la Chambre des Députés. 

Voici, à titre de comparaison avec le second manifeste, quelques 
passages du premier document : 

« Avis et Appel aux Peuples de toutes les Nationalités sans Distinction 

D'âges ni de sexe, et de Couleurs, dans les hautes, ou basses Classes des 
sociétés Nationales, et internationales, et aux Arméesde terre et de Mers, 
sur toute la surfaces du Globe terrestres. » 
« Eh bien! Peuples debout, Elevez vos regards, vos Esprits, et vos 
voix, au dessus de vos Frontières et de vos Croyances Religieuses ou 
autres, et jetez, un Rapide Coup D'æœil. sur la carte de L’univers; car des 
Evènements, de la plus hautes importances et qui seront Graver dans les 
annales et les Esprits des Peuples, sont sur le point de surgir. Par Consé- 
quent, je peut, et je doit, me permettre et c'est un devoir, de vous 
avertir tous par le présent Avis, » 


e e e 


« Eh bien Peuples voici un Exemple entre tous Regardez 
L’alsace-Lorraine 

que si vous voulez rentrer en Possession de vos deux anciennes Provinces 
qui sont L’alsace et La Lorraine; qui vous ont été arracher à la suite de 
la funeste mais inutiles Guerre de 1870 et 1871. Eh bien, Messieurs les 
Députés et Sénateurs, je suis entitrement 4 votre Disposition pour vous 
les faire réocuper. Mais auparavant je tiens essentiellement a bien vous 
faire Remarquez, que vu que cet une question qui et de la plus hautes 
importances et qui aura un Enorme et grand retentissement non-seule- 
ment en Europe, mais encore dans les Cinq-parties du Mondes. » 


Etc., etc., etc. 


Arrété et relaché ensuite, C... fut, presque aussit6t apres, condamné 
à un mois de prison pour outrages aux agents et à trois mois pour mena- 
ces. Pendant qu'il subissait sa peine, il recut notification, comme fils de 
père italien n'ayant pas satisfait à la loi militaire, d'un arrêté d'expulsion, 
et fut reconduit à Saint-Jean-de-Maurienne, où il déclara qu'il rentrerait 
par Genève à Paris. 11 fut, en effet, arrêté, trois semaines plus tard, à 
Paris, et déclara au tribunal qu'il ne voulait être esclave d'aucune nation. 

A la suite d'une expertise du D' Garnier, C... fut acquitté par la 


254 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


10° Chambre, comme ne paraissant pas jouir de la plénitude de ses facultés 
mentales, et interné à l'asile de Vaucluse avec les certificats suivants : 


29 novembre 1900. — Débilité mentale avec délire ambitieux portant 
surtout sur le rôle qu'il est appelé à jouer pour la pacification univer- 
selle, la fraternité des peuples et la solution de la question de l'Alsace- 
Lorraine. Rédaction naïve et incohérente d'un manifeste international 
adressé à toutes les races, la jaune comme la noire. Prévention d'une 
infraction à arrêté d'expulsion. Non-lieu sur conclusions de l'expertise 
médico-légale. 


GARNIER. 


30 novembre 1900. — Débilité mentale avec délire ambitieux, excita- 
tion par intervalles. Prévention d'une infraction à arrêté d'expulsion. 
Non-lieu sur rapport médico-légal. 


MAGNAN. 


8 décembre 1900. — Débilité mentale avec délire ambitieux; il veut 
la justice et la fraternité pour tout le monde et l’abolition des frontières. 
Il a écrit un appel au peuple qu'il veut faire publier. Intoxication alcoo- 
lique probable. 


VIGOUROUX. 


17 janvier 1901. — Débilité mentale avec idées ambitieuses de réforme 
sociale et inconscience de sa situation ; accidents d'intoxication alcoolique. 

Ce malade présente une certaine amélioration dans son état, mais ne 
paraît pas pouvoir être mis en liberté prochainement. Il y a lieu de pro- 
voquer dès maintenant son rapatriement. 


VIGOUROUX. 


Le 22 septembre 1901 (à cinq heures et demie du soir, ajoute-t-il), 
C... sévadait de l’asile de Vaucluse et se réfugiait à Bruxelles. Là, il 
rédigea un placard ot il accusait MM. Waldeck-Rousseau, Emile Loubet, 
Garnier, Magnan et Vigouroux de ne pas vouloir lui envoyer l'argent de 
son pécule et afficha ce placard à la porte de son domicile. 

Expulsé de Belgique et conduit à la frontière luxembourgeoise, il se 
rendit à Metz, toujours préoccupé par son idée de reprendre l'Alsace et 
la Lorraine. « Mais, dit-il, je n'avais pas le sou, je ne pouvais rien faire. >» 

Le 12 décembre 1902, il réclama son pécule et ses papiers par lettre 
adressée à M. Combes, ministre de l'Intérieur : « Je n'entends pas être la 
victime de vos lois ni du bon plaisir de vos administrés, car l'entrée en 
France m'est interdite. C'est de ne pas me pousser à des actes révolution- 
naires sanglants. » 


Signé : C... Michel Lucien, le Sans-Patrie. 


A la fin de décembre, il revient encore à Paris, où, arrêté de nouveau 
en janvier 1903, il est condamné à un mois de prison et reconduit à 
Saint-Jean-de-Maurienne. De là, il se réfugie à Genève, Chamonix, puis 


RÉCIDIVE MÉDICO-LÉGALE STÉRÉOTYPÉE 255 


se rend à Nice, où il travaillait en dernier lieu. Il racontelui-méme cette 
longue histoire en indiquant, avec une précision remarquable, les dates 
et les étapes de sa longue odyssée professionnelle de sommelier et de 
garçon de café dans les grands établissements des casinos, villes d'eaux et 
capitales de France, de Suisse et de Belgique. 


De Sainte-Anne, le 24 mars 1906, C... est transféré à Vaucluse, où il 
se montre calme et raisonnable, travailleur, appréciant, sans mauvaise 
humeur ni rancune contre la société, sa situation de réformateur méconnu, 
dhomme de bonne volonté et de courage, malheureusement considéré 
comme un aliéné. Il ne parle jamais spontanément de son intervention 
à la Chambre des Députés et reste sur ce chapitre silencieux et réticent : 
lorsqu'on lui rappelle ces incidents, il déclare qu'il vaut mieux ne pas 
insister, qu'il faut le laisser tranquille avec cela, qu'il a agi selon sa cons- 
cience, maïs que, puisqu'il n'est pas compris sur ce point et considéré à 
tort comme un fou, il est préférable de ne pas lui reprocher son passé. 


Le 27 avril 1906, certificat de situation : 


C... est atteint de débilité mentale avec délire ambitieux portant prin- 
cipalement sur la politique générale et sur le rôle qu'il doit y jouer. Il 
est le martyr des peuples, l'homme le plus compétent en politique; lui 
seul peut imposer la paix universelle, etc., etc. 

Il est capable de dissimuler très longtemps ce délire et de travailler 
régulièrement soit à l’Asile, soit même en dehors : depuis son évasion de 
l'Asile (22 sept. 1901), il a travaillé comme sommelier dans des hôtels 
de Chamonix et de Nice. Le directeur de l'hôtel de Chamonix lui écrit 
même à l’Asile pour lui offrir une place libre le 15 mai; mais de temps 
en temps, comme poussé par une impulsion pathologique, il commet des 
actes déraisonnables, tel que celui de jeter du haut de la tribune du 
public de la Chambre des Députés un manifeste naïf et incohérent. 

Ce malade est sous le coup d'un arrêté d'expulsion. Son rapatriement 
avait été demandé et décidé en janvier 1901. Il ne peut pas être mis en 
liberté, mais je crois qu'il y aurait lieu de le rapatrier le plus tôt possible. 

D" A. Vicouroux. 


Le 16 juin 1906. — Second certificat : 


C... est atteint de débilité mentale avec idées ambitieuses portant sur 
la politique générale et impulsions pathologiques à commettre des actes 
déraisonnables. 

Déjà traité dans les Asiles, plnsieurs fois condamné; a été arrêté 
parce qu'il avait jeté un manifeste du haut de la tribune de la Chambre 
des Députés. 

Ce malade ne peut pas être mis en liberté et j'estime qu'il y aurait 
lieu de le rapatrier au plus tôt. 

D' A. Vicouroux. 


1° juillet 1906. — Rapport semestriel (rédigé en exécution de l’ar- 
ticle 4 de la loi du 30 juin 1838 et en vertu de la décision de M. le Préfet 
de Police, en date du 17 septembre 1851). 


256 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Débilité persécuté. Travaille régulièrement. Sa conduite est régulière. 
Faire sortie. 
D° BéricLow. 


Arrêté du Préfet de Police, en date du 26 juillet 1906. 


Vu l’article 23 de la loi du 30 juin 1838. 
Arrétons ce qui suit : 
« Monsieur le Directeur de l'asile de Vaucluse laissera immédiatement 
sortir de son établissement le sieur C..., à la condition qu'il sera ramené 


à l’Asile clinique pour être ensuite transféré au Dépôt, aux fins d'ex- 
pulsion. » 


C..., transféré au Dépôt, fut reconduit à la frontière italienne. 


Au terme de cette longue observation, dont nous avons indi- 
qué, au début, les côtés intéressants, nous insistons sur le carac- 
tère particulier de la réaction médico-légale de ce malade. Celui-ci, 
à six ans d'intervalle, a répété, dans les mêmes conditions et la 
même forme, un acte qui porte bien en lui-même tous les attri- 
buts des manifestations stéréotypiques. L’acte était, dans les deux 
cas, intentionnel, prémédité, et apparaît comme la manifestation 
logique d’un délire déjà ancien et systématique chez undébile ambi- 
tieux. L’acte est commis, dans les deux cas, avec les caractères de 
l'impulsion ; il est rapide, irrésistible, s'accompagne de satisfac- 
tion consécutive, et il semble bien quele malade, en lexécutant, 
ait une conscience vague de l’inutilité et de l’échec possible de son 
intervention : il accomplit un devoir qu'il s'impose, plutôt qu'il 
ne s'élance à une victoire certaine. 

L'acte stéréotypique se manifeste ici avec l'intervention de la 
conscience et de la volonté, comme dans le cas si intéressant rap- 
porté par Antheaume et Mignot*. 

On sait avec quelle finesse et quel bonheur Dromard * a étudié 
les stéréotypies. La définition qu’il propose du syndrome, en éli- 
minant la conscience et la volonté des actes stéréotypés, est, à 


1. Antheaume et Mignot. Remarques sur la stéréotypie graphique. L’Encé- 
phale, juillet 1906. 


2. Dromard. Etude psychologique sur la stéréotypie. Revue de Psychtratrie. 
1904. 


RÉCIDIVE MÉDICO-LÉGALE STÉRÉOTYPÉE 257 


notre avis, trop étroite, parce qu'elle ne vise que les stéréotypies 
démentielles. Or, il existe des stéréotypies délirantes, celles-là 
conscientes et volontaires. 

L'acte de notre malade est une stéréotypie délirante, et non 
une stéréotypie démentielle. Cet acte, il est vrai, ne s'est encore 
produit que deux fois; mais, en raison du caractère chronique, 
systématique et fixe du délire, en raison du long intervalle qui a 
séparé les échéances des manifestations impulsives, sans en altérer 
l'identité d'exécution, on peut prédire la répétition plus ou moins 
prochaine de cette manifestation délirante, la récidive de cette réac- 
tion médico-légale stéréotypée. 


CONSIDÉRATIONS MÉDICO-LÉGALES 


Cas d’Amnésie dite «Retardée» 


PAR 


G. DROMARD et L. DELMAS 


Historique. — Le 16 février dernier, la petite ville de La Ciotat 
était le théâtre d'un drame qui souleva l'indignation des habi- 
tants et provoqua une émotion profonde dans la localité. 

Les journaux rapportent que vers huit heures du matin, la 
femme M... se précipitait dans la rue en criant « au secours! ». 
La malheureuse portait trois blessures produites par une arme à 
feu. 

Une première balle avait atteint l'occiput sans pénétrer la 
boîte osseuse ; une deuxième avait traversé l'oreille droite vers le 
tissu moyen en faisant une fenêtre; une troisième enfin avait inté- 
ressé l'oreille gauche et demeurait fixée dans la région mastoi- 
dienne. Tandis qu'on s’empressait autour de la victime, le com- 
missaire de police pénétra dans son domicile, et se trouva en pré- 
sence du mari. Éloi M... avait encore le revolver à la main. Les 
yeux hagards et dans un état de surexcitation extrême il déclara 
qu’il venait en outre de tuer son fils et sa fille. On dut alors péné- 
trer dans une chambre voisine et un horrible spectacle s’offrit 
aux regards des assistants. En travers du lit, une plaie béante au 
cou gisaient deux cadavres d'enfants : une petite fille de trois ans 
et un bébé de dix mois. M... futaussitôt conduit au commissariat 
et le parquet de Marseille procéda à l’enquête judiciaire. L'as- 
sassin fit aux magistrats l'aveu de son triple crime avec un luxe 
de détails qui ne laissait rien à désirer : 


1. Ce travail a été fait dans le service du D" Journiac à l'asile de Marseille. 


CAS D’AMNESIE DITE € RETARDEE > 259 


« J’étais hanté, dit-il, par la pensée de tout supprimer autour de moi, 
et de mourir ensuite. Je voulais en finir avec la vie, mais je ne voulais 
pas partir seul. J'ai donc eu l'idée de tuer mes enfants et ma femme. Mais 
n'ayant pas d’arme chez moi, je suis sorti et j'ai fait l'achat d’un revolver 
et d’une boîte de cartouches. Afin que ma femme ne se mette pas en 
travers de mes projets, je l’envoyai chez le D‘ G..., pour le prier 
de venir me voir. Ma femme obéit, et me laissa seul avec les enfants. 
Alors, je réfléchis qu’en tirant des coups de revolver, j'allais attirer l'at- 
tention des voisins et j'en conclus qu'il valait mieux me servir d'un cou- 
teau pour tuer mes enfants qui, en ce moment s’amusaient dans la cham- 
bre du premier étage. J'en pris un dans la cuisine (un couteau de table 
à la lame arrondie) et j'en aiguisai le tranchant en le passant à diverses 
reprises sur la lame d’un autre couteau. Cela fait, je fermai la porte de la 
cuisine qui donne sur la rue et je rejoignis mes enfants. Je pris ma fil- 
lette, qui m’embrassa instinctivement, mais je repoussai ses petits bras 
qui m'enlaçaient et je la couchais sur le lit. Alors, lui maintenant la tête 
avec la main gauche, je lui enfongai la lame de mon couteau dans le cou. 
La lame pénétra jusqu'au manche et le sang s'échappa à flots de la plaie 
béante. Ma petite fille ne poussa pas un cri. Elle était morte sur le coup. 
Je saisis ensuite mon petit garçon, je le couchaià côté de sa sœur et, à 
son tour, je lui tranchai la gorge. Quand j’eus tué mes enfants, je descen- 
dis pour ouvrir la porte de la cuisine et attendre ma femme. Celle-ci ne 
tarda pas à arriver, et, dès qu'elle parut, je tirai sur elle cinq coups de 
revolver, réservant la sixième balle pour moi-même. Je crus l'avoir tuée, 
car tandis qu’elle courait vers l'escalier en appelant ses enfants, je la vis 
s'affaisser et tomber comme une masse. C'est en vain, que je tentai de me 
faire sauter la cervelle à mon tour. Le coup ne partit pas et pendant que 
je cherchais à retirer du canon de mon revolver la baguette qui s'était 
faussée et empêchait le barillet de fonctionner, ma femme, revenue à 
elle, se jeta sur la porte, l’ouvrit et demanda du secours aux voisins. » 


Pendant tout ce récit, M... n’a pas une larme. Les yeux fixes, 
il parle vite, machinalement, à la façon d'un automate et comme 
s'il eût peur d'omettre un détail. Son attitude paraît quelque peu 
bizarre, et l’on songe déjà à la possibilité d'un cas pathologique ; 
néanmoins le meurtrier est transféré à Marseille et mis à la dis- 
position du juge d'instruction. Ce dernier allait procéder à l'inter- 
rogatoire lorsqu'on lui remit une lettre qui avait été écrite à son 
adresse, et qui ne pouvait manquer d'apporter un jour nouveau 
dans l'affaire. En voici le contenu : 


260 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


« Monsieur, 


« Je vais commettre un crime horribleet je vous fais part des causes 
qui m'y ont poussé. Vous en ferez part vous-même aux autorités légales 
(gare aux francs-maçons), afin que l'enquête soit faite en règle ainsi 
que l'arrestation des criminels si possible. Je suis anéanti ; je vous 
remercie du fond du cœur par avance. Je me dis celui qui est vic- 
time de la franc-maçonnerie. Le seul reproche que lon ait à me faire, 
c’est d’avoir trop aimé mes enfants. J’ai toujours senti avec une angoisse 
cruelle la destinée qui me tournait autour. Ma femme a été, j'en suis cer- 
tain, la première complice des bourreaux qui m'ont empoisonné, outout 
au moins, loin de me prévenir, elle a consenti à la chose et s’y est prêtée. 
Je veux la soustraire à la vie pour la punir d’abord et pour qu'elle ne 
tombe plus entre les mains de ses parents qui l’ont toujours dégoûtée de 
moi et mal conseillée. J'ai honte et je suis écœuré d’avoir des enfants. 
Aussi pour ne pas les laissersi jeunes auprès desi mauvaises gens je décide 
de les emmener avec moi. Ceux qui ont contribué à ma mort et m'ont 
contraint au suicide en m'empoisonnant, sont poussés par la franc-ma- 
çonnerie. On me faisait glisser des poisons dans mon verre, le dimanche, 
à la campagne et cela de concert avec M. X..., le premier franc-maçon. 
Ensuite à l'atelier deux peintres m'ont offert des absinthes pour m'y 
glisser des poisons et mon caporal avec qui on m'avait placé m'en a peut- 
être fait avaler plus que les autres. Je demande pardon à Dieu et aux 
hommes de ce que Je vais faire. » 

P. S. — Depuis toute une année les gens meurent à la Ciotat empoi- 
sonnés de cette manière. Le secret professionnel retient de se plaindre 
ceux des docteurs qui ne consentent pas à la chose. Je n’ai plus uriné 
depuis trois jours et trois nuits. » 

| Signé : Eloi M... 


Le prévenu fut interrogé aussitôt. Il reconnut l'authenticité de 
la lettre précédente et déclara l’avoir écrite au moment même de 
commettre son crime ; puis il renouvela ses aveux. 

En présence de pareils faits, l'examen mental du criminel 
s'imposait. Il fut confié à la date du 5 mars à MM. les D" Boubila 
Lachaux et Maunier. Au premier interrogatoire des experts, M... 
donne sur la mort de ses enfants des explications qui concordent 
avec la déposition qu’il a faite lui-même quelques jours auparavant, 
devant la justice. Puis, au cours de nouvelles entrevues, tout 
change. M... ne se souvient plus de rien. Il sait seulement qu'il 
est accusé d’avoir tué ses enfants et d’avoir tiré des coups de 


CAS D’AMNESIE DITE & RETARDÉE > 261 


revolver sur sa femme, mais il ne le sait que parce qu'il vient de 
l'apprendre par la bouche d’un de ses codétenus. Il nie les aveux 
qu'il a faits quelques jours auparavant devant les mêmes experts; 
il nie sa déposition devant la justice et jusqu’à la signature de son 
interrogatoire par le juge d'instruction. Il ne reconnaît pas davan- 
tage la lettre adressée à ce magistrat le jour du crime, et il finit 
par dire que cette lettre émane d'une autre main et que si ses 
enfants ont été assassinés, c'est un autre qui les a tués. Malgré des 
visites et des sollicitations répétées de la part des experts, on ne 
peut le faire sortir de ses dénégations. On lui dit pourtant qu’il 
doit bénéficier d’une ordonnance de non-lieu et qu’il est inutile de 
recourir à une simulation d'amnésie pour échapper à une puni- 
tion. Mais M..., dont l’état de surexcitation a fait place à un cer- 
tain degré d’abattement, se désole de plus en plus. Il exprime sa 
surprise et son anxiété en présence d’une situation dont l’origine 
est pour lui énigmatique. Il écrit une lettre au juge d'instruction, 
pour le supplier de l'éclairer et de mettre fin à son angoisse. 

Il écrit de même à sa femme une série de suppliques qui 
témoignent de son retour à l’état normal et aussi de son inca- 
pacité à percer les ténèbres dont la Journée du crime et les sui- 
vantes paraissent enveloppées. En voici quelques spécimens choi- 
sis au hasard : 

20 Mars 1906. 

« Vingt fois j'ai pris la plume pour essayer par une lettre d’adoucir tes 
maux, mais mes forces et mon pauvre esprit m'ont toujours trahi. Je n'ai 
Jamais pu faire sortir de ma plume toutes les souffrances et les douleurs 
qui me rongent, que tu partages avec moi, et pour lesquellesje dois venir 
me jeter à tes pieds, fondant en larmes et tout consterné. En souvenir de 
notre pauvre petite adorée Valérie, en souvenir de notre pauvre petit adoré 
Hyppolyte, Blanche je t'en supplie, je t'en conjure, daigne recevoir une 
caresse de leur père. Je n'ose te dire pardonne; je conçois trop ta douleur 
encore et je suis trop pénétré de l'amour que tu avais pour tes enfants et 
pour moi-même ; je suis trop en face de la pire des réalités. Mais que s'est- 
il abattu sur ma pauvre cervelle ? Oh ! C'est trop fort; je n’en puis ni 
m'en convaincre ni m'en exprimer. Jette vois d'ici pauvre épouse, tout 
comme moi, chercher et pleurer Valérie et Bébé. Où devons-nous pren- 
dre la force, le courage, la patience de supporter une telle épreuve ? Au 
moins, Blanche, consent à recevoir une caresse de celui qui ne t’en aime 
qu'un million de fois de plus. Puisse-t-elle, cette caresse, t'éviter quel- 


262 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


ques larmes ! Puisse-t-elle t'inspirer l'idée de l’état dans lequel se trouve 
mon pauvre moral ! Je me morfonds en sanglots et je demeure impuis- 
sant. J'en suis d'autant plus meurtri, ma chère épouse, que j'ai encore la 
prison à supporter, c’est elle qui doit m'avoir guéri du mal qui me minait, 
car, crois-moi bien Blanche, je n'ai plus les idées de persécution, que 
j'avais ; je sais parfaitement que tous les reproches et toutes les accusa- 
tions que j'ai pute faire tu étais loin de les mériter, car tu fus la meil- 
leure des épouses. — Sois pour moi une interprète fidèle auprès de tes 
parents ; demande-leur pour moi un pardon sincère de tout ce que J'ai 
pu leur dire ou leur faire sans le vouloir et sans le savoir. Songe à moi, 
Blanche ; écoute mes sanglots, et pardonne celui qui t'adore et souffre 


des mêmes douleurs... > 
Signe : Eloi M... 


12 Avril 1906. 


« .... Ma santé serait assez bonne, si ce n'était la douleur amère et 
le chagrin profond qui me ronge. Je songe nuit et jourà ces pauvres 
enfants, 4 ceux pour qui notre amour ambitionnait un bel avenir. Et dire 
qu'un impitoyable fléau, le plus cruel de la création, nous les a pris! 
Non, c’est réellement trop dur pour un père. J'en suis accablé, hébété, 
et quand je songe à toi, ma douleur se double et je renonce à te décrire 
mon angoisse. Hélas ! c'est donc bien vrai , nous ne reverrons plus notre 
chère Valérie, notre cher Bébé, notre sang, notre image? J'ai continuel- 
lement devant moi leur adorable visage et je l'aurai toute ma vie. 
Occupe-toi, Blanche, d’embellir et d’orner leur tombe ; je ne le peux 
moi-même et je me jette à tes pieds pour te supplier de le faire. Fais 
quelques économies pour leur porter des teurs... » 

Signé : Eloi M... 


13 Mai 1906. 

& ....Il ne me reste ici entre ces quatre murs que l'idée triste et 
cruelle que nos pauvres enfants ne sont plus. Je ne trouve du courage 
qu'en lisant et relisant tes lettre, qui ne me quittent point. Rassure ton 
pauvre mari qui gémit sur letriste sort que Dieu lui avait réservé. Si Dieu 
existe réellement, il doit savoir que je ne méritais pas cela, et que j'ai 
toujours adoré ceux qu'on me reproche... je n'ai plus la force de m'ex- 
primer Je ne puis comprendre qu'il existe des maladies de ce genre, et, 
plus je cherche, moins je comprends. J'ai continuellement à la mémoire 
nos pauvres petits. Je vois toujours Valérie me venir au-devant, vouloir 
passer sous le pont à papa, et me demander que je la fasse grande bien 
grande jusqu'au plafond. Je vois toujours Bébé qui riait si bien ; je le 


CAS D'AMNÉSIE DITE & RETARDÉE » 263 


vois sur tes bras me sourire et me tendre les mains pour que je le prenne. 
Et voici maintenant que notre bonheur est perdu et que notre malheur 


est à son comble..... 
Signé : e Eloi M... > 


Pendant longtemps encore, les experts pressent le détenu de 
nouvelles questions. Mais l'attitude de M... ne se modifie plus. Il 
se souvient d’avoir manifesté à l'égard de sa femme des idées de 
méfiance injustifiées ; il sait qu’il émettait à une époque antérieure 
sur la question des francs-maçons et sur d'autres sujets des con- 
ceptions dont il reconnaît l'absurdité, mais il lui semble qu’il sort 
aujourd’hui d’un rêve et il a perdu totalement la notion de la vie 
écoulée pendant le laps de temps qui le sépare de cette époque où 
il divaguait. Quoi qu’ilen soit, et abstraction faite de cette amné- 
sie de nature équivoque, M... apparaît comme un malade atteint 
de délire à base d’idéeshypocondriaques et de persécution, eten état 
d’irresponsabilité au moment de l'accomplissement de son acte. 
Il est transféré en juin 1906 à l'asile de Marseille où nous pou: 
vons le suivre depuis trois mois. 


OssERvVATION. — Aspect extérieur et examen physique. — Éloi 
M... est un homme de vingt-huit ans, de taille moyenne, leteint 
pâle, le visage osseux, l'œil calme et résigné. La face légèrement 
asymétrique ; l'oreille est un peu grande et mal ourlée. | 

La sensibilité constatée est normale, les réflexes pharyngiens et 
cornéens subsistent quoique faibles; le champ visuel et le champ 
auriculaire ont une étendue suffisante. Pas de zones hystéro- 
gènes. Nous ne constatons niecchymoses ni traces de morsure de 
la langue. Pas de tremblement. 


Antécédents héréditaires et personnels. — Le père qui exercait 
à La Ciotat la profession de maréchal-ferrant est décédé, il y a 
trois ans, à la suite d’une attaque apoplectique. La mère, institu- 
trice dans la même ville, est morte il y a huit ans, de la variole. 
Deux sœurs sont bien portantes; l’une est mariée, l’autre céliba- 
taire est dans l’enseignement. La grand’mère maternelle âgée de 
soixante et onze ans est seule survivante parmi les ascendants. 
Nulle hérédité vésanique ou nerveuse connue; on ne signale dans 
la famille ni buveurs, ni suicide, ni internement. 

18 


264 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Né le 24 août 1877, M... fit ses études au lycée de Marseille, 
dans l’enseignement moderne. Il était, paraît-il, d’un caractère 
bizarre. Ses manières étaient fantasques et son intelligence bornée. 
La douceur faisait subitement place chez lui à des emportements 
sans motif. Son père qui rêvait d’en faire un vétérinaire diplômé, 
dut renoncer à ce projet, car M... ne parvint pas à subir ses exa- 
mens. Il dut alors contracter un engagement volontaire de quatre 
ans au 9° hussards et réussit à devenir brigadier. Le 24 février 1902, 
il sortait du régiment, et quelques jours après, bien que se trou- 
vant sans position et sans fortune il épousa une jeune fille aussi 
pauvre que lui dont il eut deux enfants. C’est alors qu'il fit 
en vain de multiples démarches pour trouver du travail. Il 
dépensa ses dernières ressources à écrire un peu partout, à Aix, à 
Draguignan, à La Ciotat, à la Seyne, à Port-de-Bouc; il s’adressa 
à des députés, les priant de le recommander aux Docks et Entre- 
pôts de la Compagnie des chemins de fer, à la Compagnie transa- 
tlantique, etc... Les députés apostillent, mais les places ne sont 
jamais vacantes. Poussé par la misère, il est obligé de faire le com- 
missionnaire, l'emballeur, le nettoyeur de rails de tramway. En 
dernier lieu, il obtient enfin un emploi d'ouvrier peintre aux ate- 
liers des Messageries maritimes. 

En dépit de ses tribulations, M... a joui jusqu'ici d'une assez 
bonne santé générale. Pendant son enfance, il n'a présenté ni som- 
nambulisme, ni convulsions, ni incontinence nocturne d'urine. 
Plus tard il ne sembla pas qu'il ait jamais eu de crise nerveuse. 
Pas davantage de syncopes, d’absences ni de vertiges. Enfin il ne 
s'est jamais adonné à la boisson. 

C'est seulementen septembre 1905, que sa santé se serait alté- 
rée à la suite d’un traumatisme, ainsi qu’il résulte de l'interroga- 
toire que nous avons fait subir au malade. 


Interrogatoire du malade. — M... nous renseigne avec précision 
sur les accidents morbides qui ont précédé la journée du crime. 
« Au mois de septembre, nous dit-il, j'ai fait une chute en tra- 
vaillant, et je me suis blessé dansla région du ventre. Le médecin 
m'a recommandé le repos absolu et j'ai passé dans mon lit une 
quinzaine de jours. Depuis cette époque, bien que la plaie fût 
complètement cicatrisée, je me sentais très faible et l'on disait 


CAS D’AMNESIE DITE € RETARDEE » 265 


que j'étais neurasthénique. L'état de ma santé s’aggrava de jouren 
jour. J'étais inquiet et il me sembla qu’on tramait ma perte. Les 
aliments avaient un goût particulier et j'eus un jour l'impression 
très nette qu'on cherchait à m'empoisonner. Ce jour-là, j’'éprouvai 
des secousses dans tout le corps et il me sembla qu’une bouffée 
de chaleur me montait des pieds à la tête. Comme j'avais eu des 
coliques dans la matinée, j'en conclus que le poison commen- 
çait à faire son effet. Dès lors, mes nuits furent insupportables : 
j'avais peur dans l'obscurité et j'étais poursuivi par une impression 
de mort imminente. J’interrogeais ma femme, que je soupconnais, 
d’ailleurs, de chercher à m’empoisonner, et de s'entendre pour 
cela avec sa sœur et avec les gens d’un parti politique différent du 
mien. Mais ses explications me paraissaient suspectes, et j'étais 
très malheureux. Voilà ce dont je me souviens parfaitement, mais 
je suis incapable de vous renseigner sur d’autres points, car je ne 
sais rien de ce qui s’est passé dans la suite. » 

Le malade semble totalement amnésique sur tout ce qui con- 
cerne la phase critique qui s’étend entre la matinée du crime etune 
date que nous essaierons de lui faire préciser tout à l’heure. 
L'achat du revolver, l'envoi de la lettre de déclaration, la scène 
du meurtre avec toutes ses péripéties, les aveux au commissariat, 
la comparution devant le juge d'instruction, tout cela est dans 
l'ombre. A l'entendre, il aurait tout appris soit par la bouche de 
ses co-détenus ou de sa femme, soit par la voie des journaux. 
Quand nous lui rappelons les incidents de cette pénible crise, 1l 
fond en larmes : « J'adorais mes pauvres enfants, nous dit-il, 
J'étais content de les avoir et j'en étais fier; si on me les avait 
enlevés j'en aurais éprouvé un cruel chagrin. Rien ne pouvait me 
faire plus de peine que d'apprendre leur mort et c’est peut-être la 
secousse morale que m'a fait éprouver une semblable nouvelle qui 
m'a guéri de toutes les sottises dont mon malheureux esprit était 
plein. » 

Nous lui demandons alors de passer sur cette phase dont 
il prétend n’avoir conservé aucun souvenir et de reprendre le 
récit de sa vie à partir de cette époque. Voici comment il s'ex- 
prime : « Je ne puis pas relier au présent tout ce que je 
vous ai dit tout à l’heure de ma maladie, car je me souviens 
d'avoir eu des idées bizarres et le corps très faible pendant plu- 


266 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


sieurs mois, mais il me semble que je suis séparé de cette époque 
par un précipice où je ne retrouve plus aucune trace de ma vie. Ce 
que je sais, c'est qu'à un moment donné je me suis trouvé dans 
un lieu que je ne connaissais pas et je me suis demandé où j'étais. 
Quand je dis que je ne connaissais pas ce lieu, je ne m’exprime 
pas d’une façon exacte. En réalité, j'avais bien l'impression vague 
d’être dans ce lieu depuis un temps indéterminé, mais ce n’était 
qu'une impression et je ne pouvais en fixer la certitude par aucun 
point de repère. Il me semblait que je sortais d'un rêve; je com- 
prenais que j’étais dans une prison, et cette prison avait déja 
pour moi quelque chose d'un peu familier comme si je l’eusse 
habitée depuis un certain temps déjà, mais je ne pouvais m'ex- 
pliquer à moi-même pourquoi et depuis quand j'étais là. C'est 
alors que j’ai questionné et que j'ai rédigé une lettre de réclama- 
tion. Je me souviens avoir été interrogé par des docteurs mais je 
ne me rends pas bien compte de ce qui s'est passé, car ils ont pré- 
tendu que je leur avais avoué un crime et que j’essayais de me 
dédire. Pour ma part, je ne me souviens d'aucune façon de cet aveu 
J'ai toujours dû nier, car comment aurais-je pu avouer des actes 
dont je n’avais pas le souvenir? » 

Il me semble donc que M... reprend le fil de son existence anté- 
rieure entre deux visites d'expertise. Mais la lumière n’est pas 
complète sur cette époque, et le malade insiste lui-même sur ce 
qu’il y a de flou dans les premiers souvenirs qui reparaissent 
a sa conscience : « I] me semblait que j'étais dans cette prison 
depuis un certain temps déja, que ce lieu n’était pas du nou- 
veau pour moi, mais que j’y avais vécu pendant un laps de 
temps indéterminé, d’une vie végétative sans y rechercher 
le pourquoi ni le comment de ma présence, d’une vie pure- 
ment présente pour ainsi dire, sans conception du passé ni de 
l'avenir. » 

Cette dernière analyse est intéressante car elle semble marquer 
une étape de transition qui nous amène à la mémoire parfaite des 
événements ultérieurs. En effet, le malade nous raconte qu’il s’est 
senti « l'esprit plus clair » assez rapidement et il nous narre point 
par point les dernières visites des experts, les entrevues avec sa 
femme à la prison Chave, son transfèrement de la prison à l'asile, 
son entrée à Saint-Pierre et tous les menus incidents qui ont 


CAS D’AMNESIE DITE € RETARDEE > 267 


marqué son existence journalière depuis qu’il séjourne dans cet 
établissement. 


Renseignements fournis par la femme du malade. — L’interro- 
gatoire de M... demandait à être complété par celui de sa femme 
qui n’a pas cessé un instant de suivre son mari de près ou de loin 
et de s'intéresser vivement à son sort, malgré les événements du 
16 février. 

Elle nous entretient d'abord du caractère de son mari, et son 
état mental avant le crime: «Mon mari, nous dit-elle, adoraïit ses 
enfants et l’idée de les détruire a dû lui venir brusquement comme 
un coup de folie. Il se désole aujourd'hui et souffre d’autant plus 
qu’il ne se souvient pas de cette journée tragique. Il sait bien cepen- 
dant qu’il était malade depuis fort longtemps. Vis-à-vis de moi, et 
dans les derniers temps surtout, il se montrait fréquemment har- 
gneux ou méchant sans motif. Jaloux à l'excès, 1l lui arrivait même 
de me battreet de m’enfermer à clé dans sa chambre pendant qu’il 
sortait. Depuis son accident du mois de septembre, il était devenu 
sombre et restait parfois plusieurs jours sans parler. Il souffrait 
de la tête fréquemment et se plaignait que « tout lui tournait » 
par moments. A la fin il ne voyait plus que des ennemis autour 
de lui. Ilen vint même à douter de moi et de tous les siens, les 
accusant de l’empoisonner. La vie devenait impossible, car il me 
contraignait, la nuit venue, à rentrer dans mon alcôve qu'il fer- 
mait ensuite par un cadenas pour m'empêcher de sortir. Son carac- 
tère changeait progressivement et devenait de plus en plus soup- 
conneux et irritable. Quand il avait le moindre malaise, il s'en 
préoccupait outre mesure et consultait médecins sur médecins. 
Mon mari m’accusait des troubles qu'il croyait ressentir et m’obli- 
geait à goûter la première aux aliments qu'il prenait. Il était con- 
vaincu que pendant son sommeil je lui faisais respirer des sopori- 
fiques. Toutefois ses soupçons s'étendaient encore aux membres 
d’un cercle dont les idées sont opposées à celles d’un cercle qu'il 
fréquentait lui-même : il accusait parfois les francs-maçons. C'est 
dans cet état d'esprit que contre toute attente, il donna la mort à 
nos enfants. » 

M=: M... raconte alors la journée du crime : « Mon mari sem- 
blait plus fatigué depuis quelques jours. Cependant nous n'avions 


268 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


eu aucune altercation la veille nil’avant-veille. À quatre heures du 
matin Je me suis levée pour lui faire chauffer du lait qu'il a pris 
suivant son habitude. J'ai gagné la cuisine, laissant mon mari seul 
avec les enfants. A plusieurs reprises je suis revenue dans la 
chambre et n’ai rien observé d’extraordinaire. Mon mari m’a 
parlé raisonnablement et m'a même fait observer de ne pas faire 
de bruit pour ne pas éveiller les enfants. Comme le plus jeune 
criait, il m’appela pour lui donner la tétée. 

Vers sept heures il s'est levé et s’est absenté quelques minutes 
pour aller chercher des pastilles chez le pharmacien d’en face. Puis 
jusqu’à huit heures il a joué avec les enfants, les a tenus sur ses 
genoux, et leur a fait goûter de ses pastilles.Il a remarqué que le 
poële était tout rouge et m'a dit de ne pas en approcher les enfants 
qui pourraient se brûler ou s'asphyxier. Un instant après, il ma 
déclaré qu'il se sentait mal à son aise et qu'il se trouvait « tout 
drôle ». C’est alors que je l’ai quitté pour aller chercher le D' G... 
Je fus de retour au bout de vingt minutes. Mon mari était devantla 
porte de la maison, l'œilhagard, l’air égaré. Ne voyant pas les petits, 
je lui demandai s'ils s'étaient endormis de nouveau. 1l me répondit 
que oui, puis il poussa brusquement la porte, revint sur moi, il me 
passa le bras droit autour du cou ; puis, tenant un revolver de la 
même main il m’appliqua l'arme sur la tempe. En sentant le froid 
du canon, je!’ai fait dévier instinctivement d’un coup de main, 
de sorte que la balle me traversa l'oreille droite au lieu de péné- 
trer dans le crâne. Alors mon mari me poussa devant lui et me 
tira une seconde balle par derrière, laquelle n’a pas pénétré davan- 
tage. Il repassa devant moi et m'en tira à bout portant une troi- 
sième dans l'oreille gauche. Je me sauvai en criant dans les cou- 
loirs, mais il me tira une quatrième balle qui alla se perdre dans 
le mur. Il m'avait rattrapée et cherchait à m'atteindre d'une cin- 
quième. À ce moment, je pus en me retournant saisir l'arme qu'il 
tenait devant moi; mais Je perdis l’équilibre et nous roulâmes sur 
les marches. Épuisée, perdant du sang et me sentant perdue, j'eus 
la présence d'esprit de faire la morte et de ne pas me relever. 
Mon mari m’enjamba et monta comme un fou en haut de l'esca- 
lier où il essaya en vain de faire jouer son arme qu'il avait sans 
doute faussée. J’en profitai pour me glisser jusqu'à la porte et 
demander du secours. » 


CAS D'AMNÉSIE DITE & RETARDÉE > 269 


Nous demandons enfin à M”° M... de nousrenseigner sur l’at- 
titude de son mari lorsqu'il recut sa visite à la prison Chave 
quelque temps après, et voici comment elle nous rapporte ses 
entrevues successives : « Je n’ai pu voir mon mari qu'au bout 
d’une quinzaine de jours, car dans l'intervalle je dus me faire soi- 
gner de mes blessures. À ma première visite, mon mari était très 
excité et ne paraissait pas me reconnaître. Mais quelques jours 
après, il se présenta avec beaucoup de calme, et comme j'avais un 
pansement autour de la tête, il me demanda avec surprise ce que 
javais. Je lui répondis de façon évasive. Il ne parut pas se 
souvenir de la scène du 16 février et me recommanda de bien 
me soigner comme s’il ignorait complètement la cause et la 
nature de mon mal. Ce n'est qu’à ma troisième visite qu'il me 
parla des enfants pour m'interroger sur «le bruit qu'on faisait 
courir ». Il assura n'avoir aucun souvenir de tout ce qui s'était 
passé et éprouver la sensation de quelqu'un qui s'éveille d’un rêve. 
Je dus lui faire prudemment le récit du malheur qui venait de 
nous frapper, mais 1l m'affirma qu'il ne pouvait s’imaginer de 
pareilles choses. Pendant plusieurs jours il eut une crise de déses- 
poir et refusa toute nourriture. ll fut alors très déprimé. Chaque 
visite de moi était un nouveau rappel du passé et un nouveau 
chagrin. Dans l'intervalle, 1l m’écrivait les lettres que vous con- 
naissez, et c'est dans ces conditions qu’il fut transféré à Saint- 
Pierre. Depuis cette époque je n’ai constaté aucun trouble dans 
son esprit. » 

En effet, nous devons reconnaître que depuis son entrée à 
l'asile, M... qui est en observation ne cesse de se comporter comme 
un homme parfaitement docile et sensé. Il répond avec obligeance 
à toutes les questions qu’on lui pose et se rend utile aux divers 
travaux d'intérieur dans la section qu’il occupe. Deux fois par 
semaine il reçoit la visite de sa femme avec laquelle il n’a aucune 
discussion. Il lui parle au contraire avec une extrême douceur, 
s’entretenant avec elle des malheurs passés et des espérances à 
venir. Il se lamente sur la maladie qui a subitement éclipsé sa 
raison; il déplore d'avoir été l'instrument aveugle et inconscient 
d’une force dont il ignore la provenance et dont il n'a conservé 
aucun souvenir. -Il se prend à douter de la réalité de tout ce qu’on 
lui a raconté, et, lorsqu’il s’en pénètre, cest pour souligner ce que 


270 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


cette réalité a d’incompréhensible et d’affreusement angoissant. 
Sa femme qui parait n’avoir rien perdu de son affection pour son 
mari le console de son mieux, et tous deux s’entretiennent de futurs 
projets. 


Discussion. — L'observation qui précède nous paraît digne 
d'intérêt à bien des égards. Les faits qui la concernent peuvent se 
grouper dans les quelques propositions suivantes : 

Un malade manifeste d'une façon progressive, et durant plu- 
sieurs mois, des idées délirantes d’hypochondrie et de persécution 
à la suite d’un traumatisme qui paraît jouer le rôle de circons- 
tances occasionnelles plutôt que de cause efficiente. Puis un 
paroxysme impulsif que rien ne laissait prévoir apparaît soudain : 
dans une même matinée cet homme écrit aux autorités, fait 
l’achat d’un revolver et tire cinq balles à bout portant sur sa 
femme après avoir égorgé ses deux enfants. De ses idées délirantes 
il a toujours conservé un souvenir parfait; aujourd’hui il en recon- 
naît le mal fondé et il en parle en homme sain d'esprit. Quant à 
l'impulsion homicide, elle demeure mnésique pendant quelque 
temps : le meurtrier en conserve le souvenir exact au moment de 
son arrestation et il en fait le récit détaillé; il continue ses aveux 
au moment de l'interrogatoire judiciaire et au début de l'expertise 
médico-légale. Puis, brusquement, la tranche de vie qui com- 
mence à la matinée du drame se couvre d’obscurité : le meur- 
trier ne comprend rien à sa situation, s'étonne du sort qui lui est 
fait, et ne peut croire à la réalité de ce qu’on lui raconte. En 
résumé, délire mnésique se.terminant par un paroxysme qui 
semble primitivement mnésique et secondairement amnésique, tel 
est le sujet dans son ensemble. 

Il soulève différentes questions, toutes difficiles à résoudre. 


1° Y a-t-il amnésie vraie ou simulation? 


Après un examen soigneux du malade, nous inclinons à éli- 
miner la simulation pour croire à la sincérité de l'attitude actuelle: 
Sans insister sur les arguments tirés de l'expression et de la 
mimique, qui sont certainement en faveur de cette opinion, nous 
insistons surtout sur les raisons de la logique. Nous rappelons en 
effet que M... a fait des aveux à une époque où il avait un intérêt 


CAS D’AMNÉSIE DITE € RETARDÉE » 271 


direct à dissimuler ou à nier pour échapper à une peine immi- 
nente. Le voici au contraire niant ses propres affirmations et allé- 
guant l'absence de souvenir, alors qu’une expertise médico-légale 
a provoqué le non-lieu sur la simple considération du délire et le 
met définitivement à l'abri de toute poursuite judiciaire. Nous 
avons même poussé plus loin la preuve que nous envisageons 
présentement, en exploitant le désir qu'a notre sujet de recouvrer 
sa pleine liberté. Nous lui avons laissé entrevoir en dernier lieu 
qu'ayant échappé à la prison à la faveur d’un délire aujourd’hui 
guéri, il était retenu à l’Asile en considération de sa seule amnésie. 
Cette remarque n’a nullement fait varier les affirmations de M..., 
qui nous a répondu très positivement : « Je voudrais pouvoir 
vous raconter la scène dont vous me parlez puisque c’est à ce prix 
seulement que je puis être libre, mais je vous jure que cette scène 
est inexistante dans ma mémoire; je ne puis donc pas la repro- 
duire. » Ce qui précède revient à dire que M..., considéré comme 
un simulateur, aurait négligé de simuler l’amnésie alors qu’il 
avait intérêt à la simuler, qu'au contraire il aurait commencé sa 
simulation alors qu’elle devenait inutile aux besoins de sa cause, 
et qu'enfin il la maintiendrait aujourd’hui au rebours de ses inté- 
rêts. [l faut avouer qu'il est difficile d'admettre combinaison plus 
invraisemblable. 


2° Quelle est la nature de cette amnésie? 


Ici, nous ne croyons pas devoir proposer de solution certaine, 
car nous sommes en pleine équivoque. 


Epileptique? Hystérique? Nous n'avons ni stigmates ni anté- 
cédents. 


Toxique? Le malade n’était pas un buveur. On pourrait admet- 
tre toutefois que le sujet ait prémédité son crime en pleine con- 
naissance de cause et sous l'influence d’un délire mnésique, 
mais qu'il ait absorbé accidentellement une dose d'alcool plus ou 
moins massive pour se donner le courage d’accomplir l’affreuse 
besogne que l’on sait. Les cas de ce genre ne sont pas une 
rareté et dés lors une ivresse relative et temporaire tiendrait 
sous sa dépendance la lacune amnésique dont nous cherchons la 
genese. 


272 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Emotive? C'est un pis-aller en matière d’hypothése, pour expli- 
quer au cours d’un délit purement vésanique un épisode paroxys- 
tique suivi d’'amnésie. Nous rappelons pourtant une observation 
de ce genre publiée dans les Annales médico-psychologiques' par 
l'un de nous. | 

En présence d’une amnésie qui n’est pas directement expli- 
cable par les antécédents et l'examen physique du malade, il est 
d’ailleurs permis d’invoquer un équivalent psychique survenant 
comme phénomène primitif de l’épilepsie. En admettant cette 
hypothèse, le cas échéant, nous serions en présence d'un de ces 
délires à double genèse, partiellement snésiques par leur fond 
dégénératif et partiellement amnésiques par l'intervention d’un 
épisode comitial. De telles associations ont été remarquablement 
mises en lumière par Magnan. 


3° Quelles sont les particularités de cette amnésie? 


Avec cette question nous entrons dans le domaine des amné- 
sies dites « retardées », et nous ne croyons pas inutile d’escorter 
cette épithète de quelques lignes d'interprétation. 

Cette forme d'amnésie a été particulièrement bien étudiée 
chez l’épileptique par Maxwell’. 

« L’épileptique, nous dit cet auteur, se souvient pendant quel- 
que temps de lacte accompli par lui; mais après une période 
variant de quelques heures à deux ou trois jours, ce souvenir s'ef- 
face et l’amnésie s’installe. Le type le plus ordinaire de cette perte 
de souvenirs se présente sous la forme suivante : un épileptique 
commet des actes de violence; on l'arrête aussitôt; il reconnaît sa 
culpabilité et cherche presque toujours à justifier ses actes par 
une prétendue agression de sa victime. D’autres fois, sans être 
arrêté, il manifeste par son attitude, notamment par les précau- 
tions qu’il prend, la conscience apparente de sa faute. Quelques 
jours, quelques heures après son aveu, l’épileptique est de nou- 
veau soumis à un interrogatoire. Il prétend alors ignorer le crime 
qu'on lui impute. Les magistrats peuvent quelquefois être tentés 


1. Dromard et Levassort. Enfants martyrs victimes d'une mère atteinte du 
délire des persécutions (Annales médico-psychologiques, 1906). 


2. Maxwell. T'amnésie et les troubles de la conscience dans l'épilepsie (Thèse 
de Bordeaux, 1993,. 


CAS D’AMNESIE DITE € RETARDEE » 275 


de considérer cet amnésique comme un simulateur et de le juger 
avec d’autant plus de sévérité qu'ils auront la conviction de sa 
fraude. Je ne saurais trop les mettre en garde contre une pareille 
impression. » 

D'après cette conception, le souvenir des actes commis pen- 
dant un état de trouble épileptique pourrait persister quelque 
temps pour s'évanouir dans la suite. On comprend l'extrême 
importance que prendrait en médecine judiciaire une pareille 
notion, le jour où elle serait définitivement admise, et il est pos- 
sible que l'examen de faits chaque jour plus nombreux finisse par 
faire un jour décisif sur cette question de premier ordre : « A 
combien d’erreurs s’exposent les médecins légistes qui l'ignorent 
ou la rejettent! s'écrie Maxwell. Que d'invraisemblances disparaîi- 
tront lorsque sa possibilité sera admise! Il me semble que déjà 
tout rapport médico-légal devrait en tenir compte chaque fois que 
le délinquant examiné niera son crime confessé par lui au moment 
de son arrestation. Ces aveux suivis d'une amnésie qui s'étend 
non seulement à lacte oublié, mais aux aveux eux-mêmes qui 
lont suivi, nous révèlent des faits cliniques qui ont permis de 
faire un pas décisif dans la connaissance des troubles psychiques 
de l’épilepsie. » 

Quoi qu'il en soit, l’amnésie retardée n'a pas encore droit de 
cité dans la science francaise, car nous trouvons dans un rapport 
médico-légal rédigé par des hommes aussi compétents que Brouar- 
del, Magnan et Garnier, l'affirmation que l'épileplique ne peut 
pas oublier ce dont il s'est souvenu à un moment donné. 

En principe, nous ne trouvons pas que la notion de l’amnésie 
retardée, chez l'épileptique en particulier, soit une « hérésie » 
pour le psychologue. L'état crépusculaire de l’épileptique est un 
état de rêve. Comme dans le rêve, des représentations automati- 
ques se succèdent sans être coordonnées et assimilées par la per- 
sonnalité consciente. Or ne nous arrive-t-il pas bien souvent 
d'avoir au réveil le souvenir des représentations automatiques du 
rêve, représentations qui, un instant après, disparaissent pour- 
tant à jamais de notre conscience. Il est probable que dans l'état 
de rêve physiologique, les centres automatiques fonctionnant 
sans aucune participation ni aucun contrôle de la conscience per- 
sonnelle, conservent encore au réveil la trace de ce fonctionne- 


274 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


ment, et la conscience qui, à ce moment même, est entrée en 
activité, peut en vertu de cette « persévération », et durant un 
court instant, être la spectatrice d’un tableau qui va lui échapper 
presque immédiatement. 

Mais nous nous sommes promis de ne pas entrer dans le 
domaine de la psychologie pure, et en restant sur le terrain des 
faits objectifs, il nous semble que la question telle qu’on la pose 
généralement pourrait être présentée sous une autre forme, ce qui 
permettrait peut-être aux adversaires de s'entendre. 

Lorsqu'un épileptique a commis un acte au cours d’un état 
crépusculaire, il mest pas extraordinaire qu'il ait le souvenir de 
cet acte tant que dure cet état. Dés lors, sil’examen dela mémoire 
porte sur cette personnalité seconde, on trouvera l'acte plus ou 
moins mnésique et on sera tenté par conséquent de lui attribuer 
un caractère de conscience. Mais que la personnalité prime vienne 
à reprendre ses droits un instant après, et l’éclipse du souvenir 
va apparaître totale et définitive, concernant l’acte en question. 

Ainsi, on aura bien une amnésie retardée d'un acte déterminé, 
mais cette amnésie retardée en apparence ne sera rien autre chose 
qu'une amnésie lacunaire simple portant sur un état crépusculaire 
dont l’acte en question n'aura été que le début. Elle restera donc 
dans le cadre des amnésies classiques. En somme, tout dépend 
ici du moment de l'examen, et dans la pratique tout se résume 
dans la question de savoir si la période des aveux, c’est-à-dire la 
période intercalaire entre l'acte incriminé et l’apparition de l’am- 
nésie, est remplie par un état crépusculaire ou par un état normal. 
Dans le premier cas, l’amnésie sera réelle, mais elle méritera le 
nom d'amnésie simple post-crépusculaire; dans le second cas il 
s'agira vraisemblablement d’une simulation. 

Si l'on veut appliquer les considérations précédentes à l’obser- 
vation qui nous intéresse, il suffira d'admettre que M... a traversé, 
à partir du 16 février, un état crépusculaire qui s’est étendu non 
seulement sur la journée du crime, mais sur la période des aveux, 
pour prendre fin avec la période des dénégations. C’est une per- 
sonnalité seconde qui tue et qui avoue; c'est une autre person- 
nalité, cest la personnalité prime qui se souvient de son délire 
passé, mais qui nie l’épisode de la personnalité seconde, parce 
que cet épisode lui échappe dans toute son étendue. L'état de 


CAS D’AMNÉSIE DITE & RETARDÉE D 275 


confusion apparente qui marque le retour à la personnalité prime 
au début de la phase des dénégations, confirmerait semblable 
hypothèse. Mais alors il est inutile de parler d’amnésie retardée. 
L'amnésie n'est retardée que par rapport à un acte donné dont 
l'importance est capitale, il est vrai, pour le magistrat, mais pour 
le psychiâtre elle vient en son temps classique puisqu'elle marque 
la fin d’une personnalité parasite dont l’acte en question ne fut 
que la manifestation initiale, et dont la phase des aveux est une 
dépendance logique, et qui doit lui être incorporée. De cette façon 
les faits conservent toute leur valeur au point de vue médico- 
légal et les interprétations ne froissent pas l’opinion classique 
pour qui une amnésie ne peut être retardée sans être l'expression 
patente et indiscutable de la simulation et de la fraude. 

Voilà qui paraît fort simple. Mais alors pourquoi discuter? 
C'est qu'ici, comme partout ailleurs, on part en guerre sur des 
mots : on croit à des divergences d'opinion et l'on parle d’incom- 
préhensibles hardiesses d'idées quand il n’y a rien autre chose que 
des différences de vocable. C'est peut-être aussi que la doctrine 
exige pour les éfats seconds des actes simples et des temps courts. 
On prête encore à l’hystérique de petits romans crépusculaires 
de plusieurs semaines et au delà; mais il se répète de bouche en 
bouche que l'épileptique est un impulsif et que ses impulsions 
inconscientes se passent en moins de temps qu'il ne faut pour 
les raconter. On se méfie donc des soi-disant états seconds qui 
se prolongent et qui se coordonnent. Mais nous répondrons que 
de telles exigences sont des pétitions de principe. Que les états 
crépusculaires de l'épilepsie soient en majorité d’un automatisme 
inférieur, brutal et simpliste, nous n’en doutons pas. Mais il ne 
faut pas faire un principe nécessaire ou une raison sine qua non 
de ce qui est un attribut habituel et rien de plus. Il est justement 
intéressant de ne pas rejeter a priori les notions des équivalents 
psychiques sur la simple donnée de durée et de complexité dans 
les actes, mais de chercher au contraire si les états crépusculaires 
ne peuvent pas dans les épilepsies avérées comme dans l’hystérie 
se traduire par des enchaînements logiques et plus prolongés 
qu'on ne le suppose communément. 

Nous ne prétendons pas, à coup sûr, donner notre observation 
comme une application directe des remarques que nous venons 


276 JOURNAL DE MEDECINE LEGALE 


d’évoquer. L’exemple serait mal choisi, puisque nous n’avons pas 
ici de criterium extrinséque pour affirmer le processus comitial. 
Le cas n’en est pas moins intéressant par les considérations qu’il 
appelle, et parce qu’il donne entre beaucoup d’autres un aperçu 
des difficultés qui surgissent dans l’appréciation médico-légale 
des faits d’amnésie. 


ARCHIVES MEDICO-LEGALES 


EXPERTISE PSYCHIATRIQUE 


PAR 


A. ANTHEAUME 


Je soussigné, André Antheaume, docteur en médecine de la Faculté 
de Paris, médecin en chef de la Maison Nationale de Charenton, commis, 
en veriu d’une ordonnance ainsi conçue : 

« Vu l'information contre X..., pour attentat aux mœurs. 

« Ordonnons que par M. le docteur Antheaume, il sera après serment 
procédé à l'examen mental de l'inculpé dans le but d'apprécier le degré 
de sa responsabilité pénale. » 

Après avoir prêté serment, pris connaissance des pièces de l'infor- 
mation et m'être entouré de tous les renseignements capables d'éclairer 
mon jugement, j'ai, en mon honneur et conscience, consigné mon opi- 
nion dans le présent rapport, dont j'affirme le contenu sincère et véri- 
table. 

Il résulte de l'information qu'à la date du 29 juin dernier, vers onze 
heures du matin, une veuve Z..., demeurant dans le même immeuble 
et sur le même palier que les époux X... et Ÿ..., a surpris, en sortant 
de chez elle, le jeune Y... la tête sous la blouse de X..., qui était 
appuyé a l’entrée de son logement. 

Interrogé à ce sujet, l'enfant qui est âgé de huit ans, a fait, en présence 
de sa mère, la déclaration suivante : 

« Hier matin, vers les onze heures, alors que je cirais mes chaussures 
sur le palier, M. X... m'a saisi et m'a renversé ; puis ensuite il m’a relevé 
et m'a tenu les bras. Alors que j'avais la tête sous la blouse de M. X..., il 
m'a mis son machin dans la bouche ; une autre fois en jouant, il m'avait 
renversé par terre, mais il ne m'avait rien fait de plus. » 

Au commissariat de police et à l'instruction, X... n'a point cherché à 
nier la matérialité des faits qui lui sont reprochés. Il a affirmé n'en avoir 


278 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


gardé aucun souvenir et a expliqué cette amnésie totale en alléguant 
qu'il était à ce moment sous l'influence de la boisson. 

X... est âgé de cinquante-neuf ans; il est marié et vit avec sa femme 
des rentes qui lui ont été laissées par le père de celle-ci. 

Ancien typographe, il a reçu une instruction secondaire et une édu- 
cation convenables. Il était le fils d’un maître imprimeur de province, et 
il a suivi les cours au collège jusqu’en philosophie. 

D'après Me X..., son mari aurait un passé pathologique appréciable, 
passé qu'elle invoque volontiers pour expliquer et excuser les faits de 
l'inculpation. 

Il y aurait à tenir compte d’abord d'une certaine hérédité psychopa- 
thique, hérédité qui se serait affirmée notamment chez un parent mort de 
delirium tremens ; il y aurait ensuite à noter parmi les antécédents per- 
sonnels du sujet, le fait d’une fièvre typhoïde au moment de la puberté, et 
le fait d'avoir été réformé du service militaire pour myopie. Enfin, et cet 
argument est à mon avis le seul qui importe, — depuis des années, X... 
serait en proie à des accidents convulsifs d'apparence comitiale, accidents 
qui seraient sous la dépendance de l’intoxication alcoolique. 

Il parait démontré que, depuis plusieurs années, X... a contracté des 
habitudes d'intempérance, consistant dans un usage presque journalier de 
l'absinthe et de boissons spiritueuses variées avec ébriété assez fréquente. 

On aurait remarqué qu'en pareil cas il serait sujet à des réactions 
pathologiques de divers ordres et notamment à des manifestations éro- 
tiques variables. 

C'est ainsi qu'à plusieurs reprises non seulement il aurait tenu devant 
des enfants des propos obscènes, mais qu'il aurait fait à des fillettes des 
propositions honteuses et leur aurait exhibé ses organes génitaux. En 
dehors des périodes ébrieuses, X... serait correct dans ses propos et ne 
ressemblerait en rien à l'érotomane dont il vient d'être question. 

Actuellement et malgré une sobriété relative depuis l’inculpation dont 
il s'agit, cet homme présente des signes indéniables d'alcoolisme : hyperes- 
thésie cutanée marquée surtout aux membres inférieurs, tremblement 
des extrémités digitales, faiblesse musculaire, diminution dans l'activité 
des processus psychiques, mais sans état démentiel ostensible. 

À cela s'ajoute une exagération considérable des réflexes patellaires 
avec ébauche par intervalles, de trépidation épileptoïde, symptôme révé- 
lateur d’un éréthisme médullaire susceptible d’intéresser le centre génito- 
spinal. 

Il n’est point surprenant que dans ces conditions, des phénomènes 
convulsifs soient survenus et cela depuis longtemps déjà. Il existe au 
dossier un certificat d’un confrère de la ville qui est très explicite sur ce 


EXPERTISE PSYCHIATRIQUE 279 


point. Ce médecin dit avoir constaté de visu, chez X..., et cela à diverses 
reprises, des crises d’épilepsie d’origine absinthique et du délire alcooli- 
que, soit simultanément, soit séparément, il ajoute que ces crises d'une 
durée de plusieurs heures, ne laissent aucun souvenir dans l'esprit du 
malade qui en sort sans savoir ce qui s'est passé et recouvre dans l'inter- 
valle sa lucidité. 

Tout récemment, pendant que je procédais à l'expertise, l'inculpé 
aurait eu une série de crises convulsives, dont l'existence m’a été affirmée 
par certificat médical et qui d’après les renseignements que j'ai recueillis 
paraissent bien être sous la dépendance d’excès d’alcools eten particulier 
de l’intoxication absinthique. 

J'ai interrogé X... plus particulièrement sur un certain nombre de 
points qu'il y avait lieu de préciser. Ces points sont relatifs : 

1° À l’alcoolisation ; 

2° Aux accidents convulsifs ; 

3° A la vie génitale; 

4° A lacte qui motive l'inculpation. 


1° Alcoolisation. 


Au sujet de ses habitudes d'intempérance, X... entre dans des détails 
copieux, dont certains sont d’une exactitude plus que contestable. A l’en- 
tendre, s’il boit, c’est malgré lui, par impulsion, comme un dipsomane; 
or, il connaît mal la dipsomanie et la description qu'il donne de ses accès 
permet de plano d'éliminer ce diagnostic, car il n’a jamais présenté les 
signes habituels qui précèdent, accompagnent et suivent cette obsession. 

© X... est un buveur vulgaire, un absinthique qui use de toutes sortes 
d'alcools et qui se grise toutes les fois qu'il a quelque argent ou qu'on lui 
fait crédit. C'est en somme un personnage peu intéressant, qui ne pré- 
sente que cette particularité d'être selon son expression « réduit maintes 
nant par deux absinthes », c’est-à-dire en état d’ébriété après cette inges- 
tion, alors que jadis il opposait une belle résistance aux effets psychopa- 
thiques de l’alcoo!. 


2° Accidents convulsifs. 


Interrogé sur les crises nerveuses qu'il présente depuis plusieurs 
années, X... déclare ne les connaître que par oui dire. Il ignore ce qui se 
passe avant, pendant et immédiatement après les accidents convulsifs: il 
affirme, à deux reprises, s'être mordu la langue dans ces circonstances. 
Ses réponses touchant ces divers points sont celles de tout sujet en proie 
à des crises épileptiques. 

19 


280 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Des commémoratifs et de ces dires du malade, il résulte qu'il ne s'agit 
point ici d'hystérie, l’inculpé du reste ne présentant aucun stigmate de 
cette névrose. 


3° Vie génitale. 


X... raconte que son éveil à la vie sexuelle a été tardif; il n'aurait pu 
avoir d’érections qu'à dix-neuf ans et aurait eu vers la vingtième année 
des relations féminines. Il nie avoir jamais eu de relations homo-sexuel- 
les. Il s'est marié, il y a trente-trois ans et depuis cinq ans (il a cinquante- 
neuf ans), il prétend avoir cessé tout rapport féminin. 

A cette question que je lui pose: « Pourquoi tenez-vous de temps à 
autre des propos obscénes devant des enfants? » il me répond qu'il ne 
tient jamais de tels propos à jeun, qu’il a souvenir d'employer volontiers 
sous l'influence de la boisson des « paroles rabelaisiennes », mais que 
s’il agit ainsi, c'est parce qu'il perd toute retenue et toute pudeur, n'étant 
plus maître de sa volonté, de ses sentiments et de ses pensées. Il affirme 
n’avoir jamais fait de propositions obscénes à des fillettes et nese souvient 
aucunement d'avoir exhibé devant elles ses parties génitales. 


4° F'aits de l’inculpation. 


J'arrive maintenant à l'acte mis en cause. X... dit n'avoir aucun sou- 
venir de cet acte et déclare qu'il était le 29 juin en état d'ivresse. C'est la 
version qui m’a été donnée également par M™ X.... 

Cette personne affirme qu'à son retour à la maison, elle trouva chez 
elle, son mari, l'air égaré qui lui aurait dit: « Tu sais la femme d’à côté, 
elle m’embéte », elle n’aurait pu en tirer autre chose. 

L'inculpé affirme n'avoir aucun souvenir de ces faits et argue d'une 
amnésie totale. Le lendemain il a été très surpris d'entendre sa femme 
lui dire de s'habiller pour aller chez le commissaire de police et il lui en 
a demandé les raisons. Ayant su ce qui s'était passé, il aurait alors fait à 
sa femme les remarques suivantes: € Si les faits qu'on m'impute sont 
vrais, c'est que je n'étais pas dans mon état normal, car il n'est pas 
admissible que j'aie pu me conduire de manière répréhensible avec un 
enfant, dans un escalier où il ne se passe pas d'instants que quelqu'un ne 
monte ou ne descende. » 

Comme on le voit, X... se défend avec habileté, ce qui montre bien 
qu'il jouit encore d'une certaine vigueur intellectuelle malgré l’ancien- 
neté et l'intensité de son alcoolisation et malgré le délabrement appa- 
rent de sa personne physique. 


EXPERTISE PSYCHIATRIQUE 281 


Il invoque pour sa défense une amnésie totale (bien que sans em- 
ployer cette expression technique). 

Que penser de cette amnésie ? Est-elle feinte ou sincère ? 

La perte du souvenir au sujet des faits incriminés est un procédé usité 
chez les simulateurs, mais en général, cette simulation est assez facile à 
décéler pour peu que l'observation médicale se prolonge ; or, malgré des 
examens réitérés et espacés, X... n'a pu être pris en défaut au sujet de 
cette amnésie. 

Ce qui invite à penser que cette amnésie est sincère, c'est non seule- 
ment ce fait qu’elle n'a pu être démontrée, simulée — preuve négative — 
mais c'est qu'elle est scientifiquement admissible, preuve positive, par 
cette raison déterminante que X... est un alcoolique et un alcoolique 
convulsivant. 

Comme alcoolique en proie à une intoxication aiguë, il a pu com- 
mettre des actes répréhensibles dont il a perdu le souvenir, cela se voit 
trop fréquemment pour que j'y insiste davantage ; comme convulsivant, 
comme épileptique, il est admissible qu'il ne se souvienne aucunement 


et d’avoir commis un attentat à la pudeur et qu'il ait commis cet 
attentat. 


On sait que certains épileptiques, qu'il s'agisse d'épilepsie alcoolique, 
d’épilepsie essentielle, etc., sont sujets à des crises d’érotomanie, à des 
accès d’exhibitionnisme, à des actes impulsifs variés concernant la sphère 
génitale. Or ici, nous retrouvons et l’exhibitionnisme et l’érotomanie et 
l’attentat à la pudeur, c'est-à-dire un ensemble de manifestations éro- 
tiques qui sont sous la dépendance combinée de la névrose et de l'intoxi- 
cation et qui ne peuvent ipso facto que faire disparaître la responsabilité 
pénale du sujet. 

Si de plus on examine de près lacte qui est reproché a X..., il est 
facile de remarquer qu’il porte en lui-même un caractère pathologique. 
Du récit même de l'enfant qui en fut la victime, il résulte que l’inculpé a 
agi impulsivement, serrant l’enfant par les bras, le violentant dans une 
certaine mesure et s'exposant à être blessé, en introduisant de force sa 
verge dans l’orifice buccal. 

Où enfin cet attentat a-t-il été commis et dans quelles circonstances ? 
En plein jour, vers onze heures du matin, au moment où, dansun immeu- 
ble de rapport, chacun rentre déjeuner chez soi, sur un palier d'escalier, 
où la circulation est facile et fréquente ; il faut bien admettre que ce sont 
de mauvaises conditions pour s'offrir sans danger une satisfaction 
sexuelle aussi odieuse et qu'il y a là un concours de circonstances qui 


corroborent le caractère pathologique de cet acte impulsivement com- 
mis. 


282 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Reste un dernier point : l'ivresse n'étant pas, comme on sait, une 
excuse légale, le sujet était-il en état d’ivresse simple — de cette ivresse 
dont on est responsable — au temps de l’action P 

Nullement, car il s'agit chez X.. d'une ivresse compliquée d'une 
intoxication aiguë surajoutée à l'alcoolisme chronique, intoxication 
aiguë qui a provoqué ou non une décharge épileptique, maïs qui, en tous 
cas, a provoqué un acte épileptoïde avec amnésie consécutive. 

De ce qui précède, résulte pour moi cette conviction que X... était, 
au moment où il a commis l'attentat à la pudeur dont il s'agit, un per- 
sonnage pathologique ne jouissant pas de son libre arbitre, et qu'il ne 
doit, en aucune manière, être considéré comme responsable d'une action 
morbide, si préjudiciable soit-elle à autrui. 

Actuellement, la femme X... déclare qu’elle est dans l'impossibilité 
de surveiller utilement et de soigner son mari, qui vient d’être encore 
en proie à des accidents convulsifs avec état délirant concomitant et 
consécutif. 

J’estime,’dans ces conditions, que malgré la lucidité apparente dont 
fait preuve X..., par intervalles, il y a lieu de le placer dans un établis- 
sement d’aliénés, pour qu'il y soit traité et surveillé comme il con- 


vient. 
CONCLUSIONS 


1° C’est sous l’influence de l’alcoolisation et de l’épilepsie que X... a 


commis l'attentat à la pudeur qui lui est reproché ; 

2° Cet acte, dont l’inculpé ne paraît avoir gardé aucun souvenir, pré- 
sente, dans la façon dont il a été accompli, les caractères d'un acte patho- 
logique ; 

3° Au temps de l’action X... était dans un état d’aliénation mentale 


qui oblige à le considérer comme pénalement irresponsable ; 
4° Il y a lieu de placer X... dans un établissement d’aliénés pour qu’il 


y reçoive les soins que comporte son état; et qu'il y soit l'objet d’une 
surveillance spéciale. 


SOCIÉTÉS SAVANTES 


Société de Médecine légale de France. 


Séance du 12 novembre 1906. 


« Cette séance est une séance de deuil », a dit au début de son allocu- 
tion le Président de la Société, le D' Laugier. En effet, peu avant la date 
du début des vacances de la Société, celle-ci avait perdu coup sur coup 
deux de ses membres titulaires, les D" Barthélémy et Josias. Quinze 
jours après cette même date, le professeur Brouardel, succombait « au 
même fléau qu'il avait tant contribué à combattre » ; plus récemment, le 
D' Charles Floquet trouvait la mort dans un de ces accidents « qui 
semblent la revanche de la nature et de l'industrie contre le génie de 
l'homme », trois membres correspondants de la Société, les D" Jau- 
mes, Yost et Nina Rodriguez sont morts dans le cours des derniers mois, 
enfin, il y a peu de jours, deux membres titulaires de la Société étaient 
frappés dans leurs plus chères affections, l’un le D' Socquet, par la 
mort de sa fille âgée de dix-sept ans, l'autre le D' Chassevant par la mort 
de son père.— La Société adresse solennellement aux familles ainsi éprou- 
vées l'expression de sa douloureuse sympathie. 

Le D’ Laugier, président, résume en quelques traits la carrière du 
professeur Brouardel, l’envisageant successivement comme clinicien, 
comme chef d'école, comme hygiéniste, comme président dévoué aux 
intérêts de la Société de Médecine légale. Il rappelle certaines étapes de 
sa carrière: en 1867, doctorat ; en 1869, concours des Hôpitaux et agréga- 
tion ; en 1879, prise de possession de la chaire de Médecine légale, par 
suite de la retraite du professeur Tardieu ; en 1881, vice-présidence de 
la Société de Médecine légale ; en 1882 et r883, présidence de cette 
Société ; rappel par acclamation à cette présidence en 1889 et 1900, 
parce qu'il s'agissait à ces deux dates, en raison des Congrès scientifiques 
internationaux motivés par les Expositions Universelles, de voir réunies 


1. Ce compte rendu est extrait du Progrès médical et il est dû à la plume 
autorisée de M. de Clérambault. 


284 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


en un même homme pour le prestige même du pays l’activité présiden- 
tielle et une célébrité mondiale. Le Président énumère les principaux 
ouvrages du regretté maître et caractérise sa physionomiescientifique en 
quelques mots sobres et émus d'une grande portée. M. Motet, membre de 
l'Académie de Médecine, présente au bureau le texte anglais d'un arti- 
cle nécrologique consacré au professeur Brouardel par le D° Clarke 
Bell, président de la Medico-Legal Society de New-York. Le bureau 
décide que la traduction de cet article paraîtra dans le Bulletin de la 
Société. Cet article, écrit dans un esprit enthousiaste, rappelle les liens 
qui unissent, à la Société de Médecine légale de France, la Medico-legal 
Society de New-York, constituée peu de mois après elle, en 1868, et qui 
est entrée immédiatement en relations officielles avec son aînée; il 
affirme la valeur égale en Brouardel du clinicien et du toxicologiste, le 
place au-dessus de Tardieu lui-même, rappelle le charme de son accueil, 
adresse en même temps un touchant hommage à la veuve de l'illustre 
maître, enfin déplore qu'un hommage solennel de tous les pays, sous 
forme de fête Jubilaire, n'ait pas été offert à M. Brouardel, comme il a 
été fait récemment en Italie, à Lombroso et à Zuccarelli. Par contre, il se 
réjouit de ce qu'un autre grand nom de la science française, M. Magnan, 
recevra bientôt un tribut de l'admiration universelle. 

M. le D' Ch. Floquet, médecin en chef du Palais de Justice, membre 
titulaire de la Société depuis 1892, licencié en droit, avait fourni aux Bulle- 
tins de la Société plusieurs articles : Trois questions relatives à l'exer- 
cice de la Médecine (1892). Des pseudony mes dans l'exercice de la Méde- 
cine (1892). Des complications en matière d'accident (1898). Il était de 
plus l’auteur d'un Code pratique des Honoraires Médicaux (2 volumes, 
environ 900 pages) préface du professeur Brouardel. 

Le professeur Jaumes, de Montpellier, exerçait la médecine depuis 
quarante-cinq ans et le professorat depuis quarante ans; il était depuis 
vingt ans membre correspondant de la Société, à laquelle il a adressé deux 
articles, concernant l’un : L'application du forceps par les officiers de 
santé, l’autre : Les procédés employés pour relever les empreintes sur le 
sol (1879). 

Le D' Nina Rodriguez, professeur de médecine légale à la Faculté de 
Bahia (Brésil), membre correspondant de la Société depuis 1895, avait 
fourni aux Bulletins une observation de Blessures de la moelle épinière 
par un instrument piquant (1897). 

Sur quatre places de membres titulaires actuellement inoccupées, par 
suite des décès, dont nous avons parlé, deux seulement seront déclarées 
vacantes, celles des D" Barthélemy et Josias. 

M. Ch. Constant, avocat, ancien vice-président de la Société, actuel- 


SOCIÉTÉS SAVANTES 285 


lement secrétaire général, donne lecture des ouvrages récemment 
adressés à la bibliothèque de la Société. Il fait allusion au projet de recons- 
truction de la Morgue, à l'emplacement de la Halle aux Vins qui a été 
proposé pour cette reconstitution, et aux répercussions que cet événe- 
ment pourrait avoir sur les intérêts de la Société de Médecine légale de 
France. Celle-ci tiendrait-elle ses séances dans ce domaine plus particu- 
lièrement médical de la pratique médico légale ? Ne serait-il pas préféra- 
ble à un point de vue purement symbolique comme d’ailleurs au point 
de vue pratique de continuer de siéger au centre même de la vie judi- 
ciaire P Les nouveaux locaux auraient pour avantage d'offrir un abri défi- 
nitif aux Archives et à la Bibliothèque de la Société, mais celles-ci jus- 
qu’à nouvel ordre seront maintenues dans le cabinet du médecin en 
chef du Palais de Justice, grâce au consentement de M. le D' Delfau, 
récemment désigné pour succéder au regretté D" Floquet. Par con- 
tre un avantage permanent et nouveau que procurerait la construction de 
la nouvelle Morgue serait de permettre la création d'un Musée médico- 
légal dépendant de la Société. Des musées de ce genre existent à Lyon et 
à l'étranger. Le professeur Brouardel (1890), le D' P. Descouts (1891), 
M. Ch. Constant (1892), ont étudié déjà ce projet. 

Des communications sont annoncées concernant l'exercice du magné- 
tisme et de l’hypnotisme, au sujet du récent procès de Saint-Quen- 
tin. Les dissertations portées à l'ordre du jour n'ont pu avoir lieu ; au 
sujet de la Docimasie pulmonaire, une commission d'expérience est nom- 
mée, sur proposition du D" Bordas par le bureau de la Société. Elle com- 
prend les D" Balthazard, Bordas, Descouts et le professeur Thoinot. 

Ensuite a lieu un échange de questions et de documents, au sujet de la 
vente des médicaments par les médecins. (Article 27 de la loi du 21 ger- 
minal an XI et décret du 13 juillet 1879). La question plus générale du 
cumul de l'exercice de la pharmacie avec celui de la médecine, est 
ensuite agitée. 

Enfin M. Ch. Constant dépose sur le bureau des exemplaires du deu- 
xième fascicule des tables alphabétiques et analytiques du Bulletin de 
la Société (1868-1906). Ce deuxième fascicule, consacré à la partie analy- 
tique, esten réalité un livre complet, se suffisant à lui-même et 'plus 
commode encore pour les recherches que les premières tables parues en 
1905 (classement alphabétique par noms d'auteurs et par matières avec 
seul énoncé du titre). 

Dans ce nouveau répertoire, les renvois d'une rubrique à l'autre 
sont nombreux ; aucun article du Bulletin, même imprévu, ne peut 
échapper aux recherches dirigées dans un sens. Après avoir lu l'analyse, 
le lecteur sait quel genre de renseignements il faut chercher dans l’articl:, 


286 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


à l'exclusion de quels autres ; dans nombre de cas l'énoncé des conclu- 
sions peut provisoirement suffire à l'étude. Les tables analytiques repré- 
sentent ainsi une collection en miniature, complétant lautre et la rem- 
plaçant dans quelque mesure, pour ceux qui ne la possèdent pas: elle 
permet en tout cas de ne se reporter au Bulletin qu'à bon escient : beau- 
coup de temps sera ainsi épargné. Il ya plus : ces tables analytiques 
constituent en quelque sorte une suite d’articles qui peuvent étre lus pour 
eux-mémes, comme ceux d’une revue scientifique. 

Nous croyons étre utile 4 nos lecteurs en leur signalant, en vue de la 
documentation bibliographique, ce livre varié, dense et commode. Il 
sera également profitable à ceux qui possèdent la collection et à ceux qui 
ne la possèdent pas. Ces tables sont l’œuvre de M. Constant, secrétaire 
général, aidé de MM. Floquet, Masbrenier et Leredu. 


VARIÉTÉS 


Quelques chiffres!. 


L'application de la loi du 23 janvier 1873, tendant à réprimer l'ivresse 
publique et à combattre les progrès de l'alcoolisme. 


Au moment où le ministère de la Justice vient de publier la statistique 
officielle de la criminalité en France pour l’année 1903, nous avons pensé 
qu’il pouvait être intéressant d'examiner de quelle manière la loi du 23 jan- 
vier 1873 a, depuis son origine, reçu son application. Une période de 
trente années s'est écoulée depuis lors, assez longue, par conséquent, 
pour que l’on puisse, des chiffres relevés dans les statistiques, tirer quel- 
ques enseignementstoujours utiles. 

On sait que l'ivresse considérée au point de vue pénal, peut être envi- 
sagée sous trois aspects différents : 

1° Elle est une simple contravention, punie dès lors des peines de 
simple police, amende de un à cinq francs, trois jours d'emprisonnement 
au maximum, en cas de récidive dans l'année; 

2° Elle devient un délit, en cas de nouvelle récidive dans les douze 
mois qui suivent la deuxième condamnation en simple police, passible 
dès lors des tribunaux correctionnels, emprisonnement de six jours à un 
mois, amende de seize à trois cents francs. En cas de récidive encore 
nouvelle dans les douze mois de la première condamnation, correction- 
nelle, ces peines peuvent être doublées et les délinquants sont frappés 
par la loi de certaines déchéances, par exemple l'incapacité électorale. 
De plus, la condamnation figure au casier judiciaire ;. 

3° Elle est une contravention connexe, c’est-à-dire qu'elle s'ajoute à 
un délit de droit commun poursuivi devant le tribunal correctionnel; 
elle est alors réprimée par celui-ci, mais punie seulement des peines de 
simple police. 


Ceci posé, voyons comment, dans chacune de ces catégories, la loi a 
reçu son application. Le tableau suivant va nous l'indiquer : 


1. D'après les statistiques officielles publiées par le ministère de la Justice. 


288 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


AFFAIRES 
AFFAIRES AFFAIRES poursuivies devant les 


poursuivies en simple poursuivies devant les eee eee 
police. tribunaux correctionnels. jus des: délite de droit 


Contravention). Délits). hey : 
(Contravention) (Délits) (Contraventions connexes). 


54.644 3.010 8.340 


54.185 968 10.255 


59:20 8.603 
49.107 3.012 9.869 
45. 396 2.721 9.461 
53.75 3.299 8.126 
46.25 2.219 7.965 
49.004 2.562 ee 
45.164 2.415 6.904 


Qu'allons-nous conclure de ces chiffres ? 


À première vue il semble que, sauf une certaine recrudescence que 
l'on constate en1900 dans les deux premières catégories, la situation ait été, 
d'une manière générale, en s'améliorant; et l’année 1903 semble jusqu’à 
un certain point satisfaisante, puisque, par rapport à sa devancière, elle 
présente une diminution de 3.840 contraventions, de 147 délits et de 
1.226 contraventions connexes. Ÿ aurait-il donc eu, en 1903, moins de 
gens publiquement et manifestement ivres, qu'en 1902, ce qui serait 
d'autant plus beau, que la consommation de l'alcool sous toutes ses for- 
mes, ne cesse d'augmenter? Devons-nous voir là l'effet d'une loi efficace, 
ou bien l'un des premiers résultats de la vigoureuse campagne entreprise 
contre l'alcoolisme! 

Il serait doux, certes, de penser que nos efforts ne restent point sté- 
riles, et que nous avons remporté une victoire, si mince soit-elle! Mais 
ne nous hâtons point de nous laisser aller à un optimisme qui ne 
pourrait nous mener qu'à une désillusion. Certains éléments d'apprécia- 
tion viennent malheureusement infirmer en grande partie les symptômes 
rassurants de la statistique et, si les uns sont d'ordre purement intellec- 
tuel, ils sont appuyés par d’autres qui résultent de la statistique elle- 
même. 

La loi du 13 janvier 1873, « tendant à réprimer l'ivresse publique et à 
combattre les progrès de l'alcoolisme > a-t-elle atteint le but qu’elle 
visait d'une manière si précise? Non certes; et même elle n’a pas pu rem- 
plir la première partie de son programme. Dire pourquoi cette loi n'a 
pas eu toute l'efficacité que l’on en espérait, serait l'objet d'une plus 
longue étude. Mais le fait est là. A la vérité, le chiffre des affaires d'ivresse 
jugées par les tribunaux de simple police, au cours des deux premières 





2 ft 


VARIÉTÉS 289 


années d'application de la loi, avait dépassé 80.000. Or, en 1879, ce chiftre 
avait diminué de plus d'un tiers. Mais il ne faut voir là qu’un phénomène 
qui se reproduit normalement chaque fois qu’apparait une loi pénale 
nouvelle. Au début, les infractions sont plus nombreuses, parce que la 
loi est moins connue, et qu'elle est appliquée avec plus de zèle, c'est une 
période de transition, où la répression, succédant brusquement à l'indul- 
gence préexistante, vient surprendre les délinquant. Ceux-ci, surtout s'ils 
sont occasionnels, s’amendent, ou tout au moins se méfient, en vertu du 
proverbe qu'un bon averti en vaut deux; il s'établit alors, pour les 
années qui suivent, une moyenne, qui tend à diminuer ou à augmenter 
suivant le degré plus ou moins grand d'efficacité de la loi, en admet- 
tant, bien entendu, que celle-ci continue à recevoir son application 
normale. 

Or, cette moyenne, il est permis de dire qu'elle n'a pas suffisamment 
baissé, depuis 1879 et surtout pas régulièrement. Si la loi de 1873 était 
véritablement efficace, nous ne verrions pas, d'une année à lautre, des 
à-coups aussi brusques. Un simple coup d'œil sur le tableau précédent le 
démontre : la courbe de l'ivresse est descendue assez bas en 1895, pour 
remonter en 1900, redescendre en tyor, remonter encore en 1902, pour 
finalement baisser de nouveau en 1903. 

Que l’on compare les chifires de 1895 à ceux de 1903 : on les verra 
les mêmes, dans les deux premières catégories, à deux cent cinquante 
affaires près. Pour les huit dernières années le progrès a donc pour ainsi 
dire été nul. 

Et une autre cause hélas! trop vraisemblable, suffira à nous donner 
l'explication de la décroissance du nombre des affaires d'ivresse : c'est 
M. le ministre de la Justice lui-même, qui va nous l'indiquer dans son 
rapport sur l'année 1900. Après avoir constaté que le nombre des pour- 
suites pour ivresse a diminué depuis 1881, il ajoute : « On ne pourrait 
que s’en féliciter, s’il était avéré que cette réduction correspond à une 
diminution réelle de cette criminalité spéciale. Mais il est à craindre que 
cette décroissance ne soit qu'apparente, et qu’il ne faille l'attribuer à un 
relâchement de la surveillance ou de la sévérité des agents chargés de 
l'exécution de la loi. Ce qui est certain, c’est que, depuis vingt ans, la 
consommation de l'alcool s'est accrue dans la proportion de 25 p. 100, et 
que le nombre des hectolitres d’absinthe, liqueurs et autres spiritueux 
soumis à impôt, a augmenté des deux tiers. » 

Il est plus que probable, en effet, que le scepticisme du ministre a 
toute raison d'être. Evidemment, l'ivresse, depuis quelques années, n'est 
plus réprimée avec la même sévérité qu'aux premiers temps de la loi de 
1873; et l'éloquence brutale de quelques chiffres va nous le démontrer. 


290 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


L'exemple de ce qui se passe dans le département de la Seine est, à cet 
égard, singulièrement instructif. 

La Seine, y compris Paris, bien entendu, détient pour la France le 
record de l'alcoolisation, avec sa consommation de près de 42 litres d'al- 
cool absolu par tête d'habitant. Il semblerait donc, a priori, que le nom- 
bre des poursuites pour ivresse dût y être plus considérable proportion- 
nellement qu'ailleurs, et cela d'autant plus qu'il n’est pas un département 
en France où les agents chargés de constater les infractions soient aussi 
nombreux. 

C'est tout le contraire qui a lieu; plus la consommation d'alcool 
augmente, moins la loi reçoit d'applications. 

En 1879, les tribunaux de simple police de la Seine avaient jugé 
8.572 affaires d'ivresse : 


En 1881, ils enjugent.. ...........4... 7.277 
— 1885 es Ae de te Ce a a Te 4.539 
— 1890 Se Oaeh Aanb aea eR 4.138 
— 1895 Pet CE GE UN GC Ce 3.025 
— 1900 eh et Gt AS eh ep ee wa he es ht, 2.806 
— :901 ea a Be PS A RU RNA Ve 3-298 
— 1902 SS Ae Ve eo we A EE 4.483 
— 1903 i ae te. ee E ee 3-624 


Le chiffre a donc décru de plus de moitié depuis 1879 ; chose étrange, 
c'esten 1900qu'ilaété le plus bas, alorsqu'une affluenceénorme d'étrangers 
et de provinciaux venus pour l'Exposition, augmentait pendant plusieurs 
mois dans des proportions considérables la population de la Seine; c’esten 
1900 qu'il y a dans ce département le moins de contraventions poursuivies, 
alors que partout ailleurs, nous voyons, en nous reportant à notre pre- 
mier tableau, que le chiffre en avait généralement augmenté. Il est donc 
permis de croire qu’à Paris et dans la banlieue, les ivrognes bénéficient 
d'une certaine indulgence. Actuellement, en effet, les tribunaux de sim- 
ple police du Finistère prononcent à eux seuls presque le même nombre 
de jugements que ceux de la Seine : et cependant, quelle différence de 
population entre les deux départements. 

Voici toute une région, la Bretagne, qui, elle aussi, paye à l'alcool un 
tribut considérable, pour les cinq départements qu'elle comprend, Loire- 
Inférieure, Morbihan, Finistère, Côtes-du-Nord, Ille-et-Vilaine, il a été 
prononcé pour ivresse, en simple police : 


ED 10/0. 44 Labo Re re 8.023 jugements. 
2 TOOLS ài8 à à AE 4 dard es 7-998 — 
SS OOS Gs ek ee eh es BG 7.266 — 


= S690. 2.46 LED RS AL ae 7.884 — 


VARIÉTÉS 


291 


La moyenne a donc été loin de décroître dans les mêmes proportions 
que dans la Seine. 
Mais il y a mieux. Occupons-nous maintenant à la seconde catégorie, 
passons des contraventions aux délits. 


Nombre de délits d'ivresse juges par les tribunaux correctionnels, en 


Seine. . . 
Finistére. . 
Seine-Infte. 


1879 1881 1885 1890 1895 1900 1901 


522 42I IQI 57 31 3 I 
457 393 628 752 849 1.020 829 
431 526 697 386 278 378 197 


1902 


10 
866 
211 


1903 


7 
768 
288 


Voici trois départements, très hauts placés dans l'échelle de la consom- 
mation de l'alcool, dont les chiffres en 1879 présentaient peu de différence. 
Quel changement à l’heure actuelle! La Seine a vu ses délits réduits pour 
ainsi dire à néant; le nombre de ceux du Finistère a presque doublé. 
Dans la Seine-Inférieure, il a diminué, mais seulement d’un tiers. Ces 
différences ne peuvent s'expliquer que par une seule cause, l'inégalité de 
la répression; il y aurait donc lieu de féliciter les Parquets du Finistère 


de leur énergie, 


et de les citer comme exemples. 


TABLEAU 


des suicides dont la cause, manifestement constatée, est l'alcoolisme 


ou l'ivrognerie habituelle, de 1879 à 1903. 


TOTAL SUICIDES CAUSÉS PAR L'ALCOOLISME 
ANNÉES des _—_—— r~ 
SUICIDES Hommes. Femmes. Hommes 
1879 6.496 80 74 854 
1887 6.741 09 75 884 
1885 7.902 8 80 868 
1890 8.410 30 74 904 
1895 .263 1.043 121 1.164 
1899 .952 1.030 128 1.158 
1900 8.926 1.001 131 (.192 
1901 8.818 1.066 126 1.192 
1902 8.716 1.051 125 1.176 
1905 8. 88s 1.019 101 1.120 


(D'après les statistiques officielles du ministère de la Justice.) 


292 JOURNAL DE MÉDECINE LÉGALE 


Que le nombre des délits d'ivresse, commis dans le département de 
la Seine depuis plus de vingt ans, soit descendu de 522 en 1879 à 31en 
1895, c'est ce qu’on aura le droit de trouver étonnant, en raison de la 
rapidité de cette chute. Mais où l'on croit rêver, c'est quand on voit en 
1900 trois délits poursuivis et UN en 1901! A-t-il fallu que cet unique 
ivrogne récidiviste fût abandonné des dieux pour figurer sur la statistique, 
qui, sans lui, enregistrait un zéro à la colonne des délits d'ivresse. Tout 
commentaire affaiblirait l'effet produit par ce r, qui n’a l'air de rien, et 
qui démontre cependant avec une cruelle ironie l'indifférence de cer- 
taines autorités en matière de récidive d'ivresse. 

Il n'avait donc pas tout à fait tort, M. le Garde des Sceaux, quand il 
supposait, en 1900, les agents chargés de l’exécution de la loi, capables de 
se relâcher de leur sévérité. Et comme il jugeait avec raison qu'il ne faut 
pas se fier aux apparences! 

En ce qui nous concerne, imitons-le. Pensons sans toutefois en être 
convaincus qu'il ne le faut, que l’année 1903 a vu enfin une légère amé- 
lioration se produire, et estimons-nous déjà heureux de n'avoir pas eu 
d'aggravation à constater. Enregistrons ces renseignements tels que la 
la statistique nous les donne, mais avec de prudentes réserves, et conti- 
nuons de plus belle à lutter contre l'ennemi. 


Le Gérant : G. DaeLarue. 


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a ANNEE DECEMBRE 1906 | Numéro 6 


JOURNAL 


Médecine Légale 
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sous la direction scientifique de 


G. BALLET et Ch. VALLON 


Professeur agrégé Médecin de l’Asile 
Médecin de l'Hôtel-Dieu Clinique (Sainte-Anne) 
Expert près les Tribunaux Expert près les Tribunaux 


Rédacteur en chef : 


A. ANTHEAUME 


Médecin de la Maison Nationale de Charenton 
Expert près les Tribunaux 


Principaux Collaborateurs : 


ARNAUD — DECORI — DUPRE 
GRANJUX — KERAVAL — MAXWELL — REGIS 
Henri ROBERT — ROCHER — SEGLAS 


/ 


Secrétaire de la rédaction: CI. Vurpas, chef de clinique à la Faculté 





H. DELARUE et Cie, Libraires-Editeurs 
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Ce journal parait tous les deux mois, les 25 février, avril, juin, août, 
octobre et décembre; il est publié par le journal l’ Encéphale en livrai- 
sons in-8, comprenant les rubriques suivantes: 1° Mémoires originaux: 
2° Archives médico-légales; 3° Chronique judiciaire; 4° Bibliographie et 
analyses; 5° Sociétés savantes; 6° Variétés médico-légales. 

A ces rubriques s'ajoute celle de la « Correspondance » pour les 
abonnés qui désirent s'adresser à la rédaction du Journal pour toutes dif- 
ficultés médico-légales intéressant leur pratique professionnelle. 

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phale. Les conditions d'abonnement annuel dans ce cas sont les sui- 
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SOMMAIRE DU N°6 


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MEMOIRES ORIGINAUX 
Ernest Dupré et René Charpentier. — Récidive médico-légale stéréotypée 


chez n malade debile es e ale d a ene ae ek oe em SS 247 
G. Dromard et L. Delmas. — Considérations médico-légales sur un 
cas d'amneésie (dite retardée) a... .... . . . . . . . .. 258 


ARCHIVES MÉDICO-LÉGALES 
A. Antheaume. — Expertise psychiatrique. . . . . . . . . . . . .. 277 


SOCIETES SAVANTES 
Société de médecine légale. ..................... 283 


Quelques chiffrés... 544 2 48 4 5 2 ue à End et ds ah 287 








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ET SES PUBLICATIONS 


L'Encéphale paraît en livraisons in-8°, comprenant : 1° plusieurs mémoires 
originaux avec planches séparées ou figures dans le texte ; 2° une revue générale 
bibliographique et critique sur un sujet d'actualité scientifique; 3° des docu- 
ments cliniques; 4 l'analyse détaillée de tous les travaux importants de 
psychiatrie parus récemment en France et à l'étranger; 5° des fiches biblio- 
paques cataloguées méthodiquement. 

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six fois par an, les 25 février, avril, juin, août, octobre et décembre. 

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